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Accueil | Entretien par Jérôme Latta | 28 août 2019

Le genre, terrain d’étude et de combat

Objet de polémiques, les études de genre sont avant tout un objet de recherche, dont une particularité est d’entretenir des échanges constants avec le monde militant. Juliette Rennes et Alice Coffin confrontent leurs expériences et discutent des passerelles entre chercheurs et activistes.

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Alice Coffin est journaliste, coprésidente de l’Association des journalistes LGBT et membre de La Barbe, groupe d’action fondé en 2008 pour « rendre visible et ridicule l’absence de femmes dans tous les lieux de pouvoir », qui recourt à des actions symboliques et à la dérision, comme l’irruption des militantes avec des barbes postiches.
Juliette Rennes est sociologue, enseignante-chercheuse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, où elle est coresponsable du master Genre, politique et sexualité. Elle a dirigé la rédaction de
L’Encyclopédie critique du genre, parue en 2017.

Cet article est extrait de notre trimestriel de l’été 2017.

 

Regards. Est-il juste de dire que dans les études de genre, il y a une imbrication assez constante de leur dimension scientifique et de leur dimension politique ou militante ?

Juliette Rennes. Toutes les sciences sociales recèlent des enjeux politiques, mais une des spécificités des études de genre est d’avoir assumé de tels enjeux au moment où elles se constituaient comme champ de recherche. Dès les années 1970, les chercheuses féministes ont fait ressortir que les sciences sociales « normâles », selon un terme inventé à l’époque, pouvaient produire tout une série de connaissances sur la famille, la parenté, le travail, la conjugalité tout en invisibilisant les rapports de domination entre les sexes – ce qui contribuait à les naturaliser et à les légitimer. Les études de genre ont aidé à diffuser l’idée qu’on n’échappe pas au caractère historiquement et politiquement situé des savoirs que l’on produit.

 

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Comment avez-vous géré cette double dimension en élaborant l’Encyclopédie critique du genre ?

Juliette Rennes. Le choix de faire une encyclopédie « critique » impliquait pour nous d’assumer l’idée que les savoirs en sciences sociales peuvent contribuer au changement social. À condition, bien sûr, que d’autres acteurs en dehors du monde académique puissent s’emparer de ces savoirs : activistes, artistes, associatifs, responsables de politiques publiques, etc. Les liens de la recherche avec le changement social se traduisent rarement par des consignes normatives sur ce qu’il faudrait faire pour changer les choses, mais plutôt par le souci de montrer que ce que l’on pense aller de soi n’est pas fondé sur une loi naturelle et pourrait être autrement. Par exemple, dans le cadre du débat sur la parentalité gay et lesbienne, choisir de montrer que le modèle de la famille hétérosexuelle – dans lequel les enfants sont élevés par leurs parents biologiques – n’a pas toujours existé, n’existe pas partout, le montrer au travers d’enquêtes anthropologiques et historiques, c’est déjà donner des outils à des activistes qui sont confrontés aux positions de la Manif pour tous.

Alice Coffin. L’apport de la recherche au militantisme est immédiat et les liens sont évidents entre les deux. L’Irlande a récemment adopté le mariage pour tous, ce qui n’était pas acquis dans un pays où l’avortement est encore interdit. La campagne Yes Equality a pu s’appuyer sur une dizaine d’années de recherches parce qu’il avait auparavant mobilisé le réseau universitaire national sur ces sujets. L’objectif était d’être prêt, le jour venu, et de disposer d’outils conceptuels et d’argumentaires qui pourraient être diffusés, notamment auprès des médias et du grand public. En France, on a vu que la Manif pour tous avait produit un énorme travail en amont, qui a permis à ses représentants de disposer de mots et d’arguments à même de toucher leur public, et au-delà.

« Poser des questions liées aux inégalités, c’est déjà un début de prise de position. Le choix des objets de recherche traduit ce que l’on entend dévoiler du monde social. »

Juliette Rennes

« S’armer » intellectuellement est donc un enjeu majeur pour les militants ?

Alice Coffin. Je participe à un groupe européen fédérant différents mouvements LGBT, Reframing family values, qui constate la résurgence d’une offensive conservatrice, et qui travaille notamment avec les chercheurs et chercheuses pour regagner du terrain et mener la bataille des mots. D’autres groupes, en France ou ailleurs, ont le même souci d’élaborer des formules militantes en partant d’une réflexion conceptuelle sur les notions mobilisées par le débat. Il est primordial de ne pas laisser échapper tout ce travail universitaire, et d’établir un lien constant avec les chercheurs. Cela vaut dans l’immédiat des campagnes et des débats, mais aussi à l’échelle du travail de mémoire sur l’histoire des mouvements précédents : il s’agit de gagner du temps en bénéficiant de ce qui a été fait auparavant.

Juliette Rennes. Les sciences sociales sur le genre et les sphères militantes se donnent réciproquement des outils. Les luttes ouvrent des champs de recherche. Ainsi, la question « Comment écrit-on de manière non sexiste ? » suscite des réflexions très poussées dans les milieux libertaires, féministes et queer, avec beaucoup d’inventivité langagière et souvent d’audace. Des réflexions qui reposent sur des connaissances en linguistique qu’elles nourrissent à leur tour… L’expérience militante conduit aussi à pointer des inégalités, des injustices ou des discriminations qui ont pu être occultées jusque-là. Par exemple, les discriminations liées au vieillissement, sur lesquelles je travaille, constituent un domaine d’enquête en sciences sociales. Mais les collectifs militants contre l’âgisme, la maison des Babayagas de Montreuil, les personnes qui portent plainte auprès du défenseur des droits contre des discriminations liées à l’âge formulent des problèmes dont les chercheurs n’avaient pas forcément conscience, établissent des analogies entre leur expérience de l’âgisme et celle du sexisme et du racisme… L’expérience même d’une injustice peut conduire à poser des questions sociologiques. En la matière, l’un des exemples les plus connus est celui du féminisme africain-américain depuis les années 1970 : l’exclusion par le féminisme blanc du vécu et des problématiques propres aux femmes noires a poussé des militantes et des chercheuses à problématiser sociologiquement l’articulation entre genre, classe et race.

Alice Coffin. Je constate, au sein de La Barbe ou de l’Association des journalistes LGBT, au travers des sollicitations que nous recevons de la part de chercheurs et chercheuses ou d’étudiants et étudiantes, que les thèmes évoluent et naissent parfois des actions militantes. Nous avons ainsi régulièrement des questions sur la corporéité des activistes, en écho aux actions de La Barbe mais aussi des Femens, ou sur les représentations médiatiques à la suite des initiatives du collectif Oui oui oui. Les militants surgissent dans l’actualité, mais leurs actes résonnent avec des interrogations plus larges. Les passerelles sont donc permanentes.

Ces passerelles tiennent-elles aussi au profil des militants, que leur parcours ou leur formation auront sensibilisés aux sciences sociales ?

Alice Coffin. Oui, par exemple La Barbe est un repaire de Paris 8 (rires), et beaucoup de militants ou militantes ont suivi des cursus sur le genre, de manière variable selon les collectifs et les modalités d’action : certains groupes s’y prêtent plus. À La Barbe, il y a un côté très écrit dans les tracts accompagnant les actions qui favorise un certain public – ce qui peut d’ailleurs poser des problèmes d’inclusion pour des personnes qui se sentent moins à l’aise avec ce parti pris.

Peut-on faire des recherches sur le féminisme, le genre, la sexualité, sans une dimension militante, un engagement personnel visant à contribuer au débat public ?

Juliette Rennes. Poser des questions liées aux inégalités, c’est déjà un début de prise de position. Le choix des objets de recherche traduit ce que l’on entend dévoiler du monde social. Mais au sein des études de genre, toutes les recherches n’ont pas un même effet de dévoilement. Il existe des travaux qui se distancient de toute approche critique, d’autres qui rendent bel et bien visibles des inégalités entre les sexes tout en naturalisant d’autres formes de domination qui structurent l’ordre social. Enfin, les travaux qui assument plus directement de contribuer au dévoilement des injustices ne sont pas pour autant directement et constamment en phase avec les mobilisations politiques. La temporalité de la recherche n’est pas celle des luttes, et les règles de l’enquête font que l’on ne découvre pas toujours ce que l’on s’attendait à découvrir. Cependant, il est certain que la nature même des questions qui sont posées par les sciences sociales du genre ont plus de chance d’être retraduites en enjeux de mobilisation politique que des travaux, par exemple, sur les enluminures au Moyen-Age – même s’il y a aussi des médiévistes qui posent des questions politiques très contemporaines à partir de leurs archives !

« Rendre visible, c’est lutter. On s’affronte à des mécanismes de domination séculaires qui visent justement à dissimuler. Tout le boulot consiste à remettre à jour, à travailler à la prise de conscience de la domination. »

Alice Coffin

Un point commun entre la recherche et le militantisme réside-t-il particulièrement dans les effets de dévoilement qui sont recherchés ou produits, avec ce qu’ils peuvent avoir de dérangeant, justement ?

Alice Coffin. Je ne crois qu’à cela ! Juliette emploie le terme de visibilité, et la lutte est bien dans le dévoilement. Rendre visible, c’est lutter. On s’affronte à des mécanismes de domination séculaires qui visent justement à dissimuler. Tout le boulot consiste à remettre à jour, à travailler à la prise de conscience de la domination – par les personnes dominées elles-mêmes, pour commencer. Quand nous montons sur scène avec les militantes de La Barbe face à un parterre d’hommes lors d’un conseil d’administration, en arborant cette fausse barbe, nous n’essayons pas d’aller au conflit, mais de faire remarquer une réalité. Il est par ailleurs crucial de s’appuyer sur des chiffres, des statistiques, pour échapper au reproche de ne recourir qu’à des interprétations.

Juliette Rennes. Rappeler les chiffres, c’est en effet important car les perceptions de la mixité sont très subjectives. Je reste très étonnée du nombre de personnes qui estiment, par exemple à l’EHESS, que la parité est acquise dans le corps enseignant, et auxquelles je dois répondre qu’il n’y a que 26% de femmes… Certains hommes ont vécu au fil de leur carrière un processus de féminisation, à partir d’une situation initiale d’entre-soi masculin : la féminisation leur semble saisissante, mais elle n’en reste pas moins relative.

Tendre un miroir, c’est une première étape du dévoilement ?

Alice Coffin. C’est exactement ce que nous recherchons avec La Barbe : « Regardez-vous ! » Il est même particulièrement intéressant d’y parvenir dans des milieux supposés progressistes, comme la conférence des présidents d’université, qui sont à 92% des hommes.

Juliette Rennes. Ce sont des actions particulièrement efficaces. Je pense par exemple à l’irruption de La Barbe pendant la séance de présentation de la saison 2014 de l’Opéra Bastille. Une enquête sociologique va mettre des mois, voire, des années à comprendre les pratiques et les mécanismes qui font obstacle à la promotion des femmes comme compositrices, metteuses en scène, librettistes, cheffes d’orchestre, instrumentistes, etc. L’action directe de La Barbe à l’Opéra, qui pointait une programmation 100% masculine à tous les niveaux de la création, ne montre certes pas comment tout cela se produit, mais rend visible en quelques minutes le résultat de tous ces mécanismes de discrimination. Or nous sommes dans une société dans laquelle il n’est plus dicible – même si cela reste pensable – que les deux sexes sont inégaux par nature et que les femmes n’ont pas leur place dans la création. Et face aux actions de La Barbe, les hommes interpellés se trouvent souvent à court d’arguments.

Alice Coffin. Oui, aujourd’hui, on ne peut plus franchir certaines limites – même si nous entendons parfois des injures ou des arguments éculés. On parvient à un deuxième stade, dans lequel on invoque « une question de talent », qui ne se discuterait donc pas, à propos par exemple des sélections des festivals de Cannes ou d’Angoulême. Cela oblige à porter la lumière sur les mécanismes qui permettent à telle ou telle personne de produire ou d’avoir accès aux réseaux dans l’industrie du cinéma ou de la BD.

Comment gère-t-on des réactions au dévoilement qui peuvent exprimer un rejet, une agressivité ou une vexation ? Faut-il trouver un compromis entre pédagogie et provocation ?

Alice Coffin. Il y a plusieurs dosages. À La Barbe, nous nous demandons souvent dans quelle mesure le rire nous sert ou nous dessert, puisque nous jouons sur l’ironie. La réponse est dans la complémentarité des modes d’action. Avec l’Association des journalistes LGBT, depuis 2013, nous nous sommes engagés dans une critique plus pédagogique – qui reste une critique mais qui prend le parti d’entraîner l’adhésion. Avec l’organisation des Out d’Or, nous souhaitons valoriser les médias qui « font bien ». Il faut attaquer sur plusieurs fronts, nouer des alliances. Mais, pour des raisons de visibilité, la provocation reste nécessaire, et c’est la réaction des gens qui m’intéresse. Nous cherchons à implanter en France ce qu’on appelle de l’entertainment politique en incitant des personnalités publiques à intervenir. On a constaté, lors de la Manif pour tous, que celles-ci avaient majoritairement conservé le silence.

Comment voyez-vous, depuis votre position d’universitaire, cette nécessité de pédagogie, comment concevez-vous l’intérêt de présenter dans l’espace public les résultats de la recherche ?

Juliette Rennes. Je trouve important de montrer que le genre n’est pas un prêt-à-penser, mais une interrogation dont tout le monde peut s’emparer, une façon de questionner l’organisation concrète des rapports entre les sexes, de même que la division féminin/masculin dans l’ensemble de nos univers symboliques, imaginaires, culturels. Pour employer une métaphore un peu usée, dès l’instant où on chausse les « lunettes du genre », on ne peut plus voir de la même façon la manière dont s’organise le monde social. On peut partager ce questionnement avec des publics divers, sans forcément partir des résultats des travaux sur le genre. On peut partir du constat que tout le monde occupe une position dans les rapports de genre. Travailler sur le genre rend plus dense et plus réflexive l’expérience de chacun d’entre nous. On peut ressentir à la fois une indignation face aux injustices et une satisfaction intellectuelle en comprenant les mécanismes par lesquels elles se produisent.

Mais c’est un plaisir de sociologue…

Juliette Rennes. Les sociologues sont formés et payés pour cela, mais chacun d’entre nous est observateur du monde social. Quand, par exemple, on évoque le manspreading avec des femmes, la plupart reconnaissent une expérience vécue et elles commencent alors à observer plus systématiquement l’habitude de nombreux hommes d’écarter les jambes dans le métro (rires).

Alice Coffin. Nous avons entendu les mêmes réactions à propos du nombre de femmes représentées sur les photos des journaux et sur les plateaux télé, à partir du moment où les militants ont commencé à insister sur ce point. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de taper dans les structures de représentation, notamment dans les médias, d’essayer de changer les représentations, les mentalités – depuis celles des plus jeunes enfants jusqu’à celles des personnes les plus âges. Je ne trouve rien de plus intéressant que d’essayer d’agir sur les journalistes ou les animateurs télé et sur leur façon de raconter une histoire. Si on arrive à empêcher les dérives d’une émission comme Touche pas à mon poste, c’est déjà beaucoup. Un jour, j’ai vu une dépêche AFP qui faisait d’emblée le constat qu’une présentation quelconque avait été faite par sept hommes sur scène. Je me suis dit, tiens, la journaliste a intégré notre façon de voir une telle situation. Récemment, le New York Times a publié une offre d’emploi remarquablement rédigée pour recruter un ou une spécialiste du genre. Le texte présentait ce poste comme aussi nécessaire qu’un spécialiste du climat ou de l’éducation, en expliquant que le genre imprégnait toutes ses rubriques.

L’objectif du militantisme est-il toujours de convaincre le plus de personnes possible, à commencer, en l’occurrence, par les hommes ?

Juliette Rennes. Tous les hommes ne peuvent pas être nos alliés, mais certains peuvent l’être, et c’est important. On l’a vu dans les luttes féministes au tournant des XIXe et XXe siècles : au nom d’un progressisme conséquent, des hommes dénonçaient l’antiféminisme masculin et y voyaient une crainte de perdre des privilèges. On peut faire l’analogie avec les membres des peuples colonisateurs engagés dans les luttes pour la décolonisation. Les identifications de genre n’étant pas si rigides, beaucoup d’hommes peuvent se mettre en situation de comprendre l’expérience vécue du sexisme, par exemple à partir de celle des femmes et des filles de leur entourage ou parce que l’homophobie dont sont victimes certains hommes relève des mêmes logiques que le sexisme dont sont victimes les femmes.

Alice Coffin. Il s’agit de casser les représentations et d’en faire passer d’autres. Pas forcément de convaincre, mais, encore une fois, de dévoiler, de détricoter tous les bobards qu’on a eu intérêt à nous mettre dans la tête. Et oui, de le faire de la manière la plus large possible, auprès du plus grand nombre de personnes possible.

 

Entretien réalisé par Jérôme Latta

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