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Accueil | Par Marion Rousset | 29 juillet 2019

Les enfants sont-ils de droite ?

Loin de la vision idéalisée de l’enfance, nos chers bambins expriment dans les cours de récréation des penchants pour les inégalités, les discriminations et la répression. En contradiction apparente avec leur éducation, mais en phase avec la société. Les enfants sont-ils politiquement pires que les adultes ?

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« Vous êtes en prison », hurle un petit costaud qui roule des mécaniques. « Arrête, arrête ! » Ses camarades parqués derrière une barrière de sécurité en acier en ont visiblement assez. Ils veulent s’échapper, mais lui les tire par le bras sans ménagement : « Toi aussi, et toi… En prison Ciga et Marietou ! » Soudain ils s’envolent les uns après les autres et le dictateur en herbe se retrouve seul. Tout bête. Il essaie d’attirer leur attention, se tortille, regarde dans le vide. Quelques instants plus tard, on aperçoit le même gamin en équilibre sur un jeu, au milieu de la cour. Autour de lui, ses souffre-douleur prêts à en découdre. « Alors nous trois on va attaquer Thomas Jambu. Allez toi aussi Loïc, vas-y », lance un élève. Et voilà qu’ils se mettent à plusieurs pour le passer à tabac. « Pourquoi tu fais ça ? », demande une petite fille. « Parce que lui, il voulait nous mettre en prison. »

 

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La scène inaugurale du documentaire de Claire Simon, « Récréations », en dit long sur les lois qui gouvernent la planète des enfants. Des lois cruelles qui contrastent avec la poésie subtile et la fantaisie joyeuse que l’on prête aux petits et qui fait tant fantasmer les parents stressés et les salariés pressurisés. La réalisatrice a tourné dans une cour d’une école maternelle au début des années 1990, mais son film reste d’actualité. Aujourd’hui comme hier, les squares sont des champs de bataille où les durs à cuire sadisent les doux rêveurs, les plus âgés bousculent les plus jeunes pour prendre leur place sur le toboggan, les groupes prennent pour cible les mômes fragiles et timides, les garçons se font mal et les filles les consolent. Possessifs, égoïstes, tyranniques, sexistes, réacs… Les enfants – les vrais – ont tout pour plaire.

Pas une bulle dorée

L’innocence juvénile serait-elle un mythe ? Dans son récent Esprit d’enfance, Roger Pol-Droit invite les adultes à cultiver l’immaturité comme une vertu trop souvent oubliée. Mais cette image idéalisée parcourt toute la littérature. Depuis le XVIIIe siècle, il existe une tradition romantique qui vante les qualités de l’âge tendre. Ainsi Jean-Jacques Rousseau décrit-il dans L’Émile un élève dépourvu de famille et naturellement bon. C’est que pour lui, l’espèce humaine est pervertie au fil des années par la société, si bien que le vice, l’erreur et la méchanceté finissent toujours par l’emporter.

Montaigne, déjà, expliquait qu’« il n’est rien si gentil que les petits enfants en France ; mais ordinairement ils trompent l’espérance qu’on a conçue ; et, hommes faits, on n’y voit aucune excellence ». Et par la suite, Charles Baudelaire estimera pour sa part que « le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté », quand Maurice Blanchot parlera d’« un âge d’or [...] baigné dans une lumière splendide  ». Un jardin d’Eden dont l’homme aurait été chassé en grandissant, mais qui continuerait de venir le hanter.

Ces images d’Épinal ont éveillé la créativité de penseurs et nourri des réflexions stimulantes. Moins naïves qu’elles n’y paraissent, elles permettent de penser en miroir la condition d’adulte et il arrive même qu’elles ouvrent un horizon de critique sociale. Mais, n’en déplaise aux philosophes et aux poètes, l’enfance n’est pas une bulle dorée. Et les hommes à la maturité désabusée n’ont rien à envier aux chérubins qui peuplent les cours de récréation. Certes, ceux-ci inventent des histoires à dormir debout, bâtissent des châteaux avec des brindilles ou règnent en pirates dans leur baignoire. Mais par-delà ces excentricités, leur monde est pareil au nôtre. Ni plus ni moins. Et tandis que dans le futur, les rebelles rêveront de le corriger, eux se soumettent à ses lois sans rechigner. Conservateurs comme pas deux, ils plébiscitent l’ordre établi.

La violence sociale sans filtre

Pendant deux ans, les sociologues Wilfried Lignier et Julie Pagis, auteurs de L’Enfance de l’ordre (éd. Seuil), ont enquêté dans deux écoles primaires de l’Est parisien auprès de classes de CP et de CM1. Un âge où l’on imagine tous les possibles encore ouverts. Loin des carcans mentaux qui emprisonnent les individus et des clivages qui dressent les uns contre les autres. Une vision trop belle pour être vraie. L’envers du décor est nettement moins sexy.

Chez les enfants, les inimitiés sont en effet teintées de mépris de classe, de stéréotypes sexistes et de préjugés racistes. L’air de rien, les gosses de riches n’aiment pas les petits prolos, les garçons et les filles font bande à part et certains expliquent qu’ils n’aiment pas les Noirs. « Les enfants évoluent dans un univers inégalitaire qui est fait de luttes et d’oppositions. Ils se critiquent presque plus durement que les adultes entre eux », commente Wilfried Lignier. C’est que ces petits bonhommes expriment sans filtre la violence des rapports sociaux qui déteignent sur eux : « Les enfants ne deviennent pas des êtres sociaux, ils le sont déjà. Dès la naissance, ils n’évoluent pas tous dans le même bain. Dans certains milieux, on ne considère les enfants comme des interlocuteurs qu’à partir de deux ou trois ans, là où d’autres communiquent avec eux avant même qu’ils sachent parler », résume Julie Pagis.

Bizarrement, les gamins peuvent grandir dans des familles de gauche, avoir été sensibilisés à des valeurs d’égalité et pourtant reproduire des schémas réprouvés par leurs propres parents. Voire retourner les principes émancipateurs qui leur sont enseignés contre les élèves d’un milieu social inférieur au leur. Offrir un album comme Marre du rose à sa fille peut ainsi avoir des effets inattendus : celles qui raffolent de cette couleur passent soudain pour des ploucs.

L’apprentissage de l’égalité

En grandissant, le tableau devient moins noir, veulent cependant relativiser des scientifiques du CNRS et de trois universités. Persuadé de la légitimité des dominants à trois ans, l’enfant se transformerait à huit ans en un petit Robin des bois. C’est du moins ce qu’affirme une étude publiée en 2016 dans la revue Developmental psychology sur « la naissance du politique chez l’enfant ». Pour parvenir à ce résultat, les auteurs ont réalisé deux expériences auprès d’une centaine de bambins de différentes tranches d’âge. Ils les ont d’abord installés devant une saynète mettant en scène deux marionnettes, l’une imposant ses jeux à l’autre. Ils ont ensuite demandé aux enfants de leur distribuer à chacune un chocolat, gros ou petit. Et alors qu’en début de maternelle, ils privilégient celle qui joue le rôle du donneur d’ordres, la tendance s’inverse avec l’âge.

Pour la deuxième expérience, les chercheurs leur montraient une scène avec trois personnages : un chef et deux sous-fifres. Le premier avait deux pièces, de même que l’un de ses subordonnés, tandis que le troisième n’en avait qu’une. Le but de l’exercice : demander aux enfants de prendre une pièce à un « riche » pour la donner au « pauvre ». Et une fois de plus, les petits ont ponctionné le subordonné tandis que les grands ont préféré le protéger. « La volonté des enfants de contrecarrer ses inégalités se renforce à mesure que se complexifie leur vie sociale. En effet, plus ils grandissent, plus ils ont de partenaires de jeux, plus la notion d’égalité leur est nécessaire pour évoluer dans leur groupe », explique l’étude. Sur le papier du moins. Car en pratique, c’est moins évident.

Assaut de conservatisme

Déjà, ils valident les hiérarchies qui existent dans la vraie vie. Jusqu’à exprimer du dégoût pour les métiers populaires. Quand Wilfried Lignier et Julie Pagis leur demandent de classer neuf professions du haut vers le bas, ils ne s’y sont pas trompés – si en CP il reste quelques erreurs, ce n’est plus le cas en CM1. En général, architecte et enseignant arrivent en haut, ouvrier et femme de ménage en bas. Une échelle de valeur qui ressemble à s’y méprendre au classement de l’Insee. Mais en plus de se représenter les inégalités, ils semblent y adhérer.

De fait, les bambins font assaut de conservatisme et disqualifient les professions exercées par les catégories populaires : femme de ménage c’est « dégueulasse » car « si un enfant fait caca partout dans les toilettes, tu dois nettoyer », éboueur aussi puisqu’on doit ramasser les couches des bébés, boucher c’est à peine mieux parce qu’on est en contact avec le sang des animaux, ouvrier sur un chantier c’est dangereux, on risque de recevoir une poutre sur la tête, caissière c’est malsain, on peut attraper des microbes en touchant les pièces… Quant au plombier, il a « les mains sales », expression qui dénote d’un mépris précoce pour les métiers manuels.

Mais pourquoi l’infirmier qui voit « le ventre des gens, le sang, les parties intimes » est-il moins bien classé que le médecin, sinon parce que le dégoût des choses sales, malsaines, dangereuses ne sert au fond qu’à jeter le discrédit sur les couches populaires ? C’est que les enfants sont les rois du « recyclage ». Autrement dit, ils utilisent des injonctions qu’ils entendent à la maison ou à l’école pour justifier l’ordre en place. « Ne mets pas tes mains là, tu vas attraper des maladies », « Arrête de te gratter le nez, c’est sale », « Ne monte pas si haut, tu vas tomber », « Tiens-toi bien », etc. Pour leur fournir les clés du vivre-ensemble, les parents ne cessent de les reprendre. Sans saisir à quel point ces préceptes façonnent leur imaginaire.

Gouvernés par leurs pulsions

Plus étrange, les élèves rejouent les mêmes batailles sur les bancs de l’école. Leur quotidien fait de querelles et de jalousies est loin d’être une microsociété idéale. Et devant ces épisodes de cruauté, certains spécialistes de l’enfance pointent le rôle des pulsions : « Tout enfant petit est en effet habité par le pulsionnel. Il a envie d’une chose, il la prend. Il a envie de frapper, il frappe. Et il ne peut, seul, résister à ses impulsions, car le besoin de les satisfaire est chez lui irrépressible. Cette dépendance au pulsionnel est d’autant plus déterminante que l’enfant est également dominé par ce que Freud nomme le "principe de plaisir" (son seul but est d’obtenir, le plus vite possible, le plus de plaisir possible). Et qu’il est empreint d’un sentiment aigu de sa toute-puissance : il se considère comme le centre et le maître du monde. Il n’a donc, sans l’aide des adultes, aucune possibilité d’évoluer », avance la psychanalyste Claude Halmos sur le site Psychologies. La gentillesse, le souci des autres, l’empathie s’apprennent, dit-elle en substance.

Mais si l’on y regarde de près, les adultes ne sont-ils pas juste plus policés que leur progéniture ? Pour le psychiatre et psychanalyste Serge Héfez, « L’adulte et l’enfant se ressemblent, ils ne vivent pas dans deux mondes séparés. La différence, c’est le vernis civilisationnel dont s’entoure le premier. » William Golding en a d’ailleurs fait un livre, Sa majesté des mouches, dans lequel il montre des enfants de la haute société anglaise livrés à eux-mêmes après un accident d’avion. Échoués sur une île déserte, ils délaissent bientôt les principes éducatifs superficiels qu’ils ont reçus pour construire une société dominée par un chef charismatique. « L’enfant se construit par identification à un certain nombre de traits qu’il repère – chez ses parents notamment – et qu’il incorpore. Il fabrique son identité en miroir de l’autre, et reproduit donc les rapports de pouvoir qui existent autour de lui, à commencer par les rapports entre les sexes, mais aussi les rapports de classe dont il s’imprègne très tôt », poursuit Serge Héfez.

Critères d’évaluation

Les guéguerres enfantines ne sont donc pas si puériles. Elles sont l’exact reflet d’une société violente et clivée. De fait, les riches sont rarement copains avec les pauvres, les filles avec les garçons, les Blancs avec les Noirs… « Les enfants qu’ils n’aiment pas sont souvent loin d’eux, ils ne sont pas du même groupe social, ni du même sexe, ni de la même origine ethnique », résume Wilfried Lignier. Bien sûr, ce n’est jamais dit comme ça. Pour se justifier, ils expliquent que Fouad, Fanta ou Julien ne sont pas intelligents, écrivent trop gros, ne participent pas en classe, coupent la parole aux autres… Autant de critères d’évaluation scolaire qui, par ailleurs, continuent d’orienter nos perceptions à l’âge adulte.

Ainsi, lors du grand débat télévisé organisé par France 2 pour le premier tour de la présidentielle, Philippe Poutou s’est pris une volée de bois vert. Avec des arguments qui rappellent étrangement ceux des enfants : il ne tenait pas en place, se retournait pour bavarder avec ses camarades, ne portait pas de chemise, manquait de respect envers les politiques et les animateurs… « Philippe Poutou débraillé en Marcel pour représenter les ouvriers, pas étonnant qu’ils aillent massivement chez Le Pen », twitte l’essayiste et ancien ministre Luc Ferry. Qui en remet une couche : « Dans les grands mouvements ouvriers du XIXe siècle, on valorisait l’Éducation, pas la veulerie et la grossièreté ».

Autre cause, mêmes effets pour Jean-Luc Mélenchon qui, lui, n’oublie jamais son costume-cravate : « Dans le champ politique, le fait de parler fort est disqualifiant. On l’apprend notamment à l’école. Ce sont des manières de faire qui rappellent les groupes populaires. Du coup, on a des enfants dont les parents votent Mélenchon mais qui, eux, ont des doutes parce que quand même il parle très fort », souligne Wilfried Lignier.

Le goût de la répression

« Les enfants sont-ils de gros fachos ? », s’interrogent Julie Pagis et la dessinatrice Lisa Mandel sur le blog Prézizidentielle hébergé par Le Monde. En théorie, ils partagent les préférences politiques de leurs parents. Et plus tard, 75% des jeunes embrasseront leurs idées, précise une étude du Cevipof. Cette transmission familiale se passe de mots. Certains en parlent au dîner, mais souvent, il suffit de capter chez son géniteur un froncement de sourcil ou au contraire un sourire quand un candidat passe à la télévision pour comprendre de quel bord il est. Et pour se ranger à son avis. Même si au fond, les petits ne savent pas très bien pourquoi.

D’ailleurs, même ceux qui se disent « de gauche » feraient d’abominables chefs d’État. Quand Wilfred Lignier et Julie Pagis ont demandé à leur échantillon de se mettre dans la peau du président de la République, ils n’ont pas été déçus ! Beaucoup souhaitent interdire la cigarette, la cocaïne, la bière, la pollution… sous peine de sanctions très dures. Dans le monde de Gaston, par exemple, celui qui s’amuserait à jeter une bouteille par terre écoperait d’une peine de prison. À côté des grands projets de construction, du « plus grand parc d’attraction du monde » au-dessus de l’Élysée à « une maison au bois de Vincennes pour accueillir les SDF », le volet répressif occupe donc une place de choix dans les réponses.

« Que ce soit sur le sujet de la sécurité, de la propreté ou de l’écologie, on retrouve des législateurs en herbe particulièrement répressifs », constate Julie Pagis. Mais « comment ces derniers pourraient être critiques ou méfiants envers le pouvoir en place alors que le respect de l’autorité parentale est quotidiennement valorisé ? », ajoute-t-elle aussitôt. De là à dire que leurs parents sont des fachos qui s’ignorent…

 

Marion Rousset

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