Accueil | Par Gildas Le Dem | 15 avril 2018

Les luttes à l’heure de la présidence Macron

On appelle souvent le mouvement social qui s’installe actuellement en France à accentuer sur son caractère transcatégoriel. Mais pour quoi faire exactement ? Sûrement pour l’opposer de façon radicale à l’agrégat post-politique des simples acceptations de demandes des plus riches par Emmanuel Macron...

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La philosophe Chantal Mouffe est revenue, cette semaine, sur la stratégie de Jeremy Corbyn et de Momentum, le mouvement d’activistes qui, à l’intérieur du Parti Travailliste, a notamment regagné les classes populaires et les plus jeunes à la cause d’une rupture avec le consensus au centre et la compromission avec le néolibéralisme qui avaient marqué les années Tony Blair. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Chantal Mouffe qualifie cette stratégie de « populiste de gauche ». Cette qualification a pour elle d’être parfaitement appropriée au nouveau mot d’ordre du mouvement : « For the many, not the few » (autrement dit : « pour le plus grand nombre, non pour quelques uns »).

On dira, pourtant, qu’il est abusif de parler de stratégie populiste concernant une aussi vieille et vénérable organisation politique que le Parti Travailliste qui a, bien évidemment, peu de points communs, sur le plan organisationnel, avec des mouvements émergents comme Podemos en Espagne, ou la France Insoumise en France. Seulement, la question des appareils et de leur histoire nationale, si elle peut être décisive dans les campagnes politiques, n’est pas, ici, le critère déterminant.

Ce qui caractérise une stratégie qu’on peut qualifier de « populiste de gauche » c’est, selon Chantal Mouffe, moins une question organisationnelle qu’une stratégie de rupture. Et en effet, si l’on s’en tient aux dénominations officielles, les partis ou les mouvements de la gauche radicale européenne tirent leur légitimité d’une conception de la politique comme représentation, par ces différents partis ou mouvements, des intérêts de groupes relativement homogènes, qui peuvent espérer des actes ou des déclarations politiques conformes à ces intérêts ou ces demandes catégorielles préexistantes.

Des luttes transcatégorielles

Or le grand mérite de Momentum et du Parti Travailliste serait précisément de rompre avec cette conception catégorielle de la politique. En accordant un primat non plus à une lutte spécifique, mais à la lutte, plus générale, « contre toutes les formes de domination et de discrimination, tant dans les rapports économiques que dans d’autres domaines comme celui des luttes féministes, antiracistes ou LGBT », Momentum, mais aussi Podemos, la France Insoumise, etc., proposeraient en fait une toute autre conception (transversale) de la politique. C’est que, précisément, établir une « synergie » entre des luttes relativement hétérogènes exige, non plus de répondre à des demandes préexistantes, homogènes et catégorielles, mais de les réarticuler dans le sens d’une demande, plus générale et extensive, d’égalité et de justice sociale. Transversal veut dire transcatégoriel.

On voit, ici, que le reproche adressé aux mouvements sociaux qui traversent et secouent actuellement la société française est, en vérité, mal fondé. Lorsqu’Emmanuel Macron, son gouvernement, les représentants de La République En Marche et les médias dominants dénoncent, tout à la fois, des luttes qui seraient d’ordre catégoriel et trop hétérogènes entre elles, ils en méconnaissent le caractère transcatégoriel. Si les cheminots luttent en effet pour leur statut, c’est non seulement pour sa préservation, mais aussi pour son extension à des salariés du public et du privé pris dans les mêmes conditions de travail (pénibilité, horaires de nuit, etc.). Et, fait inédit, ils sont désormais rejoints dans la lutte par des salariés de La Poste, mais aussi de Carrefour ou d’Air France et, désormais, des étudiants en lutte contre la sélection, mais qui revendiquent aussi d’autres conditions d’études (notamment pour les étudiants salariés). Autour d’une demande qui ne cesse de monter en généralité, le mouvement social actuel articule donc des luttes sectorielles jusqu’ici divisées, voire antagonistes.

Il est évidemment trop tôt pour dire si ce mouvement transversal, transcatégoriel (il faudrait ajouter les luttes autour de Notre-Dame-des-Landes et de soutien aux migrants) parviendra à vaincre les résistances institutionnelles et médiatiques que, cette même semaine, lui oppose Emmanuel Macron. Le président de la République se démultiplie en effet en s’adressant à tous les secteurs et catégories de la population : lundi, il s’est adressé aux catholiques ; mercredi, à la France rurale, à travers le 13 heures de TF1 ; dimanche, il devrait s’adresser aux classes moyennes et supérieures à travers une interview accordée à BFM et Médiapart.

Emmanuel Macron post-politique

De fait, tout se passe comme si c’était Emmanuel Macron qui entendait, pour contrer la contestation, rassurer et satisfaire des demandes de groupes catégoriels. Tout se passe, en effet, comme si c’était Emmanuel Macron qui mettait en œuvre une stratégie « populiste », si l’on s’en tient, du moins au sens commun usité et péjoratif du terme, à savoir flatter les intérêts de certaines catégories de la population (après avoir satisfait, pour ne pas dire servi, les intérêts des plus favorisés).

Autrement dit : loin d’articuler politiquement des demandes, Emmanuel Macron les collecte et les additionne telles quelles, comme on le ferait de parts de marchés. C’est en ce sens que l’on peut dire, à bon droit, que la stratégie d’Emmanuel Macron est « post-politique ». Loin de transformer les identités collectives, de créer de nouvelles subjectivités, la stratégie d’Emmanuel Macron ratifie en effet les divisions de la société française, et les ratifie dans le sens du maintien des hiérarchies et des privilèges établis. On aurait tort, en effet, de ne voir dans le discours adressé aux évêques de France qu’une simple diversion. Le privilège accordé aux demandes du clergé est homogène à celles des plus riches : il va dans le sens de l’ordre établi.

Il est vrai sans doute que, comme Manuel Valls avant lui, Emmanuel Macron, en donnant des gages à l’Église de France sur les questions liées à la PMA, à l’avortement, à la fin de vie, etc., il se place sur le terrain dit identitaire, sociétal, pour écarter de l’agenda, sinon même étouffer la question que l’on dit trop sociale. Mais précisément, c’est d’abord cette division catégorielle qu’il faut refuser : ratifier la ligne de démarcation entre des questions dites sociales et des questions dites sociétales, c’est se priver du fait de les penser ensemble dans le sens d’une demande plus générale d’égalité, que celle-ci soit une demande économique ou une demande de droits nouveaux. Et surtout se priver de tracer une ligne de partage entre des identités collectives et des subjectivités égalitaires d’une part, et la passion de l’inégalité qui anime les dominants d’autre part.

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Vos réactions

  • C’est donc bien cela l’orientation Ruffin le 5 Mai.

    Dominique FILIPPI Le 17 avril à 18:55
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  • Au dessus des catégories professionnelles : la classe sociale.

    Les catégories luttent en poursuivant des objectifs économique (hausse des salaires).

    Les classes luttent en poursuivant des objectifs politiques (renversement de Macron).

    kheymrad Le 20 avril à 13:49
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