Accueil | Entretien par Marion Rousset | 9 août 2013

Les masques d’Aragon

Poète, écrivain et homme politique, Aragon avait de multiples visages. Toute sa vie fut placée sous le signe du dédoublement. Pierre Juquin, ancien dirigeant du Parti communiste, est l’auteur d’une biographie monumentale sur un homme au destin hors du commun. Il raconte.

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Regards.fr. Quand avez-vous commencé à travailler
sur Aragon ?

Pierre Juquin. Il y a une dizaine d’années. La proposition m’avait été faite par
un autre éditeur d’écrire un essai sur Aragon et la politique. Je me
suis plongé dans les archives, j’ai passé quinze jours au Moulin
de Villeneuve où il séjournait, dans sa bibliothèque. J’ai même
eu une hallucination. Ayant passé toute une journée à feuilleter
ses papiers avec émotion, j’ai eu soudain l’impression de voir sa
main à côté de moi. Finalement, Aragon m’est apparu comme
irréductible à la politique, à une activité, une appartenance. J’ai
alors commencé à écrire une thèse. Mais j’avais l’impression de
devoir franchir l’Himalaya et ça me semblait ennuyeux. J’ai tout
mis dans des boîtes en carton. En 2011, les éditions la Martinière
m’ont proposé d’écrire une biographie pour le 30e anniversaire
de la mort d’Aragon. Je l’ai écrite presque comme un
roman car c’est un personnage romanesque. J’ai essayé de le
comprendre dans toutes ses contradictions. C’était ma manière
d’honorer une dette à son égard.

Une dette ?

Ma rencontre avec Aragon a été une expérience décisive pour
moi. Je l’ai rencontré pour la première fois dans son oeuvre en
1943. J’avais 13 ans, j’étais dans un lycée de province, à Clermont-Ferrand. Mon professeur de lettres, qui a disparu quelques
semaines après dans le maquis et est revenu après la libération
auréolé de la gloire de ceux qui avait combattu les Allemands,
avait mis dans les mains de quelques élèves un exemplaire du
recueil poétique qui a ému tous les Français pendant la guerre :
Le Crève-coeur. Jusque-là, la poésie pour moi s’arrêtait à Lamartine,
Victor Hugo, Alfred de Vigny et Émile Verhaeren. Jamais
je n’avais lu de texte sans ponctuation. J’étais choqué et dérouté.
Je comprends qu’il faut résister, être fraternel, combattre. C’est à
la fin des années 1950 que je le vois pour la première fois en
chair et en os, chez lui. Aragon me fait un numéro éblouissant.

Les jeux de masques, justement, ne marquent-ils
pas sa trajectoire, et ce depuis son enfance ?

Je ne pouvais pas éviter, pour établir sa biographie, cette
naissance et cette enfance complexes et sans doute lourdes
à porter. Tout le monde connaît l’histoire, bien qu’elle
comporte encore beaucoup d’énigmes. Je ne suis pas sûr,
par exemple, de la date de naissance de sa mère qui a beaucoup
menti sur son âge. À 20 ans ou un peu moins, cette
jeune fille de moyenne bourgeoisie un peu ruinée rencontre
à Noël chez des amis un monsieur d’une cinquantaine
d’années. Un grand séducteur qui est aussi un notable de
la IIIe République, député radical, ancien franc-maçon, qui
fut préfet de police et ambassadeur. Faust rencontre Marguerite
 ! Quand elle se retrouve enceinte, on l’expédie pour
cacher ce malheur, dira plus tard Aragon, dans la région de
Toulon d’où est originaire la famille maternelle. Pour que
le père puisse reconnaître l’enfant, il eut fallu qu’il divorce.
Hors de question. La légende raconte que, revenue en train
à Paris, elle accoucha sur la place des Invalides. Il fallait bien
qu’un héros naquit à côté d’un dieu ! Mais j’ai un doute. Je
pense qu’Aragon est né dans le Sud. On appelle l’enfant
Louis, comme son père, on lui cherche un nom de famille
qui commence par la lettre A, comme lui. On fait passer
Louis Aragon pour l’orphelin d’une famille de nobles. Il n’a
pas d’acte de naissance et son acte de baptême est un faux.
Il grandit dans les beaux quartiers de Neuilly, on fait passer
sa mère pour sa soeur, sa grand-mère pour sa mère et son
père pour son parrain. Un jeu de masques, une mascarade,
un vaudeville ! Même s’il l’a devinée avant, on lui révèle la
vérité en 1918, alors qu’il a 20 ans. Le silence familial est levé
au moment où, mobilisé comme médecin militaire, il risque
d’aller se faire tuer à la guerre.

À la fin de sa vie, il s’avoue, un peu, mais pas trop,
écrivez-vous. Pourtant, au même moment, il se met à
porter un masque sur son visage…

Dans la toute dernière période de son existence, Aragon se
montre tantôt avec un masque blanc, tantôt avec un masque
rouge. Il aimait le spectacle et sans doute souffrait-il du
vieillissement. Le fait est qu’il ne voulait pas montrer son visage.
Et cet homme double disait : « Je ne suis pas celui que vous
croyez. » On le connaissait mal, il était impénétrable, mais se
connaissait-il lui-même ? C’est un homme qui était toujours
en recherche de sa personnalité. Ce masque qu’il portait à la
fin de sa vie était impressionnant. Il s’est même montré avec
à la télévision. La question de l’identité – et de la mort – est
très forte chez Aragon. Dans le Poème inachevé, il écrit « Quel
est celui qu’on prend pour moi ? ». Il dit aussi « Ce jour-là je suis
mort, c’est un mort qui vous parle ». Il fait écho à sa présence
lors de l’assaut français conduit par Foch qui fut une hécatombe.
En tentant de sauver un officier tombé devant lui, il
aurait été enterré trois fois par des obus, aurait failli mourir,
de la terre plein la bouche. On a beaucoup glosé sur cet
épisode… Il y a chez Aragon un jeu permanent entre dire
et taire, révéler et cacher.

La politique n’est-elle pas aussi pour lui le lieu de la
parole et du silence, voire de la dissimulation ?

Du silence, oui, et même de la dissimulation. On peut cacher
son jeu. Il a tout compris de la politique réelle, comme elle
se fait, y compris dans le Parti communiste. Il le doit sans
doute à l’expérience paternelle. Les jeux de pouvoir avec les
dirigeants n’ont pas de secret pour lui. Et il les pratique avec
assez peu de vergogne. Lorsqu’en 1964, dans le cadre du débat avec Althusser sur l’humanisme, Lucien Sève, alors
membre du comité central, ne partage pas son point de
vue, Aragon va le trouver et lui dit qu’il a Maurice Thorez
pour lui. Il a su conquérir dans le PC une place bien supérieure
à celle que lui conféraient les statuts. Il saura toujours
jusqu’où il peut aller, sans jamais dépasser les bornes.
Il sait jauger les rapports de force, faire évoluer le Parti
en restant prudent, se replier avant que tout ne se casse.
C’est un as de la politique. Avancer sans rompre suppose
le dire et le taire.

Il a tenté de faire évoluer le Parti communiste ?

C’est compliqué. En 1934, par exemple, le PC va prendre
un virage très important. Staline voit l’arrivée de Hitler au
pouvoir comme une grande défaite de la classe ouvrière
internationale et une menace pour L’Union soviétique.
Devant le fascisme qui monte en Europe, la décision est
prise à Moscou d’abandonner une ligne sectaire appelée
« classe contre classe ». Et de s’engager dans une politique
de rassemblement, notamment avec les partis socialistes
et l’internationale socialiste. Quand Maurice Thorez fait
prendre ce tournant est particulièrement difficile à négocier
en France, Aragon est encore sur la lancée du sectarisme
ancien qui lui plaisait bien : cet ancien anarchiste,
très révolté, avait autrefois été tenté comme d’autres jeunes
bourgeois par le gauchisme. Puis, il bascule et écrit ce vers :
« Mon parti m’a rendu les couleurs de la France. »

Dans cet exemple, il suit plus le mouvement qu’il
ne l’impulse…

Oui, mais très vite, il pousse cette ligne à son maximum,
en rassemblant les écrivains. Il s’adresse au « camarade
Céline », lui disant débarrassez-vous de cet antisémitisme
odieux, vous êtes des nôtres, mais aussi aux chrétiens,
demandant à Maurice Thorez qu’on écrive sur Péguy. Il
crée la Maison de la culture, une association qui regroupe
au moins 60 000 intellectuels en France, sans compter les
enseignants. Il fait des propositions dans le domaine de
la culture qui ressemblent à celles que le Parti adoptera
trente ans plus tard, lors du comité central d’Argenteuil.
Pour ce défenseur de la liberté de création, ce n’est pas
aux bureaucrates de dicter l’écriture ou l’art. Bref, Aragon
veut bousculer un parti encore imprégné d’antimilitarisme,
d’anticléricalisme, d’antipatriotisme…

La complexité du personnage n’est-elle pas de
porter cette exigence dans un cadre qu’il ne
remet pas en cause ?

C’est en effet la complexité du personnage… et de la situation.
En 1937, Aragon approuve les procès de Moscou ! Or
parmi les victimes, il y a le général Primakov qui est son
beau-frère. C’est le compagnon, l’amant de la soeur d’Elsa
Triolet, Lili Brick. Staline le fait assassiner comme beaucoup
de généraux, de maréchaux, d’officiers soviétiques.
Aragon prend la défense de l’Union soviétique pour deux
raisons. La première : il considère que la révolution bolchevique
à la fin des années 1920 est un événement qui
compte pour l’avenir de l’espèce humaine. Quels que soient
les horreurs, les crimes, les fautes qui aient pu être commis
là-bas, il s’est passé quelque chose. Et il croyait que
c’était définitif. On était d’ailleurs beaucoup à le croire ! Il
approuve aussi les procès car il a peur de Hitler et’il voit
dans l’URSS un rempart militaire et politique contre le fascisme.
La France et la Russie lui apparaissent comme la
bonne et belle alliance pour prendre en tenaille l’Allemagne
hitlérienne. Mais au même moment, Aragon applaudit au
congrès d’Arles au cours duquel Maurice Thorez affirme
que la révolution a deux leaders : non seulement l’Union
soviétique, mais aussi la France avec sa Révolution française,
sa Commune, son mouvement ouvrier et le front des
Français. Je ne suis pas sûr que ça ait beaucoup plu à Staline !
Au fond, si Aragon soutient les procès, c’est qu’il n’a pas
encore compris le stalinisme.

Cette adhésion aveugle au stalinisme perdurera
après guerre, malgré le procès Rousset notamment…

Les trotskistes sont un petit groupe qui, rétrospectivement,
me fait souffrir, car ils ont été sur ce point plus lucides que
les communistes. Mais ils n’ont pas su agir politiquement,
et soutenir quand même l’Union soviétique – pendant la
guerre y compris. Le livre de David Rousset sur les camps
de concentration nazis est très bon, mais à mon avis, il a
fait un mauvais choix en combattant l’Union soviétique
dans le mouvement de la paix. Évidemment, les communistes
ripostent de la façon la plus bornée et la plus stupide
qui soit. Aragon ne s’en occupe pas lui-même, il envoie
Pierre Daix qui part à fond la caisse. Mais jusqu’à la fin de
la Guerre froide, dans un monde tragiquement binaire, il
faut choisir son camp. Aragon le fait. Même si l’accusation d’hitléro-trotskisme portée par le Parti communisme dès la
Libération, en août 1944, est intolérable, je reproche aux
trotskistes de ne pas avoir choisi le bon camp… Dans quel
camp sont-ils, je n’en sais rien, mais quand même, Trotsky
désavoue le Front populaire ! Aragon déteste le gauchisme.
Lui, l’ancien anarchiste, qui a aimé avec une véhémence incroyable
le drapeau rouge et le drapeau noir.

Cet anarchisme est-il lié à sa sensibilité artistique
envers Dada et les surréalistes ?

Peut-être. Mais après, ça ne lui conviendra plus car il trouve
ces mouvements trop nihilistes. D’ailleurs sa rupture avec
André Breton comme avec Dada vient de là. Mais il flirte
avec les anarchistes longtemps et en garde un bon souvenir.
Les cloches de Bâle le montre. Mais Maurice Thorez le
convoque à propos d’un poème violemment anticlérical. Et
en gros, voilà ce qu’il lui dit : tu ne crois pas que les ouvriers
sont assez divisés pour ne pas en plus les diviser sur la religion
 ? Allez laisse tomber, fais-nous des beaux romans. Aragon
a tué son gauchisme. Toute sa vie a été un long combat
contre celui-ci.

Les multiples visages d’Aragon sont-ils le signe
d’une duplicité ?

Aragon a été l’homme le plus insulté avec Jean Jaurès et Victor
Hugo par les intellectuels de ce siècle. Il a eu des ennemis
féroces et acharnés. Il a dit lui-même que nous sommes
des hommes doubles. Mais il ne faut pas confondre le dédoublement
avec la duplicité calculée, immorale. C’est un
personnage tragique qui a vécu les effondrements, les
débâcles, les révélations. Il est profondément pénétré de
deux ou trois idées structurantes : la haine de la guerre,
le mépris du colonialisme, la détestation de la bourgeoisie.
C’est sur cela que repose sa fidélité à un engagement
communiste pris à 30 ans.

On a dit que son poème « Que serais-je sans toi »
aurait pu être une ode au Parti communiste…

Non. C’est un poème à Elsa, son grand amour. Il dit ailleurs,
« c’est Elsa sans qui je me serais tu ». Sans elle, il n’aurait
pas parlé, ou sans elle, il se serait tué. Ne plus parler pour
Aragon, au fond, c’était mourir.

Sa bisexualité n’est-elle pas une manifestation, dans
sa vie privée, de ces multiples dédoublements ?

Aragon, qui a eu beaucoup d’histoires d’amour importantes
avec des femmes, a eu des tendances homosexuelles. On
peut penser qu’il a follement aimé André Breton. Peut-être
même a-t-il couché avec Drieu La Rochelle dans sa jeunesse,
comme l’affirme Jean Ristat, même si je n’en suis pas
absolument sûr. Dans des carnets confidentiels récemment
publiés sur sa sexualité, Drieu m’apparaît plutôt homophobe…
Une chose est sûre, Aragon avait un côté féminin.
Le tableau à Cologne de Max Ernst, « Le rendez-vous des
amis », montre André Breton en empereur romain, viril et
puissant, et puis se faufilant derrière lui, souple comme une
liane, Aragon. Il a décrit comme personne la sensualité, la
sensibilité, les fantasmes féminins. Dans La Défense de l’infini,
il pénètre jusque dans l’âme de ces femmes qui prennent
le métro ou de ces bourgeoises sacrifiées par le système.
Mais cette bisexualité, qui est une histoire privée, il va la
masquer à ses camarades communistes.

Peut-on lire l’histoire du communisme à travers le
parcours de l’écrivain ?

Ma foi, oui, Aragon racontait notre histoire comme personne.
Il a décrit ses défaites et ses débâcles, parlé de la nostalgie
du passé, du vent de l’histoire qui balaye les vies humaines,
les attachements, les sentiments. Pour lui, l’histoire
est tragique, comme l’amour, mais elle avance quand même.
« Au plus noir de la nuit, écrit-il, j’entends le coq chanter. » Jamais il n’a
perdu ça de vue.

Aragon. Un destin français,
1897-1939,
de Pierre Juquin,
éd. La Martinière, 29,90 €.
Un second tome doit paraître
au printemps 2013

Chers lecteurs, cet entretien de Pierre Juquin sur Louis Aragon a été publié dans le trimestriel Regards Hiver 2013. Mais la dernière ligne de l’article ayant malencontreusement disparu, nous avons décidé de le livrer dans sa totalité sur le site. En espérant que cette lecture vous donne envie de vous procurer le magazine.

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  • Un témoignage vraiment vivant, émouvant et touchant sur Louis Aragon, de la part de Pierre Juquin. Et un témoignage inattendu et si touchant de fidélité, de la part de ce dernier ! Merci pour ce beau portrait si fort et humain...

    Pierre Fischpoche Le 17 août 2013 à 01:07
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