Photo Alexandra Lebon
Accueil | Par Paul Chemetov | 4 mai 2018

Mais où est l’architecture ?

Après la loi ALUR, place à la loi ELAN : bientôt présentée en première lecture à l’Assemblée nationale, cette future loi sur le logement n’a pas convaincu l’architecte Paul Chemetov.

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Les lois portent aujourd’hui des noms engageants : ELAN n’échappe pas à la règle, d’évidence il en faudrait, pour construire plus, mieux et moins cher.

Le mot, si l’on en croit le petit Robert, a deux sens : ce n’est ni le Wapiti, ni l’Orignal qui sont là convoqués ; mais le sens vital d’un mouvement sans fin. Deux exemples illustrent cette définition « l’acrobate a mal calculé son élan » et une citation de Bergson « l’élan est fini et il a été donné une fois pour toutes ».

Les rédacteurs des 415 feuillets de la loi et de son étude d’impact - une ramette entière pour l’impression - auraient bien fait de méditer ces avertissements.

Construire plus, mieux et moins cher

Construire plus, c’est souhaitable dans presque toutes les métropoles et singulièrement dans la région parisienne. Mais le problème est foncier d’abord car les terres agricoles loties il y a peu ne sont plus disponibles et on ne va pas s’en sortir uniquement en surélevant les toits de Paris…

Construire mieux. Ce ne sont pas les techniques de construction qui sont en cause, nous construisons pour cent ans, mais le cadre économique qui les contraint. En désordre : l’isolation par l’extérieur, le polystyrène sous des enduits, les fenêtres en PVC, les cuisines de fond de séjour sans éclairage naturel, la restriction des surfaces, les couloirs de distribution anxiogènes. N’accablons pas les handicapés, nos frères et sœurs, mais la solidarité hypocrite que le règlement généralise, handicape les logements de presque tous. Il est vrai qu’exclu de toutes ses prérogatives, y compris celle de conduire son chantier, l’architecte se console dans le dessin des façades, papiers peints ou cravates à motifs et pendant ce temps là on nous explique qu’un trois pièces de 57 m² est viable et vivable.

Construire moins cher. Certes, mais là encore ce ne sont pas nos honoraires qui sont en cause mais un foncier hors de prix. Pourquoi ne pas séparer l’usage et la propriété et ne payer qu’un loyer pour le terrain, comme le perçoit l’aristocratie anglaise ? Construire moins cher mais, nous le savons tous, c’est traiter en lots séparés, est-ce que la structure actuelle des entreprises en France le permet ? L’article 20 prolonge de trois ans les opérations de conception-réalisation… Il fut un temps où les architectes choisissaient les entreprises. Cette situation est aujourd’hui inversée.

Construire en se passant des concepteurs

Mais les rédacteurs et les porteurs de la loi ont trouvé la réponse. Elle est double. Préfabriquer et se passer de concepteurs. Mais lisons tout d’abord l’exposé des motifs. On ne peut à la fois, ni en même temps, dire que les jeunes plébiscitent la colocation - un petit kibboutz en quelque sorte - et dénigrer les grands logements car il faut des 5 pièces pour les colocataires.

On ne peut écrire que la solution est dans l’émergence de solutions “préfabriquées” car facteur de chantiers plus courts et de moindre nuisance pour l’entourage. Les mêmes arguments étaient hier employés au temps des grands ensembles avant que le Plan Construction ne remette les architectes au travail sur la question du logement.

Mais la préfabrication ne concerne pas seulement l’habitat collectif car l’article 19 habilite le gouvernement à adopter par voie d’ordonnance le régime de construction des maisons individuelles, avec fourniture de plans, en cas de réalisation de maisons préfabriquées. Cette mesure lèverait un frein au développement de ce mode de construction « plus rapide et de moindre nuisance pour le voisinage » (bis). « A titre d’exemple (mais à titre d’exemple seulement…) la construction écologique en bois pourra s’en trouver facilitée. LA CONSTRUCTION EN PREFABRIATION EST EGALEMENT POSSIBLE EN BETON ». Pauvre béton, que de crimes commet-on en ton nom. Et si Prouvé préfabriquait, il était avant tout un expérimentateur et non un marchand de Sam’suffit ou de Do mi si la do ré sur catalogue.

Vers une loi loi sur le logement sans architectes

Mais le plus insidieux dans ce fatras de textes, provoquant la réaction des organismes professionnels et en premier lieu de l’Ordre est que cette loi ne parle jamais d’architecture et encore moins d’architectes.

Ils ne sont certes pas les seuls à projeter et construire, mais ce lapsus est révélateur. L’architecture a pour fonction de donner du sens. D’autant que le concours - généralisé par la loi MOP - déjà mis à mal par la loi Warsmann qui en dispensait les organismes de logements “sociaux”, serait supprimé pour toutes les opérations dont le marché de maîtrise d’œuvre est supérieur à 221 000 €. Compte-tenu de la pression exercée par les maîtres d’ouvrage et de la situation financière de la majorité des architectes, des taux d’honoraires de 2,4% à 3,6%, sont souvent observés par des missions limitées au permis de construire. Ce qui veut dire que des chantiers pouvant atteindre une petite centaine de logements sont, de fait, exclus du champ de compétence des architectes.

Il serait facile de ne voir dans l’action de l’Ordre et des syndicats d’architectes qu’une réaction corporative, défendant des privilèges, un statut quo qui priverait leurs concitoyens du droit au logement. Eux et eux seuls et non les propriétaires fonciers, les notaires, les huissiers, les géomètres, les avocats, les banquiers, les aménageurs, les constructeurs et les vendeurs ?

Car dans une société démocratique, alors que le droit au logement est reconnu, inscrit, institutionnalisé, pourquoi vouloir se priver des architectes, Et des seuls architectes ? Et pourquoi donc en ce cas, maintenir des écoles d’architecture si l’on estime que pour construire mieux, plus et moins cher - mais construire quoi - il est possible de se passer de projets.

« L’architecture est une expression de la culture »

Bien entendu, nous ne prêchons pas un retour à l’artisanat qui permit l’Art Nouveau ; la construction contemporaine est faite de composants - souvent industriels - mais la préfabrication vantée par cette loi sent la ronéo.

Notre génération l’a déjà vécu et seuls des rédacteurs sans mémoire, ni culture, peuvent proposer de telles issues. Toutes - et je dis bien toutes - les innovations et les progrès en matière de logements dans leur composition et leur typologie ont été le fait des architectes - et Prouvé ou Corbusier en furent, bien que non diplômés - en France comme dans toute l’Europe.

Un tel constat ne donne pas l’imprimatur à tous, mais quelle profession peut y prétendre ? Le concours - s’il était ce qu’il doit être, le lieu de la discussion, de l’information et donnant lieu à un compte-rendu de jugement - devrait être un moment décisif de formation et d’échanges.

Il est singulier de voir le Premier Ministre - qui fut Maire du Havre, cette ville marquée par Auguste Perret, Oscar Niemeyer et aussi Jean Prouvé à la Maison de la Culture, inscrite de ce fait au patrimoine mondial de l’Unesco - laisser présenter un tel texte en son nom, par un ministère qui n’est pas en charge de la culture. « L’architecture est une expression de la culture », disait la loi du 3 janvier 1977. Serait-elle devenue une marchandise ?

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  • Autre question on ne peut plus vitale pour l’état de droit et les valeurs de la république : où sont les architectes et l’ordre quand il s’agit de dénoncer les marchés publics de maîtrise d’oeuvre truqués et corrompus par les collectivités locales ?

    jean Le 6 mai à 22:54
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