Accueil | Par Clémentine Autain | 30 septembre 2018

Migrants. Mener la bataille.

Plus de 35.000 citoyens et des dizaines de personnalités ont signé le manifeste "Pour l’accueil des migrants" publié par Regards, Mediapart et Politis. Pourtant, des voix s’élèvent pour dénoncer dans cet appel une diversion.

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Face aux renoncements et tergiversations des États à accueillir l’Aquarius, à la montée des droites extrêmes en Europe, à la propagation d’une xénophobie décomplexée, nous ne pouvons pas rester l’arme aux pieds.

C’est pourquoi l’appel lancé par Regards, Mediapart et Politis rencontre un large succès. De Lilian Thuram à Josiane Balasko, de Thomas Picketty à Assa Traoré, de Romane Bohringer à Sophie Wahnich, d’Annie Ernaux à Guillaume Meurice, 150 personnalités ont joint leurs forces à des collectifs militants pour donner de la voix en soutien aux migrants. La pétition en ligne engrange des dizaines de milliers de signatures citoyennes. Ce n’est pas rien.

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Dans le même temps, SOS Méditerranée a lancé une pétition pour sauver l’Aquarius, en demandant aux gouvernements de prendre leurs responsabilités et en appelant à une grande mobilisation citoyenne. L’ONG appelle à manifester le 6 octobre dans toute l’Europe. L’initiative est particulièrement bienvenue.

Ni FN, ni Macron

Les réponses de Salvini et Macron, qui multiplient les atteintes aux droits fondamentaux, les murs et les contrôles, qui nourrissent le rejet et la rhétorique d’un danger immigré doivent être combattues sans relâche. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait à l’Assemblée nationale lors des débats sur la loi asile-immigration. À Gérard Collomb, nous avons dit et redit que leur présupposé de "submersion migratoire" était faux – le flux migratoire est globalement stable en Europe depuis plusieurs décennies – et que leur obsession à durcir les conditions d’accueil, jusqu’à l’enfermement de mineurs, était une folie. Le moulin de l’extrême droite fut ici comme ailleurs bien alimenté par la macronie, pourtant arrivée au pouvoir grâce au rejet de l’extrême droite… Dans ce paysage politique qui voit prospérer les idées xénophobes et, avec elle, des décisions dangereuses du point de vue des droits humains, la bataille contre ce qui fait le miel des droites extrêmes et du fascisme doit être menée sans ambiguïté.

La façon dont Emmanuel Macron entend instrumentaliser la question est évidemment un piège. Il tente de se donner un visage moral face au FN en racontant une fable sur la question migratoire. La réalité est pourtant têtue : la macronie enfourche les recettes d’une droite radicalisée. La France n’a pas su accueillir l’Aquarius et la loi asile-immigration a mis en œuvre bien des rêves répressifs de la droite dure. Nous ne laisserons donc pas la macronie installer cette fausse bipartition, eux versus le FN. Nous tiendrons tête.

Notre voix sur cette question capitale est celle qui défend des vies humaines et des symboles. Prendre à bras le corps le combat en faveur des migrants est un parti pris humaniste et stratégique. Pour le camp de la transformation sociale et écologiste, il n’y a pas de victoire possible dans les têtes comme dans les urnes sans une contre-offensive assumée sur l’enjeu migratoire. Ce fil à plomb que nous avons à tenir au long court participe de l’imaginaire, des batailles sociales, du projet politique d’une gauche de rupture. Ne pas céder une once de terrain aux adversaires sur cette question me semble indispensable pour faire grandir notre conception du monde. J’invite de ce point de vue à regarder la saga documentaire de Françoise Davisse et Carl Aderhold diffusé sur France 2 en prime time et retraçant 150 ans d’histoire de France par le prisme de l’accueil des migrants. Où l’on se rappellera combien cette question fut, à des périodes décisives, très structurantes d’un point de vue politique… J’invite également à lire la tribune dans Le Monde de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, qui appelle à la fraternité entre tous les travailleurs et rappelle que le dumping social tient davantage à l’inégalité des droits et non à la présence d’immigrés.

Il n’est pas question de courber l’échine devant l’agenda imposé par nos adversaires. Mais la façon dont le sujet émerge et s’impose dans le débat public nous oblige à mener la bataille.

Le récit que nous faisons, les thèmes que nous choisissons de porter en avant sur la question migratoire ne sont évidemment pas neutres. Mettre l’accent sur les causes des migrations ou bannir toute évocation de la liberté de circulation comme horizon, comme s’il s’agissait d’une ligne "no border" – à noter que le spectre des signataires de l’appel Regards, Politis, Mediapart est en l’occurrence si large qu’il me parait curieux d’y voir une mainmise "gauchiste" – ne me convainc pas. Ma conviction est qu’il ne faut donner aucun point à nos adversaires sur les termes du débat. Quand nous disons vouloir combattre le pouvoir de la finance, commençons-nous par égrener les difficultés bien réelles, comme la fuite des capitaux ? Non. Est-ce que, pour autant, nous ne prenons pas en compte la complétude du problème qui nous rendrait crédible à gouverner ? Je ne le crois pas. Nous menons une bataille d’idées, une confrontation politique. Celle-ci suppose de valoriser avant tout le sens et le cœur de notre proposition.

Des voix s’élèvent pour dénoncer dans cet appel une diversion. Il ne faudrait pas parler des migrants car la question centrale, notamment pour les élections européennes qui s’annoncent, est ailleurs, dans la contestation de l’austérité et du libéralisme économique, l’enjeu migratoire n’étant qu’une entreprise de détournement des "vrais enjeux". Comme si on pouvait échapper au moment politique qui est le nôtre, si bouillant sur la question migratoire. Bien sûr, ce n’est pas nous qui avons choisi d’en faire un thème de prédilection, et pour une bonne raison : nous contestons le fait que les immigrés soient considérés comme la grande cause des crises contemporaines. Il n’est pas question de courber l’échine devant l’agenda imposé par nos adversaires. Mais la façon dont le sujet émerge et s’impose dans le débat public nous oblige à mener la bataille. Oui, deux visions du monde s’affrontent.

L’accusation de diversion me rappelle par ailleurs des querelles anciennes, quand on nous expliquait qu’il fallait mener la révolution prolétarienne et les droits des immigrés ou des femmes seraient réglés dans la foulée, quand on nous rabâchait la centralité de la lutte des classes, en ces temps où défendre les lesbiennes et les gays ou l’environnement était perçu comme une entreprise de diversion au regard du combat central. C’était avant Mai-68. Je me bats contre la dichotomie entre le social et le sociétal parce qu’en réalité, les sujets s’entremêlent. Je ne suis pas favorable à une approche reposant sur l’addition de luttes sectorielles, avec sa hiérarchie ancienne, mais pour une conception qui agrège et dégage du sens commun. Notre vision politique doit embrasser la cohérence de tous les combats émancipateurs.

 

Clémentine Autain

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  • On ne peut pas appréhender le problème de l’immigration actuelle suivant les schémas des siècles derniers alors que la capitalisme était en phase d’expansion. Aujourd’hui nous sommes dans une phase de capitalisme absolu ou tout doit être financiarisé. L’accumulation capitaliste et son rétrécissement sur une oligarchie toujours plus réduite lamine les structures sociales de tous les pays du monde. C’est l’objectif premier des traités commerciaux inégaux qui génèrent des conséquences terribles dans les pays les plus faibles. ( des milliers de petits paysans indiens endettés se suicident chaque année parce qu’ils sont expropriés) Les migrations qui s’ensuivent ont des conséquences mondiales. Premièrement dans les pays de départ car qui partent sont ceux qui disposent du savoir. Ensuite dans les pays accueillants car les migrations sont de plus en plus massives et posent des questions de simple bon sens. Comment accueillir dans des conditions décentes de travail et de logement dans des pays qui sont eux-mêmes en proie au désengagement en matière d’emploi, de logement et plus largement de toute activité sociale et sanitaire ? Les migrations provoquées par le dérèglement climatique seront dans l’avenir d’un niveau tel que personne ne saura les résoudre. Les zones tempérées elles mêmes soumises aux perturbations climatiques ne peuvent être le réceptacle de tous les mouvements massifs de populations pour les mêmes raisons que celles exposées précédemment. Le combat politique de notre époque doit changer de dimension et qui ne s’engage pas clairement et sans concession dans la lutte contre le capitalisme prédateur et déstabilisateur n’est pas en mesure d’apporter une véritable réponse aux maux du monde contemporain. Le capital ne craint pas les beaux sentiments humanistes. Il craint ceux qui veulent le déposséder de son pouvoir de domination sans partage. Désormais rien n’est plus comme avant et si nous ne parvenons pas à modifier le rapport des forces, la civilisation humaine va basculer dans un chaos indescriptible. A tous ceux qui ne l’ont pas encore vu je conseille le visionnage du film Soleil vert de Richard Fleischer qui en bien des points était lors de sa sortie d’une extraordinaire clairvoyance sur la destinée de l’humanité.

    choucroute Le 1er octobre à 08:55
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  • Bonjour
    Bonne article et bonne réponse de Choucroute
    Voir article Bruno Guigue : la "crise des migrants" et le poids des structures.Et oui, Soleil vert tout une époque !
    Comment mettre fin a ce capitalisme, à l’impérialisme nouveau, a la domination des grandes puissances....Nous tournons en rond, nous savons que le productivisme sans fin , la croissance sans fin, la concurrence sont suicidaire , mais nous continuons ; d’ou le pillage des pays dominés, leur écrasement, leur asphixie, tout cela nous reviens dans la gueule comme un boomorang.
    Mais grande question pouvons nous nous contenter d’une approche et position uniquement humanitaire, style l’abbé Pierre ou soeur Emanuelle, ou style Kouchner (sac de riz), pour moi ce n’est pas une approche politique, mais humanitaire qui ne règle rien sur le fond. Nous somme donc coincer entre les identitaires et les humanitaires.

    bob Le 1er octobre à 11:40
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  • 171 000 signatures dans toute l’Europe pour sauver l’Aquarius. Vous feriez bien de vous bouger un peu car sans quoi les exilés qui fuient leurs pays ne toucheront plus le sol européens. Les pétitions pour le droit d’installation c’est bien, mais commençons par sauver ceux qui voguent sur des barcasses pourries et risquent la noyade à chaque instant. A quand une campagne de Regards et des signataires de l’appel pour sauver l’Aquarius ? Sauf erreur de ma part je n’ai rien vu sur votre site concernant l’Aquarius.

    Francis Le 5 octobre à 08:38
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  • "Des voix s’élèvent pour dénoncer dans cet appel une diversion. Il ne faudrait pas parler des migrants car la question centrale, notamment pour les élections européennes qui s’annoncent, est ailleurs, dans la contestation de l’austérité et du libéralisme économique, l’enjeu migratoire n’étant qu’une entreprise de détournement des "vrais enjeux". "

    Je rappelle que, dans le reproches qui lui sont faits, il n’est pas question que de "diversion", mais aussi de "fatalisme"... Sous le prétexte que cet appel affirme qu’ "il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires", et qu’il ne traiterait pas de l’action sur les causes de ceux-ci...

    Aubert Sikirdji Le 6 octobre à 01:34
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  • Ce papier de CA aborde le problème des migrants, comme le fait d’ailleurs la pétition des 150, par le bout habituel à une certaine gauche : la morale et la culpabilisation de ceux qui, parmi les français, sont confrontés directement à ce problème (essentiellement les classes populaires) et à qui on n’offre pas d’autres solutions concrètes à leurs préoccupations, qu’elles soient réelles pour la plupart ou pour certains, phantasmées (rôle des médias). On s’étonne en conséquence que ces classes populaires se désintéressent de la politique et vont même jusqu’à voter Le Pen. Dans cette gauche-là (domaine des classes moyennes proches du PS, des Verts, des centristes…) on voit les choses sous une forme théorique, où il est facile d’afficher un grand cœur… puisque on n’est guère encore impacté (pour l’instant). Je pense pour ma part qu’un tel discours est erroné, et même méprisant, surtout si l’on pense à l’avenir (rôle de plus en plus prédateur du capitalisme ultra libéral actuel, dérèglement climatique, difficultés de plus en plus grande pour les peuples sous-développés à surmonter leur handicap, etc…) Je rejoins en conséquence ce qu’exprime Choucroute. Mais en plus du contexte général, deux assertions de CA m’ont plus spécialement déplu.
    . « le macronisme arrive au pouvoir grâce au rejet de l’extrême droite » : c’est un peu fort ! Il est arrivé au pouvoir porté par un courant minoritaire alliant tenants du Capital et fraction minoritaire de classes moyennes (hautes, proches du PS, des Verts, des centristes, de certains courants de droite) acquises à la politique proposée par Macron. Le rejet de Le Pen n’a joué qu’un rôle marginal, bien que défendu, par exemple, par le PC. Sans ce soutien à Macron (« Pour faire barrage à Le Pen » !) Macron aurait été élu quand même… mais avec un score encore plus médiocre que celui qu’il a eu (ce qui était bon à prendre !). Il faut saluer JLM de ne pas être tombé dans le piège…
    . « Je ne suis pas favorable à une approche reposant sur l’addition de luttes sectorielles. » Moi non plus !... Mais la suite m’a refroidi : « … avec sa hiérarchie ancienne ». CA met à nouveau sur le même plan revendications sociales et sociétales ! Avec de telles propositions qui entremêlent des revendications de classes moyennes peu concernées et de ce fait enclines à limiter leurs demandes au sociétal et des besoins sociaux cruciaux chez les classes populaires… je lui souhaite bonne chance pour ramener vers une politique progressiste (on disait autrefois « de gauche ») les classes populaires qui s’abstiennent, qui ne croient plus à la politique, et vont même jusqu’à soutenir Le Pen… Je pourrais ajouter que les résultats récents des élections au Brésil (1er tour) confortent ce point de vue…

    Abbé Béat Le 8 octobre à 10:13
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