Accueil | Par Guillaume Mazeau | 29 mai 2019

On a lu le hors-série de Valeurs actuelles sur la Révolution...

... et, comment vous dire... c’est la Révolution, bien sûr, mais en noir et blanc. Une vision caricaturale, jadis cantonnée aux franges traditionalistes de la droite catholique et royaliste, qui fait donc désormais partie de l’outillage ordinaire du libéralisme conservateur au pouvoir.

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Roman noir et mémoire blanche : ainsi commence et s’achève ce numéro hors-série de Valeurs actuelles, paru en avril dernier et consacré à la Révolution française. Du moins aux fantasmes et aux clichés qu’elle continue d’inspirer depuis plus de deux cents ans. Un magazine en noir et blanc, donc, tant l’histoire qu’il raconte semble mille fois ruminée.

1789 ? Sans doute le résultat d’un complot franc-maçon. La trahison de Louis XVI ? Une obscure machination. Marie-Antoinette ? Une martyre « méritant d’être réhabilitée ». La Contre-Révolution armée des émigrés ? Une campagne digne des Croisades. La guillotine ? Une machine infernale, censée marquer la « fin d’un monde » – la monarchie absolue, il s’agit bien d’elle – où l’on respectait les bonnes mœurs et la civilisation. La politique de laïcisation ? Une « furie antireligieuse ». La liste est longue des perles qui s’enfilent comme on égrène un chapelet, presque sans y réfléchir. Car, au fil de ces pages, c’est un très ancien fonds contre-révolutionnaire qui revient, continuant de structurer les profondeurs de la vieille droite conservatrice.

 

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Pourtant, au rythme de ce réquisitoire sans complexité ni nuance, les faits sont si tordus et malmenés qu’ils font sortir des habitudes. Cette Contre-Révolution-là n’est pas seulement routinière, elle n’est pas l’énième déjection bilieuse d’une vieille Action Française que l’on sortirait périodiquement du formol. Ne nous fions pas au vernis craquelé qui recouvre ces pages : plus de dix ans après le Livre Noir de la Révolution [1], le combat culturel de ce « roman noir » de papier glacé participe pleinement aux recompositions actuelles du champ politique. Et montre à quel point les marqueurs longtemps cantonnés à l’extrême droite se sont banalisés. Ce ne sont plus seulement les « dérives » ou les effets de la Révolution française qui sont diabolisés : c’est la Révolution elle-même, dès ses débuts, dans ses principes fondateurs, qui aurait, contre les mensonges du « politiquement correct », précipité le monde dans le déclin.

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Et pour le prouver, il n’y a rien de tel que saper les plus petits dénominateurs communs qui rattachent les Français à 89. La Prise de la Bastille serait ainsi le produit d’une « histoire officielle » érigeant une piteuse erreur en événement fondateur : la fête nationale du 14 juillet serait donc une sombre duperie. De même, les députés n’auraient été que des hommes corrompus, avides de puissance et d’argent : propos général masquant le combat des révolutionnaires contre l’opacité du système des pensions, contre la prévarication et la vénalité des fonctions publiques… mais nourrissant les nouvelles formes d’antiparlementarisme.

La Révolution française serait même le premier totalitarisme de l’histoire : répétée par la droite libérale depuis les années 1970, on s’attendait à ce que cette idée soit reprise ici. Mais il y a pire : libérant l’antisémitisme des Lumières, la Révolution française se serait également soldée par le massacre et la persécution des Juifs. Face à cette énormité insinuant un lien entre la Terreur et le régime nazi, on rappellera que c’est en France qu’une partie des Juifs sont, pour la première fois de l’histoire, reconnus comme des citoyens à part entière. Pourtant, rien n’est innocent ici, puisqu’il s’agit d’asseoir la légende du « génocide vendéen » et des « Oradours républicains » que les hommes de 1793 et 1794 auraient consciemment programmés [2].

Du combat des esclaves et des libres de couleur pour l’égalité des droits, on ne saura rien, pas plus que des expériences républicaines européennes ou de la question des femmes et de la vie des classes populaires. Dans Valeurs actuelles, l’histoire du monde et des subalternes ne s’observe qu’à travers la longue vue des hommes privilégiés de la métropole. Caricaturale, cette vision de la Révolution à fronts renversés n’en sonne pas moins comme une alerte : jadis cantonnée aux franges traditionalistes de la droite catholique et royaliste, elle fait désormais partie de l’outillage ordinaire du libéralisme conservateur au pouvoir, faisant de la révolution le parfait repoussoir de toute forme de progrès.

S’insinuant adroitement dans les plis du roman national républicain et dans les tabous qui ont longtemps persisté au sein de l’histoire universitaire, le succès de ce « roman noir » contribue à détruire les repères culturels d’une civilisation démocratique et sociale qui ne tient plus qu’à un fil : celui d’une histoire qu’il nous faut désormais re-raconter et oser prendre à bras-le-corps, en refusant tous les romans et en abordant toutes les questions, pour que ce passé épuisé redevienne cette matière vivante et fertile, propice aux luttes et aux rêves.

 

Guillaume Mazeau

Notes

[1Le Livre noir de la Révolution française, éditions du Cerf, 2008.

[2page 97

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