Accueil > Politique | Par Gildas Le Dem | 14 mai 2018

Sacré Emmanuel Macron, théologien de sa propre histoire

Les hagiographes d’Emmanuel Macron carburent à plein régime depuis son élection - et son entourage comme lui-même ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit d’y contribuer. Doit-on s’en inquiéter ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le documentaire diffusé par France 3, consacré à Emmanuel Macron et intitulé La fin de l’innocence, restera un monument de servilité journalistique. Passons sur le fait qu’il a été réalisé par un soutien d’Emmanuel Macron et que ce dernier s’apprête à nommer ce même réalisateur à la tête d’une chaîne du service public, LCP.

Passons sur le fait que, si ce n’est Yanis Varoufakis, aucune place n’est laissée à une parole d’opposant ou même à une parole critique. Que le grand absent de ce documentaire reste le peuple français, comme si Emmanuel Macron n’avait pas du subir le feu de l’élection et était arrivé au pouvoir comme surnaturellement. Passons encore sur le fait que le seul moment où l’on aperçoive ce peuple à l’image, c’est sous l’espèce d’une foule réduite aux seuls fans de Johnny Hallyday. Passons aussi sur le storytelling, la communication et le jargon néolibéral. Passons, enfin, sur la pose d’Emmanuel Macron, installé sous les ors, et sa manière de prêcher plus que d’argumenter, avec cette diction à la fois doucereuse et moralisante, cette componction d’un ancien enfant de chœur devenu chanoine de Latran.

Quoique cette diction, il faut le dire, en dise déjà beaucoup sur le personnage quasi surnaturel qu’entend camper Emmanuel Macron président de la République, il faut d’abord retenir deux de ses déclarations, avec lesquelles cette mise en scène liturgique n’est, néanmoins, pas sans rapport. Deux déclarations à proprement parler stupéfiantes. Emmanuel Macron nous aura en effet, lundi denier, appris que « le colonel Beltrame est mort parce que la France, ce sont des idées, des valeurs, quelque chose d’une guerre qui le dépasse. Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus » et où l’« on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays ». Enfin que « Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée ».

L’absolu transcendant versus le matériel médiocre

Il ne s’agit évidemment pas ici de contester le geste de sacrifice du colonel Beltrame. Mais, non plus, de l’interpréter ou pire, de l’instrumentaliser. Le caractère problématique de la déclaration d’Emmanuel Macron tient bien entendu à ce qu’il oppose deux gestes : l’un qui serait d’ordre historique, spirituel, et nous rappellerait au sens du tragique, de la transcendance, de l’absolu ; l’autre qui serait d’ordre matériel, insignifiant et même médiocre. Mais il faut aller plus loin. On remarquera d’abord qu’Emmanuel Macron confond ici histoire et salut et se fait en fait le porte-voix d’une conception eschatologique et religieuse de l’histoire (est-ce un hasard, ces déclarations d’Emmanuel Macron sont encadrées de plus d’une louange – de laudes comme le disait le très chrétien Moyen-Age – prononcées par Philippe de Villiers, notamment à propos de la célébration, par Emmanuel Macron, de la figure de Jeanne d’Arc).

Surtout, cette déclaration dévoile, chez Emmanuel Macron, une structure mentale où conception du pouvoir, de la patrie et du peuple sont, consciemment ou non, héritées et marquées par la plus archaïque pensée politique médiévale. En maniant, pour ne pas dire en manipulant comme il l’a fait le motif du Pro Patria Mori ("Mourir pour la patrie"), Emmanuel Macron ne peut pas ne pas faire penser au cardinal Mercier, archevêque de Malines et primat de Belgique, qui distribua, un jour de Noël 1914, une lettre pastorale demeurée célèbre. Dans cette missive, le cardinal Mercier écrit en effet : « Qui ne ressent que le patriotisme est béni et qu’une agression contre la dignité nationale est une sorte de profanation sacrilège ? »

Quand on lui demanda si l’acte de résistance d’un soldat valait réparation des pêchés, et l’inscrivait dans l’histoire comme histoire du salut, le même cardinal répondit : « Mais si vous me demandez ce que je pense du salut éternel d’un homme courageux qui donne volontairement sa vie pour défendre son pays et pour venger la Justice bafouée, je n’hésite pas à répondre qu’il ne fait aucun doute que le Christ couronne sa valeur militaire et que la mort chrétiennement acceptée assure au soldat le salut de son âme. Le soldat qui meurt pour sauver ses frères, pour protéger les foyers et les autels de son pays, réalise la plus haute forme d’amour. Nous sommes en droit d’espérer pour eux la couronne immortelle qui ceint le front éternel des élus. »

Le sacrifice comme intention théologico-politique

Encore une fois, il ne s’agit pas, comme le fait remarquer l’historien allemand Ernst Kantorowitz qui commente ces déclarations – et qu’on soupçonnera difficilement de pacifisme béat – de mettre en question le courage et la bravoure de tels actes. Seulement, rien n’interdit de se déprendre, de déconstruire également des mécanismes de pensée, des discours consacrés qui, depuis le Moyen-Age chrétien, viennent régulièrement entourer et saturer d’une intention théologico-politique le sens de ces actes de sacrifice.

C’est en effet ainsi, et non autrement, que l’Église, rappelle Kantorowitz, sanctifiera les premières croisades (Jérusalem étant alors considérée comme une patrie perdue, et sa reconquête comme une guerre pro defensione, une guerre sainte et défensive). Puis que le Royaume de France et ses juristes, par un lent transfert de sens et une réappropriation de l’usage ecclésiastique, fit du vieil argument pro defensione la base d’une justification d’un impôt prélevé pro defensione regni (pour la défense du royaume). Ce qui était bon et louable pour le regnum Christi regis, Jérusalem et la Terre Sainte, l’était aussi pour le regnum regis Franciae (pour le royaume du roi de France). C’est ainsi qu’en 1302, Philippe IV et ses juristes demandent des subsides « pour la défense de la mère patrie au service de laquelle le vénérable précédent de nos ancêtres nous ordonne de combattre, car ils allaient jusqu’à préférer le soin de la patrie à l’amour de leur descendants ».

Laissons ici de côté les ruses cyniques de la raison d’État et ses mystères juridiques. L’important est qu’à la fin du XIIIe siècle, la monarchie française est assez suffisamment développée pour se proclamer patria et exiger des actes d’allégeance ad defensionem natalis patriae (pour la défense de la mère patrie. Le royaume de France, Francia, dont le seul nom est alors censé évoquer la patrie des hommes libres (franci), est le pays du nouveau peuple élu ; elle est, pour ainsi dire, une Francia Deo sacre, pour la terre sacrée de laquelle il vaut la peine, et même il est doux et glorieux de faire le sacrifice suprême, celui de sa vie. La défendre et la protéger prend une valeur quasi-religieuse, et à la fraternité des hommes se substitue, comme dans le langage macronien, la charité, la caritas chrétienne.

Geste royale macronienne

Bien plus, le Roi de France et ses affidés, en couronnant de l’agonie christique le sacrifice de soi pour la patrie, se couronne ainsi lui-même comme sacré, comme saint. C’est ainsi qu’un poète, Richier, chantant la gloire de Reims et de son premier évêque, Saint Rémy, fera à son tour de la couronne de France la plus précieuse de toutes les reliques et déclare que ceux qui sont morts en la protégeant sont assurés de leur salut et, comme dans la geste macronienne, d’une vie éternelle, absolue.

Un prêtre enfin, ira jusqu’à faire l’éloge du caractère saint des soldats qui se sacrifient pour le royaume et la couronne (por la corone deffendre). Ce sont des saints en raison : 1) de leur action en faveur de la sainte couronne, parce que la France procrée des rois saints 2) que ces derniers accomplissent des miracles en "réparant" le royaume, et en guérissent les scrofuleux, le "mal du roi". Et comment ne pas songer, ici, au lexique macronien de la "réparation", et à la déclaration non moins stupéfiante du prêtres d’entre les prêtres du macronisme, le journaliste Bruno Roger-Petit, devenu depuis porte parole de l’Elysée, qui fait d’Emmanuel Macron un nouveau roi thaumaturge : « Pour [Emmanuel Macron], le toucher est fondamental, c’est un deuxième langage. C’est un toucher performatif : "Le roi te touche, Dieu te guérit." Il y a là une forme de transcendance. »

L’instrumentalisation du sacrifice du lieutenant-colonel Beltrame par Emmanuel Macron a donc des précédents, une longue histoire et même une tradition : celle des souverains français qui, sanctifiant la mort pour la patrie, se couronnent et légitiment son pouvoir absolu. Il y a plus : ce discours archaïque, moyenâgeux, mobilise un concept de peuple et de patrie tout à faits spécifiques. Si l’on en croit encore Ernst Kantorowitz, c’est à l’abri de ces motifs théologico-politiques que les concepts antiques de patria et de populus prennent un tout autre sens. L’antiquité gréco-latine entend en effet, sous le terme de patrie, une cité politique et, sous le terme de peuple, une construction politique hétérogène où la rivalité, la confrontation politique entre hommes libres dans l’espace public, revêt seule un caractère sacré.

Le roi-souverain

Le seul souverain et père de toute choses, comme le dira un antique philosophe, c’est le conflit, le polemos. Et il n’est donc pas de souveraineté, par essence, qui ne soit partagée et divisée, c’est-à-dire exercée par et dans le conflit politique. Qui ne soit également incompatible avec l’idée d’un peuple homogène, une conception corporatiste et mystique de la patrie, où le peuple est un corps organique dont le roi est la tête, le dirigeant et le défenseur. On sait bien qu’Emmanuel Macron prétend, au contraire, occuper une place, unique, qu’il estime laissée vide depuis la Révolution Française : celle du roi souverain.

A ses risques et périls. Celui d’un mépris de la souveraineté populaire, du peuple et de ses tumultes aussi. Les macroniens aiment à citer une phrase de Marc Bloch, qu’ils extraient, sans beaucoup de précautions, d’Une étrange défaite, ce livre de l’historien français qui revenait sur les raisons de l’effondrement français de 1940. Il est indéniable que Marc Bloch ait écrit : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ».

Mais on rappellera, d’une part, que si Marc Bloch attribue une responsabilité singulière dans le désastre de 1940, c’est aux élites françaises : celles de l’état-major bien sûr, mais également celle des élites financières, économiques, politiques, issues, remarque Marc Bloch, des mêmes écoles de pensée qui inclinent au pire des conformismes. Et Marc Bloch désigne nommément les élèves de Science-Po, trop dociles aux séductions du consensus intellectuel, politique, pour affronter le neuf et le tragique de l’histoire. Le pire étant toujours, selon Marc Bloch, que ces élites n’aient pas été composées pour leur plus grande part de vieillards, de tout un vieux monde dirait-on aujourd’hui, mais également de jeunes oblats, biologiquement jeunes mais déjà socialement et intellectuellement vieux.

Une autre lecture de Marc Bloch

D’autre part, la célèbre phrase de l’historien juif et médiéviste est inscrite dans le contexte de l’évocation des grandes grèves de 1936, dont Bloch loue la ferveur et le sens de la lutte historique retrouvée. On fera donc difficilement de Marc Bloch un défenseur du mépris de classe qu’Emmanuel Macron a opposé – mais il est vrai qu’il était déjà coutumier du fait – au geste du lieutenant-colonel Beltrame. Mieux, lorsque Bloch, dans ses Écrits posthumes, évoque la monarchie française, c’est pour rappeler que, si le peuple français avait pu, un temps, rallier la cause de la monarchie, c’était pour trouver dans la couronne française une défense contre les droits et privilèges des seigneurs féodaux que celle-ci, à défaut de les abolir, avait pu adoucir.

C’est dans ce conflit puis ce compromis historico-politique fragile que s’était, en fait, forgée l’adhésion politique populaire à la monarchie – une adhésion consacrée il est vrai, par des rites de sacralisation de la personne du roi dont, en effet, le sacre et la croyance dans le pouvoir de guérison du roi, autant de rituels dont Bloch s’était, auparavant, dans Les rois thaumaturges, fait l’historien à l’instar de l’allemand Kantorowitz.

Compromis fragile entre le roi et, comme dit avec impudence Emmanuel Macron, « son peuple », « son pays ». Car la monarchie allait bientôt, écrit Marc Bloch, « tomber du coté où elle penchait » (comme, pourrait-on dire, le "en même temps" macronien, ni de gauche ni de droite, a fini par tomber, à savoir à droite). C’est-à-dire, en définitive, du côté des privilèges qu’elle se refusait à abolir, d’impôts qui ne pesaient que sur la population la plus défavorisée, mais aussi du côté de l’ordre et de la trahison, après que le peuple français l’ait renversé. Bloch le rappelle, c’est toujours dans les "fourgons de l’étranger" que la droite monarchiste et contre-révolutionnaire, une fois l’ancien monde renversé, a tenté de restaurer un ancien régime.

L’inexacte Histoire de Emmanuel Macron

Quand c’est la gauche et le peuple révolutionnaire qui en 1793, 1870, et après 1940 (même s’il faut évidemment faire place aux gaullistes) se sont montrés patriotes, et quand, lapsus ou non, Emmanuel Macron s’écrie que « Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée », il oublie, sûrement volontairement, que c’est Adolphe Thiers, et non la République, qui y avait trouvé refuge : Thiers et la droite la plus réactionnaire qui allaient signer la capitulation, et écraser la Commune et les fédérés qui défendaient encore Paris.

Et l’on ne peut donc qu’en conclure que si la vision de l’histoire de France d’Emmanuel Macron est tout sauf exacte et même historique, c’est qu’elle est volontairement dépolitisée, et qu’elle baigne toute entière dans une odeur de sainteté, d’ancien régime et de mauvaise théologie. Il est vrai que celle-ci est bien faite pour consacrer un pouvoir d’Etat fort quand, en bon néolibéral, il s’agit de mettre à bas l’état social issu, après 1945, des luttes et de l’histoire de la résistance française.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.