Accueil > Culture | Par Gildas Le Dem | 19 mai 2018

Toni Morrison : aux origines du racisme, la violence du langage

A 87 ans, l’écrivain américaine Toni Morrison vient de publier un recueil de six conférences qu’elle a données à Harvard sous le titre L’Origine des autres. Un ouvrage sur la fabrication de l’Autre, aux origines du racisme mais surtout de la violence des oppressions dominatrices.

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Elle est sans doute, avec Thomas Pynchon, le plus grand écrivain américain vivant. Mais elle aussi, bien sûr, femme et afro-américaine. Elle représente, avec Barack Obama, l’un des symboles de cette Amérique noire qui, en dépit de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, a durablement bouleversé l’image que les États-Unis se font d’eux-mêmes. Barack Obama lui remettra d’ailleurs, en 2012, la médaille de la Liberté, la plus haute distinction civile américaine. Son œuvre n’est pas seulement célébrée à travers toute l’Amérique. Toni Morrison est en effet la seule femme, et le seul auteur afro-américain à avoir, en 1993, reçu le Prix Nobel de Littérature.

Elle a également dialogué avec le sociologue français Pierre Bourdieu, dialogue durant lequel elle aura ce propos, éloigné de toute considération purement littéraire : « la langue peut être un véritable champ de bataille, un lieu d’oppression, mais aussi de résistance ». Et de fait, Toni Morrison n’aura cessé, dans ses romans, de mettre en scène les tensions et les antagonismes, entre une langue et une littérature blanche, officielle, et une langue et une littérature noire et vernaculaire. C’est ce qui fait de cet immense écrivain non seulement une praticienne et une experte de la langue américaine et afro-américaine. Mais, également, l’une des plus grandes théoriciennes du langage.

Et de fait, lors de son discours de réception du Prix Nobel, Toni Morrison aura ces mots définitifs : « le langage de l’oppression représente bien plus que la violence ; il est la violence elle-même ; il représente bien plus que les limites de la connaissance ; il limite la connaissance elle-même ». Le langage fait bien plus que représenter, refléter les choses et les personnes. Il est un acte, une performance, qui façonne violemment le monde et ce que l’on peut en connaître. Et le langage raciste, sexiste, classiste, n’est pas une représentation parmi d’autre du racisme, du sexisme, du classisme ; il est le racisme, le sexisme, le classisme eux-mêmes.

L’origine de la violence de l’oppression

Mais, dira-t-on, d’où lui vient ce pouvoir, comment fonctionne-t-il ? Et quelle est la raison, l’origine de cette violence ? C’est précisément à cette question que s’attache à répondre Toni Morrison dans son dernier recueil d’essais, L’origine des autres. La romancière afro-américaine n’y revient pas seulement sur son propre travail (des relectures, notamment, de ses plus grands livres, L’oeil le plus bleu ou Beloved). Elle n’offre pas seulement non plus une superbe analyse de la place – à vrai dire, l’obsession – de la couleur de peau, chez Hemingway ou Faulkner. Toni Morrison reste d’abord une conteuse exceptionnelle, et c’est en contant ses propres expériences qu’elle est le plus profondément amenée à réfléchir sur la violence du langage.

Première expérience, donc, expérience primaire aussi, comme le sont toutes les expériences de l’enfance, où des mots restent comme inscrits au plus profond de la chair, des derniers replis du cerveau et de la peau. Un jour que Toni Morrison joue avec sa petite sœur, et que son arrière grand-mère, chef incontesté du clan familial, rend visite à leur mère, cette femme majestueuse – devant laquelle même les hommes noirs se lèvent – pointe de sa canne les enfants et les désigne ainsi à leur mère : « Ces petites ont été trafiquées ». Les enfants, pour la vieille et auguste femme noire, ne sont pas assez noires, c’est-à-dire de ce noir-goudron ou ce noir-bleu qui, pour l’arrière grand-mère des petites filles, attesterait d’une pureté, d’une authenticité raciale.

C’est que le langage, avant même d’être accusatoire, est accusatif : il force, accuse un trait différentiel qu’il prélève dans la perception immédiate, et élève ce trait discriminant au rang d’un chef d’accusation unique, auquel seront, dès lors, associés toutes sortes de propriétés. Autrement dit, le langage est catégorique : il divise et rassemble, sous des catégories qui précèdent la perception, des propriétés ou des qualités discriminantes. Ainsi à noir, africain, seront spontanément associées des propriétés comme sauvage, innocent, sage, mais aussi bien brutal et hyper-sexuel. Et peu importe ici que ces propriétés puissent être contradictoires entre elles puisqu’il s’agit moins de connaître autrui, comme le fait remarquer Toni Morrison, que de l’identifier, le classer, dans un ordre de rencontres sociales, éthiques ou politiques.

C’est qu’en fait, nous ne rencontrons jamais tout à fait autrui. Il n’est pas de rencontre qui ne soit faussée, pour ainsi dire, par les histoires de race, de sexe, de classe, que nous nous racontons à nous-mêmes à travers le langage. Toni Morrison conte ici – sur un mode inséparablement ironique et critique, ce qui lui donne évidemment toute sa saveur – une expérience de "fausse rencontre". Un jour qu’elle suit, dans la propriété qu’elle vient d’acquérir, une rivière, elle aperçoit, en bordure du jardin d’une voisine, une vieille femme noire qui, assise sur la digue, pêche là, et lui racontera qu’elle aime à venir fréquemment pêcher, et goûter la saveur de la perche, des poisson-chats en cette saison. « Elle est spirituelle et pleine de cette sagesse que les vieilles femmes semblent toujours parfaitement maîtriser. »

L’identification à l’Autre

Bien sûr, il semble entendu qu’entre les deux femmes, une complicité s’est nouée et qu’elles se retrouveront. Mais, les jours suivants, la vieille femme noire n’est pas au rendez-vous tacite. Et Toni Morrison passera tout un été à l’attendre, la rechercher, en désespoir de cause. Rien. Il faudra s’y résoudre : la vieille femme ne pêchait sans doute pas ; elle n’avait, en tout cas, visiblement pas obtenu d’autorisation de la voisine ; aucun habitant du village n’en a jamais entendu parler. Autrement dit, Toni Morrison s’est racontée une histoire au sujet de cette vieille femme, et se racontant cette histoire, elle s’est racontée une histoire au sujet d’elle-même.

C’est, qu’au fond, cette image de vieille femme noire avait tout à faire avec une image d’elle-même (à la fois vulnérable et protectrice) ; et la vieille femme noire n’était jamais qu’une autre « version » d’elle-même, comme l’écrira Toni Morrison. Et de fait, comment rencontrerions un autre s’il n’était déjà, en quelque manière, cet autre que nous sommes à nous-mêmes ? C’est dire aussi que, nous racontant des histoires à nous-mêmes au sujet de ces images de nous-mêmes, nous ne nous connaissons peut-être pas plus que nous ne connaissons tout à fait les autres. Nous vivons d’identifications ; nous ne passons peut-être, au mieux, que des contrats autobiographiques avec nous-mêmes. Mais des contrats qui répondent à des lois, des injonctions sociales.

Comment s’expliquer, en effet, sinon, que nous n’éprouvions aussi violemment, dans nos rapports avec autrui, des sentiments d’identification aussi intenses ? Que nous cherchions aussi désespérément à nous identifier ou, au contraire, à nous dissocier des autres ? Sinon parce que nous identifiant à cet autrui ou, au contraire, nous dissociant avec violence de lui, nous répondons aux histoires que nous voulons. Et peut-être devons-nous nous raconter à nous-mêmes pour survivre dans une société faite de hiérarchies, de différences sacralisées par toutes sortes de rituels ? C’est du moins ainsi que, scrutant d’abominables archives qui relatent le lynchage ou le viol des hommes et femmes noires, Toni Morrison est amenée à se demander si les récits sadiques des propriétaires blancs ne témoignaient pas en vérité d’une peur panique : celle de se reconnaître et de reconnaître sa propre humanité dans l’humanité noire.

Si tous ces récits sont animés d’une panique morale – comme le sont aujourd’hui les "narratifs" des sociétés occidentales face aux migrants, comme le fait du reste remarquer Toni Morrison –, c’est sans doute que ces confrontations à d’autres versions de nous-mêmes que sont les autres ou les étrangers, viennent perturber les histoires que nous nous racontons sur notre supériorité éthique. On comprend mieux, dès lors, que toute l’oeuvre de Toni Morrison se soit attachée à mettre en scène, à travers des romans aussi magnifiques, les distinctions de race, de genre ou de classe, et les affects qu’elles peuvent susciter à travers le langage et les images. Pour les troubler ou même les neutraliser. C’est que ce que le langage peut faire de violence morale à un homme ou une femme, la littérature, en sollicitant d’autres jeux de langage, peut le défaire.

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  • La tendance est spontanée de nous arrêter aux maudits mots qu’on dit... D’ailleurs, l’on appelle ça « des termes » !...
    L’on se rappelle ici forcément l’affirmation de Roland Barthes : « Toute langue est fasciste »... Et de fait, la pensée a d’abord besoin d’être discriminante, par les classements et les catégories, d’allure « terminale », qu’elle fabrique !... « Défini » rimant avec « définitif »...
    Il est donc stupide, voir criminel de nous arrêter. Il faut toujours « aller plus loin », dans le jeu subversif de la langue, qui se doit de combattre sans fin toutes ses propres dérives perverses sans exception !...
    Car « La démarche scientifique » elle-même, si elle suppose de pouvoir « examiner » le différent dans le commun, comme le commun dans le différent, relève évidemment d’autre chose que d’une mise en boites systématique !...
    Donc oui..., cela implique, pour tout un chacun, en toute responsabilité humaine, de partir des mots, des concepts, sans jamais s’y arrêter !... L’interrogation linguistique n’est jamais du luxe.
    Et celle-ci ne pourra jamais refuser... le secours de la poésie...
    En écho exemplaire... j’ai sous le coude cet ancien encouragement de Paul Éluard : « On dit que partir des mots et de leurs rapports pour étudier scientifiquement le monde, ce n’est pas notre droit, c’est notre devoir. » (« Avenir de la poésie ». Pléiade t.1 (1968), page 526.)

    Aubert Sikirdji Le 20 mai à 18:16
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