CC Brick Broadcasting
Accueil | Par Laura Raim | 18 octobre 2018

Trucs et astuces pour discipliner les salariés récalcitrants

Dans son dernier essai, le philosophe Grégoire Chamayou explore comment les penseurs des classes dominantes ont mis au point dans les années 70 les théories, les concepts et les tactiques à même de discipliner aussi bien les travailleurs dans les entreprises que les Etats.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La Société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire (La Fabrique) est un essai de théorie économique, écrit par un philosophe, qui se lit comme un polar. Grégoire Chamayou nous emmène dans les tréfonds feutrés des hautes sphères du pouvoir, là où les intellectuels organiques des classes dominantes ont échafaudé les théories, les concepts et les tactiques encore à l’œuvre aujourd’hui pour défendre et consolider le "système de libre entreprise" qui leur est si cher.

Ça commence dans les années 1970. « Partout, ça se rebiffait » : les femmes, les racisés, les étudiants, les salariés, etc. Tous remettent en cause le capitalisme et ses institutions, menacent de se rendre "ingouvernables". Se concentrant sur la crise de la gouvernabilité qui affecte particulièrement l’entreprise, Chamayou analyse une par une les contre-attaques telles qu’elles seront élaborées puis appliquées pour mater chaque foyer potentiel d’insoumission. On pense tout de suite à la doctrine néolibérale bien sûr, mais celle-ci n’est qu’une option stratégique parmi d’autres de ce vaste mouvement de réaction qui se déploie alors.

Une histoire "par en haut"

Si, à gauche, on a pu défendre l’écriture d’une histoire par en bas, celle des vaincus, des petites gens oubliées, Chamayou revendique pour sa part une histoire "par en haut", celle de nos adversaires. Et il s’avère que la matière est riche. Car le pouvoir est plus bavard qu’on pourrait le croire, si on se donne la peine d’aller creuser dans les archives, dans la littérature grise des manuels de management et des comptes-rendus de réunions de board. Les voix de prix Nobel d’économie s’entremêlent ainsi à celles de vulgaires coachs en "flingage" de syndicats, dans une symphonie virtuose de citations d’un cynisme ahurissant.

Il faut par exemple entendre le rapport de 1958 de la fondation Rockefeller s’inquiéter de la volonté de certains de développer un discours « éthique » sur la « responsabilité sociale » des entreprises, dans l’espoir d’accroître leur légitimité. Car, si on applique les standards de la légitimité politique, sautera nécessairement aux yeux la contradiction entre « la tradition démocratique d’un gouvernement fondé sur le consentement et les procédures inévitablement hiérarchiques et autoritaires du business ». Et le consultant en management Peter Drucker d’avertir : « Tous les despotismes éclairés ont fini par entraîner la révolution. » Décidément, on aurait tort de sous-estimer nos adversaires. Il faut les lire, rentrer dans leur tête, comprendre le machiavélisme de ce qu’ils ont mis en œuvre, avec succès, pour nous "contenir".

Indisciplines ouvrières

Première difficulté, donc, à laquelle nos "élites" sont confrontées en ces tumultueuses décennies 1960 et 1970, alors même que le taux de profit baisse : les petites indisciplines ouvrières et les grandes grèves. Comment restaurer la discipline des travailleurs ? Le diagnostic est clair : habitués au confort matériel de la société de consommation, les salariés ont désormais une « trop faible tolérance à la frustration », estime un dirigeant de Ford. Ils n’ont plus assez peur pour être dociles. La solution : laisser jouer à plein l’insécurité économique du dehors.

L’assurance-chômage doit être caractérisée non plus comme un droit conquis par les salariés au nom de la solidarité mais comme un dispositif moralement pervers incitant à la paresse et à une « culture de la pauvreté ». Il faut également détruire les syndicats, qui doivent être considérés non plus comme un contrepoids nécessaire au capital pour défendre les intérêts collectifs des travailleurs mais comme une entrave au bon fonctionnement du marché, en tant que « fixation monopolistique des salaires ».

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>> Philippe Poutou : « Ford se comporte comme des sagouins »

Mais les travailleurs ne constituent pas le seul objet de préoccupation. Deuxième défi : comment contrôler les managers qui, n’étant plus propriétaires des entreprises qu’ils dirigent, ne seraient pas suffisamment incités à maximiser les profits ? Là encore, la réponse néolibérale de penseurs comme Henry Manne, fondateur du courant "Law and Economics", se trouvera au-dehors de l’entreprise : il s’agit de déréguler les marchés financiers, notamment les opérations de fusions acquisition, pour que ceux-ci puissent peser au maximum sur la vie des entreprises.

Ainsi, lorsque le management d’une société sera considéré comme mauvais, le cours des actions baissera, incitant d’autres acteurs à racheter les titres et mettre en place un gestionnaire plus efficients, c’est-à-dire à même de mener les "restructurations" et licenciements nécessaires pour augmenter le taux de profit. Manne souligne ainsi « le rôle que le marché boursier joue en tant qu’instrument de contrôle et de discipline des managers ».

Redéfinir l’économie, dépolitiser l’entreprise

Pour asseoir ce gouvernement par les marchés et écarter tout risque d’exigence de démocratie économique et d’autogestion, encore faut-il redéfinir l’économie. Ce dont se charge le célèbre économiste autrichien Hayek. L’économie ne doit plus être décrite comme l’art de gouverner une unité de production, tel que le suggère pourtant son étymologie – Oikos, le foyer –, car ce modèle assume la domination par un agent central hiérarchiquement supérieur et potentiellement tyrannique. L’économie doit être ressaisie comme « catallaxie », propose Hayek, un mot forgé à partir du terme grec signifiant échange, comme marché donc, où chacun poursuit ses propres fins dans les règles d’un jeu universel, établies objectivement et automatiquement par les lois impersonnelles du marché et de la valeur actionnariale.

Pour ne plus être une cible concrète de contestation, l’entreprise doit, à l’instar de l’économie, être redéfinie, déréalisée et dépolitisée par une nouvelle théorie de la firme qui n’en fera plus qu’une « fiction juridique » servant de nœud « pour des relations contractuelles » entre salariés, actionnaires mais aussi fournisseurs, consommateurs, créditeurs.

Mais la contestation à laquelle sont confrontées les entreprises n’émane pas uniquement de l’intérieur. Il va falloir gérer les accusations d’acteurs extérieurs, les mouvements ou ONG écologistes par exemple, dont les alertes risquent de déboucher sur de contraignantes régulations étatiques. Parallèlement à l’offensive théorique néolibérale visant à diffuser une conception dépolitisée de l’entreprise, se développe un savoir-faire concret pour fragiliser les contestataires et mettre en échec les projets de régulation coercitive.

Un ancien officier du renseignement américain reconverti en consultant expliquera ainsi à Nestlé comment l’entreprise mise en cause doit insister sur l’importance du "dialogue", mais seulement après avoir identifié les différents types de détracteurs auxquels elle est confrontée, identifié les interlocuteurs intéressants, c’est à dire les "réalistes" – les opposants les plus "radicaux" ayant été au préalable soigneusement disqualifiés et isolés, pour pouvoir tranquillement "négocier" autour de concessions minimes.

Plus fondamentalement, l’enjeu ultime et explicitement énoncé comme tel, sera de limiter la démocratie et de discipliner l’Etat lui-même. Ce dernier risque en effet toujours d’être tenté, pour de basses raisons électoralistes, de céder aux demandes de ses citoyens, que ce soit en termes de services publics, de redistribution des richesses ou de régulation environnementale. Là encore, la réponse se logera dans des marchés financiers dûment libéralisés, dont l’Etat doit dépendre pour financer son budget. Il ne s’agit pas d’émasculer entièrement l’Etat, mais de configurer un Etat intransigeant face aux revendications du corps social mais accommodant avec les entreprises. Un Etat fort avec les faibles et faible avec les forts.

"Micropolitique"

Plus encore qu’une idéologie cherchant à séduire l’opinion publique, le néolibéralisme est une technologie politique, démontre magistralement Chamayou. Il faut dire que la "bataille des idées" est difficile à gagner quand on défend des mesures autoritaires et inégalitaires.

Certes, les néolibéraux n’ont pas ménagé leurs efforts pour diffuser certains thèmes comme le "nécessaire équilibre budgétaire" dans le débat public. Mais les plus subtils d’entre eux ont compris que l’essentiel était ailleurs. Plutôt que d’essayer de vanter les mérites de la privatisation par exemple, la stratégie néolibérale a consisté, se gargarise le théoricien Madsen Pirie, à mettre au point de subtiles tactiques de « micropolitique », d’ingénierie sociale générant « des circonstances dans lesquelles les individus seront motivés à préférer et à embrasser l’alternative de l’offre privée, et dans lesquels les gens prendront individuellement et volontairement les décisions dont l’effet cumulatif sera de faire advenir l’état de choses désiré ».

Il ne s’agit pas de privatiser d’un coup d’un seul l’intégralité d’un secteur, mais de simplement laisser le service public se dégrader et laisser se développer une offre privée à côté. Nul besoin de convaincre les gens, il suffit de « modifier les choix que font les gens, en altérant les circonstances de ces choix ». S’il demeure incontournable de faire sauter certains verrous législatifs – un changement de statut, une ouverture à la concurrence – et par conséquent d’affronter quelques conflits sociaux de taille, une fois l’épreuve de force passée, "l’effet de cliquet" jouera de lui-même. Difficile de ne pas songer aux dénégations qui ont accompagné le simple "changement de statut" de la SNCF imposé au printemps dernier par le gouvernement de Macron, qui, la main sur le cœur, jurait qu’il ne s’agissait nullement d’un préalable à la privatisation du ferroviaire.

Contre les travailleurs, contre les managers, contre les Etats, la gouvernance par les marchés financiers à tous les étages est l’arme de prédilection du néolibéralisme pour neutraliser ses deux bêtes noires : la démocratie et l’autogestion. Deux bêtes noires qu’il est donc crucial de réanimer.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Tout cela ressemble furieusement à un "complot", non ?

    Frédo Le 18 octobre à 12:30
  •  
  • Enfin quelqu’un qui le dit et l’écrit !

    Micheline t’Kint de Roodenbeke Le 27 octobre à 07:40
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.