Regards.fr
  • S'abonner aux flux RSS de Regards
  • Suivre Regards sur Twitter
  • S'abonner à la page Facebook de Regards
  • 16 mai 2012 |

Tous les tags...

Accueil du site > Idées

Florence Aubenas découvre l’ordinaire

Par Clémentine Autain, Rémi Douat| 21 février 2011
Photo Laurent Hazgui
 
  • Réagir
  • Version imprimable de cet article Version imprimable
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail

Otage en 2005, reporter au Nouvel Observateur et auteure du Quai de Ouistreham, Florence Aubenas revendique ses engagements face au terrorisme, sur les prisons ou contre un journalisme qui se perd dans le commentaire au détriment de l’enquête.

Vous êtes mobilisée dans le soutien aux otages français en Afghanistan. On a l’impression que la marge de manoeuvre est très étroite… Comment faire ?

Plus la marge de manoeuvre est étroite, plus il faut s’engager. Quand on fait appel à l’opinion publique, avec des manifestations ou le port d’un bracelet symbolique comme celui que j’ai, on interpelle sur les modalités d’action face à la prise d’otages et au terrorisme. Le but premier est évidemment d’obtenir une libération. Mais il s’agit aussi d’ouvrir un débat. Faut-il négocier avec les terroristes’ C’est une question qui m’intéresse et sur laquelle j’ai tranché. Je pense qu’il faut négocier avec tout le monde, y compris avec des terroristes. C’est le propre d’une démocratie que d’utiliser les mots et pas les armes.

Négocier avec des terroristes, est-ce une position que peut tenir ouvertement un Etat ?

C’est un choix, en tout cas pour un Etat. La position française qui vise globalement à négocier, autant que possible, me convient. La négociation, c’est un terme noble et beau, qui ne signifie pas la défaite. Parler avec quelqu’un qui ne me ressemble pas et utilise la force en faisant valoir que, moi, j’utilise d’autres moyens que la force, pour rompre la spirale de la violence : c’est ça la démocratie. Les prises d’otages et les attentats sont des situations anormales qu’il faut faire cesser. Mais rentrer dans des cycles de violence en débarquant avec des armes ne règle rien et finit de plus en plus mal. Nous l’avons vu en Irak ou en Afghanistan. Une démocratie devrait toujours se vanter de négocier. Terroriser les terroristes, c’est l’inverse de nos valeurs. Les pays démocratiques ne doivent pas singer les pays autoritaires et violents, comme l’ont fait les Américains ou les Britanniques. Evidemment, cette position pose de nombreuses questions, ce n’est pas si simple. Mais je continue à préférer le dialogue. D’une certaine manière, l’histoire donne raion à cette position : la voie de la violence a toujours échoué.

Vous êtes aussi engagée à l’Observatoire international des prisons. Est-ce compatible avec votre métier de journaliste ?

C’est vrai que la profession se plaît à se décrire « objective », donnant la parole à tous de manière égale, sans engagement. Ainsi le journal d’Anne Frank serait un mauvais journal parce qu’il ne donne pas la parole aux nazis ! Plus sérieusement, l’OIP se situe en faveur des droits de l’Homme et j’y ai toute ma place en tant que journaliste. La prison m’apparaît comme un endroit désespérant pour la France, à beaucoup de points de vue. J’avais envie de m’engager de ce côté-là. Quand je suis arrivée à Libé, un journaliste tenait la rubrique « prisons », ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Cette évolution en dit long. L’actuelle réflexion sur les prisons consiste à imaginer comment on pourrait y rester le plus longtemps possible. Je pense que c’est un peu court. Un peu court pour nous, et un peu trop long pour eux. La société ne peut pas se satisfaire que l’on sorte démolis des établissements pénitentiaires. C’est mauvais pour tout le monde : les prisonniers, bien sûr, mais pour la société dans son ensemble, même pour les victimes que l’on brandit aujourd’hui dans le débat. Mais je ne militerais pas dans une organisation institutionnelle, dans un syndicat ou un parti. L’OIP est une association ni de gauche ni de droite, tout en étant un réel contre-pouvoir, comme la presse.

Vous avez un regard critique sur le journalisme, sur la façon dont est produite l’information aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous préoccupe ?

Ce qui pose problème, c’est le temps de l’enquête et du reportage. En dix ans, selon Reporters sans frontières, on compte en moyenne 50 % de reportages en moins. C’est l’un des gros problèmes de la presse française. Il y a un appétit pour l’enquête. Par exemple, quand l’affaire Bettencourt éclate, c’est Mediapart qui en profite. En sortant de l’information inédite, le site a atteint une rentabilité qu’il n’avait pas jusque-là. Il faut donc donner davantage que du commentaire et de l’interview. Mais la chronique et l’opinion, c’est moins cher que d’envoyer un reporter deux mois à Haïti. La crise de la presse payante est née de cela. Il y a une vraie césure entre presse payante et presse gratuite. Quand on paie pour être informé, on demande plus que ce que l’on trouve sur Internet ou à la télé.

Au-delà du motif financier, de quoi cette évolution de l’univers journalistique est-elle le signe ?

Les gens qui deviennent journalistes sont différents de ceux d’il y a vingt ou trente ans. Les écoles de presse sont devenues systématiques. Aujourd’hui, quand on recrute un journaliste, il y a neuf chances sur dix qu’il sorte d’une école de journalisme ! Le profil n’est pas celui de gens de terrain, jeunes, mais plutôt de personnes ayant de bonnes compétences générales, de type Sciences-Po, avec un bac + 5 en poche. Il faudrait ouvrir cette sélection. Le fait de passer par des écoles a eu du bon, notamment pour combattre le piston. Mais le résultat, c’est que ce sont davantage des gens de dossier qui sont recrutés que des personnes qui ont envie de prendre un billet d’avion au dernier moment pour faire un reportage.

C’est ce constat qui vous a donné l’envie d’enquêter pendant plusieurs mois pour écrire Le quai de Ouistreham ?

Ce qui me frappe dans ce type de reportage social, d’engagement au sens large du terme, c’est que l’on s’attendrait au traitement d’un sujet extraordinaire. Faire le ménage sur un ferry, quitter toute sa famille et ne plus revenir à Paris pendant six mois, se faire passer pour quelqu’un d’autres, etc. Autant de temps, d’énergie, de déguisements, on imaginerait que c’est pour dénoncer un scandale au sein du Pentagone ! Or c’est tout à fait l’inverse : c’est pour parler de choses banales. Günter Wallraff (journaliste d’investigation allemand, ndlr) avait-il besoin de se teindre les cheveux et de mettre des lentilles de contact pour dénoncer une évidence, le racisme ? Oui, car finalement c’est le plus visible qui est le plus difficile à voir. Les gens ont envie d’entendre parler d’une chose intime mais niée. L’effet miroir a plu. Je me suis cassé la tête à faire le ménage pour démontrer qu’il y a de la précarité en France : on m’a dit que je découvrais la lune, que j’étais Bécassine. Mais je le revendique  ! Car je trouve très difficile de parler des choses ordinaires. Cela nécessite beaucoup d’énergie. La presse est très bien faite pour parler de faits terribles et extraordinaires, avec plein de gros titres, mais pour parler du quotidien, elle n’est pas outillée.

Est-ce que votre démarche visait à dire que l’on peut faire du journalisme comme ça, en prenant le temps, en s’engageant, en parlant de choses banales ?

Je suis choquée depuis longtemps par le discours qu’il y a dans les rédactions, tous médias confondus : « pas de sujets tristes, les gens veulent s’amuser » ; « c’est déjà la crise, ce n’est pas la peine de les déprimer » ; « on ne parle pas de pouvoir d’achat mais de consommation », etc. Je trouve malvenu de vouloir à tout prix positiver, ce n’est pas notre boulot. Si j’avais dit dans ma rédaction que je voulais faire un reportage sur les femmes de ménage à Caen, ils m’auraient dit oui mais donné trois feuillets ! En plus, la tendance people s’aggrave. On fait des Unes sur la vie privée de Rachida Dati mais pas sur la justice. L’école des Annales a énoncé que l’histoire n’était pas seulement la vie des princes et des princesses, c’est aussi la vie de tout le monde, sur le long terme. La presse n’a pas fait cette révolution-là. Au contraire, elle penche dans l’autre sens. Il faut faire entrer dans les journaux la vie et l’actualité dans toutes ses dimensions. Travailler en profondeur sur les effets de la crise, c’était mon objectif. Je pense que j’ai longtemps été à côté de la plaque sur ce sujet. Partager le quotidien de certaines personnes, je n’avais pas pu le faire avant. Je me suis engagée, c’est comme ça que j’aime faire mon travail.

C’est aussi l’enjeu de la visibilité d’une classe sociale ?

Non, je n’ai pas vu les choses en termes de classes. J’ai vu un monde du travail coupé en deux : un monde du travail des CDI et un monde du travail des précaires. Aujourd’hui, environ 20 % des salariés sont précaires, contre 2 % en 1970. Ils ne servent pas à éponger un surplus de travail, comme autrefois avec le recours très réglementé à l’intérim et CDD, mais à contourner le code du travail. Des gens sont précaires à vie. Les salariés qui sont en CDI font partie d’un champ de débat social dont sont exclus les précaires. Les gens définissent leur boulot non plus par le métier mais par le type de contrat : ils disent « je cherche un CDI ». Très longtemps, on a dit que le coeur de métier ne serait pas précaire. Mais à l’usine Peugeot de Montbéliard, il y a deux tiers de CDI et un tiers de précaires, dont certains sont là depuis six ou sept ans. Une rivalité s’installe, on dresse les uns contre les autres. Et cette césure existe maintenant dans toutes les catégories sociales. Chez les profs, il y a aujourd’hui différents statuts d’enseignants ; de nombreux journalistes sont précaires. Evidemment, les filets de sécurité sont plus grands quand on a des diplômes, de bons réseaux sociaux. Mais à présent la précarité va de bas en haut de l’échelle sociale. Elle rend la contestation très compliquée. Les armes classiques des salariés ne fonctionnent pas dans le monde précaire. Et personne ne se reconnaît comme précaire car chacun espère ce statut provisoire.

Pour finir, on imagine que la journaliste, de Libération au Nouvel Observateur, et la citoyenne que vous êtes a un point de vue sur l’état de la gauche…

Aux élections locales, je trouve que l’on s’y retrouve plus ou moins. Il y a des gens de terrain à gauche en qui l’on peut avoir confiance. En revanche, je suis préoccupée pour la présidentielle. Qu’est-ce qui va être proposé aux électeurs de gauche ? Quels discours de changement  ? Pour l’instant, le casting prévaut. J’ai trouvé intéressantes les discussions au sein d’Europe Ecologie sur la forme parti et sur les alliances, y compris en posant la question du Modem. Quelque chose de nouveau a surgi, qui brisait des lignes. Daniel Cohn-Bendit a été moteur et très novateur. J’en parle au passé parce que l’on ne sait pas encore ce que cela va donner à la présidentielle. Au Parti socialiste, j’ai peur que les primaires tournent mal, alors que l’idée semblait bonne.

Et la gauche du PS ?

Elle serait intéressante si elle permettait d’ouvrir l’horizon. Elle rate un peu cet objectif, alors qu’elle pourrait se le permettre, n’étant pas contrainte par trop de positions institutionnelles à préserver. Elle a la capacité de rêver pour nous et il y a beaucoup de gens bien. La gauche de la gauche devrait oser beaucoup plus. Or, c’est parfois elle qui est la plus réactionnaire. Son discours est l’un des plus datés en termes de classes sociales, de contenu politique. Elle a longtemps été l’avant-garde. Là, je trouve qu’elle est souvent l’arrière-garde. On a besoin d’une gauche non gouvernementale, qui soit un laboratoire. Mais attention, rien n’est joué. Les choses se mettent juste en place pour la séquence électorale essentielle de 2012. J’attends de voir…


Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

[Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]

En savoir plus...

  • À (re)LIRE

    Le quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, éd. de l’Olivier, février 2010, 269 p., 19 €.