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L’émotion mondialisée ne crée pas d’emplois

Par Guy Chapouillié| 1er octobre 1997
 
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Lorsque Diana se crashe, les photographes, dits aussi paparazzi lorsque leur pratique dérange, avec les patrons de la presse tout court, puis ceux de la presse people et enfin les lecteurs se renvoient la balle et chantonnent comme des enfants : " Au feu les pompiers, la maison qui brûle ; au feu les pompiers, la maison a brûlé. Ce n’est pas moi qui l’ai brûlée, c’est le petit gendarme ; ce n’est pas moi qui l’ai brûlée, c’est le petit pompier "... Beaucoup s’accordent au moins sur un point, l’aptitude de Diana à mettre en scène son corps, maîtriser les cadres, convoquer au bon moment les photographes, régler et localiser les entretiens ; même la fuite a fait partie de son manège, jusqu’au tour de trop. Avec un corps photogénique prompt à écarter parfois les micros du champ (1) et, par conséquent, à cacher la moindre trace de ses compagnons médiatiques, elle a contribué à la naissance d’une image de qualité zéro-défaut comme un morceau tombé du ciel, une sublimation. Ironie du sort, le 31 août sur FR3, lors de la déclaration télévisée d’un des chirurgiens qui a tenté de ramener la princesse à la vie, une voix très claire, échappée du hors champ, dénonce sur un ton impératif " la perche ", ce bout de fer qui lui bouche la vue. Syndrome de l’image zéro-défaut ou pas, le cadavre est encore chaud et le journaliste en veut sa part ; après tout, il a largement contribué au déroulement de l’histoire pour ne pas manquer " le morceau " de la fin, même s’il manque de retenue. Ici, la légitimité journalistique devient une obscénité.

De leur côté, le lecteur et le téléspectateur qui ont bien des raisons d’être affamés de lien social et de justice peuvent faire de ces images, peu importe l’origine, des emblèmes de leurs aspirations et malheureusement déléguer à ces nouvelles icônes le pouvoir de les exaucer. C’est dans cet entrelacs de jeux, de quête de sens, de pouvoir et de fric que se construit la Star, vouée aujourd’hui à répandre l’émotion par des réseaux de communication qui servent souvent de courroie de transmission au projet de mondialisation des fous de l’Argent. Car, derrière les larmes qui coulent, il y a des marchands de mouchoirs qui s’agitent dans tous les médias pour imposer les règles d’un système déjà maître de nombreux pays. Invité au 20 heures de TF1 par Claire Chazal, son amie de toujours, Edouard Balladur envisage la mondialisation comme une destinée ; à Michel Field, qui l’écoute d’un oeil, Alain Madelin parle d’une formidable promesse et Alain Minc, qui s’infiltre où il peut, nous prévoit une mondialisation heureuse (2). Or, d’après la Banque mondiale, le nombre de pauvres est passé de 200 millions en 1970 à deux milliards en 1990, un vrai désastre.

Ce désordre mondial, fruit d’un turbo capitalisme qui n’a plus de frein, met en péril l’égalité voire la démocratie. Tous les coups sont permis (3)... Sous le pont de l’Alma, une Mercédès a terminé sa course en amas de ferraille ; à la télé, ça roule toujours et le hasard de la pub fait bien les choses. Une petite Renault Clio, sans une égratignure et flambant neuf, qui a la qualité des grandes, la souplesse en plus, fait le bonheur du fils d’un roi du pétrole ; l’image de ce jeune héritier rassure, il aime les défis d’une autre nature et rejette la tradition ; il affronte le père qui néglige cette voiture zéro-défaut, car " elle n’est pas assez chère ". Mais, dans le contexte, le spot suggère plusieurs fois que cette petite auto colle mieux à la ville que certaines grosses. Pas de trêve, la mondialisation continue, caractérisée par des slogans publicitaires comme " vouloir le meilleur et se l’offrir ". Cependant, la télé sort peu à peu de sa fixation larmoyante et saisit plein écran des visages et des attitudes de candidats portés par l’espoir d’obtenir un des nombreux emplois-jeunes ouverts par le gouvernement, pour enfin exister, car, selon Lévy-Strauss, " la santé de l’esprit individuel implique la participation à la vie sociale ". Tout à fait modestes mais créateurs de lien, ces emplois esquissent une forme de résistance au productivisme sans rivage ; la télé leur doit des attentions comme celles plus ou moins à l’oeuvre dans les séries " l’Instit " et " P. J." pour retrouver certains repères et promouvoir des motifs d’enthousiasme..

1. "La tête penchée", chronique de Daniel Schneidermann, le Monde TRM du 14 et 15 septembre 1997.

2. La Mondialisation heureuse, éditions Plon, 1997.

3. "La quatrième guerre mondiale a commencé", article du sous-commandant Marcos, le Monde diplomatique d’août 1997.


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