Pourquoi revenir aujourd’hui sur la figure de Sartre, éculée à force d’avoir été visitée ? Parce qu’il est une dimension politique de sa pensée restée dans l’ombre, qui méritait bien qu’on s’y arrête une nouvelle fois. La relation au marxisme en général et à l’extrême gauche en particulier constitue une porte d’entrée qu’ont choisi de franchir deux ouvrages, à paraître ce mois-ci. Se refusant à enfermer l’« intellectuel engagé » dans une complaisance sans faille à l’égard du stalinisme, ils explorent la part corrosive contenue dans l’ambition sartrienne de refonder le marxisme. Ce n’est pas le moindre intérêt du recueil dirigé par Emmanuel Barot, Sartre et le marxisme, et de l’essai écrit par l’historien anglais Ian Birchall, Sartre et l’extrême gauche française, que de convoquer le célèbre philosophe pour éclairer des mots comme « révolution » et « communisme », à peine sortis des oubliettes de l’histoire, et en restituer le tranchant. Pour revivifier le présent, c’est un retour à Sartre qui est ici proposé, comme alternative au postmodernisme.
Car non seulement le philosophe ne désolidarisait pas la théorie de l’action politique, les questions philosophiques des questions stratégiques et tactiques, mais il s’est aussi attaché à réinventer le concept de lutte des classes en insufflant au creux de celui-ci de la chair, du vivant, du concret. Ce qui fait dire à Ian Birchall qu’il s’agit d’un « modèle d’action bien supérieur au scepticisme et à la passivité des postmodernes ». Pour Emmanuel Barot, c’est cette exigence d’articulation entre l’analyse des existences individuelles ou collectives et celle des tendances lourdes de l’histoire qui fait l’actualité de cette doctrine : « Contre l’idéologie postmoderne, et ses avatars, qui postule que la société n’est qu’un agrégat éclaté de pures singularités individuelles. » Parmi la quinzaine de textes de teneur inégale rassemblés dans Sartre et le marxisme, les interventions de Barot font partie de celles qui, suivant les traces de leur personnage principal, parviennent à conjuguer rigueur universitaire et geste politique. Cette double démarche montre combien les enjeux épistémologiques peuvent être porteurs de résonances qui interrogent le monde d’aujourd’hui.
Dépasser la méfiance
Mais pour percevoir ce qui a résisté au temps, encore faut-il dépasser la méfiance et les malentendus que les fluctuations de Sartre furent propres à susciter. Impliqué dans le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), à l’initiative de David Rousset et Georges Altman, qui cherche une alternative à la social-démocratie et aux régimes staliniens, ses contacts souvent sous-estimés avec des militants trotskystes, comme le montre Ian Birchall, imprègnent son travail. Puis il devient un compagnon de route du PCF entre 1952 et 1956, avant de se ranger du côté des maoïstes en Mai 68. L’auteur germanopratin, dont la pensée a souvent été déformée, est encore la cible d’idées reçues et de caricatures, jusqu’à celle de Michel Onfray parue dans Le Monde, à l’occasion de la publication par Grasset des entretiens de Sartre et de John Gerassi [1]. On lui reproche sa passivité pendant la Résistance à l’occupation allemande, sa complaisance à l’égard du stalinisme, les penchants idéalistes et petits-bourgeois de sa doctrine existentialiste… Face à de telles allégations, les essais de Barot et Birchall, parus chez deux éditeurs indépendants (La Dispute et La Fabrique), font le pari de rendre au personnage son épaisseur et sa complexité, sans le vider de sa sève ni ignorer ses égarements. Ils tentent ainsi de rétablir une certaine vérité à contre-courant des mythes qui entourent toute icône. « Il n’y a pas le moindre doute sur le fait qu’il a condamné publiquement les camps », assure par exemple Ian Birchall. Sartre n’a même jamais affirmé qu’il ne voulait pas critiquer la Russie, car « il ne (fallait) pas désespérer Billancourt », comme on l’entend souvent répété.
L’analyse de son rapport à l’URSS par Emmanuel Barot vient compléter le propos en montrant, au-delà de la simple chronique événementielle, comment Sartre a mobilisé Marx et le marxisme pour penser le stalinisme. Soumettre « Marx à Marx par la médiation du marxisme réalisé » lui permet d’éviter « d’opposer l’"utopie" radieuse du communisme à ses sombres "applications", la catégorie mécanique de l’"application" étant des plus dangereuses ». Estimant que « le marxisme a quand même été lui-même dans le système soviétique », il voit dans le régime stalinien un Etat ouvrier non pas dénaturé mais détourné. A ses yeux, en effet, l’appropriation collective des moyens de production s’y trouvait réalisée, même si le contrôle réel, la matrice autogestionnaire, ne l’était pas. Surtout, l’avènement d’un tel monstre incomberait indirectement au silence de Marx qui « n’avait pas anticipé les potentialités autoritaires de toute organisation des luttes assumant la structure d’une autorité »…
Revivifier un marxisme sclérosé
Le philosophe existentialiste s’efforce, dès lors, de revivifier un marxisme sclérosé en redonnant un rôle à l’homme, à sa liberté et à sa singularité au sein de ce système. Mais, jamais l’attention que le philosophe porte aux singularités, contre la fantasmagorie d’un sujet collectif homogène, ne débouche sur un éparpillement aux effets paralysants. En effet, l’élaboration d’un « véritable socialisme » auquel il aspire exige, selon lui, que ces existences soient ressaisies dans une totalité. « Plutôt que d’imaginer que toutes les oppressions étaient autonomes et d’égale importance, (il) essayait de formuler une analyse susceptible de lier toutes les oppressions à la question fondamentale de la classe sans pour autant nier leur spécificité », souligne Ian Birchall. Le problème qu’il formule – Comment articuler la lutte contre les discriminations racistes, sexistes, homophobes avec les conflits de classe ? – reste d’actualité.
L’historien estime, par ailleurs, qu’« en s’intéressant aux liens entre la morale individuelle et le marxisme, Sartre soulevait des questions importantes pour la pratique politique ». Des questions existentielles sur la liberté d’agir et de transformer le monde : « Pourquoi, moi, je devrais y participer ? Pourquoi devrais-je m’engager ? » Sartre s’y soumet lui-même lorsqu’il interroge les contradictions qu’il éprouve en tant qu’« intellectuel engagé » ou la manière de vivre son « être-de-classe » quand, né dans un milieu bourgeois, on choisit de défendre les opprimés. Le philosophe, qui entretient un rapport critique à sa situation, à son élitisme de jeunesse, comme à sa tâche d’intellectuel, est conscient que l’origine de classe peut en permanence venir contrecarrer son projet de ne jamais penser ni agir au nom du « peuple » ou à sa place, mais plutôt avec lui. Cette lucidité explique qu’il ne voit en l’intellectuel qu’« une excroissance parasitaire, historiquement datée, liée aux hiérarchies symboliques associées à la division du travail, qui doit être tendanciellement aboli comme statut spécifique », explique Emmanuel Barot. Au fil de ces deux ouvrages se dessine le visage d’un homme qui a su soulever des questions essentielles touchant à des enjeux autant stratégiques qu’existentiels. Malgré des réponses parfois inadéquates, il faut donc reconnaître à Sartre une étonnante prescience.



Version imprimable
envoyer par mail