Accueil > Culture | Par Clémentine Autain | 18 juin 2015

Fins de régime

Quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde politique à bout de souffle. Le système institutionnel, la Ve République se révèlent à bout de souffle. Un roman, un récit, un essai en témoignent.

Vos réactions (4)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

L’air du temps dégage un parfum de fin de régime. Ce qui se dit et s’écrit, c’est que la monarchie républicaine sent le roussie. Calmement, comme avant la tempête, trois livres d’actualité - un roman, une biographie, un essai - permettent d’en prendre la mesure.

Le vase clos de la politique

Commençons par la version romanesque. Il s’agit une trilogie, dont l’adaptation en série télévisée française est déjà prévue. Après L’Emprise, Marc Dugain nous offre son Quinquennat. Ou plutôt celui d’un certain Launay, devenu président de la République après avoir battu au deuxième tour le candidat d’extrême droite. On avait voté pour lui « ni pour son charisme relatif ni pour son programme aux contours vagues. Mais pour punir le sortant ».

De convictions et de programme, Launay n’en avait pas. La soif de pouvoir, l’art de l’intrigue, le cynisme lui suffisait pour prétendre gouverner la France. Au point d’assumer dans l’entre-deux-tours un attentat perpétré par les services secrets contre de prétendus terroristes islamistes, attribué à des réseaux d’extrême droite. Le tour est joué. « En deux semaines, une nuée de collaborateurs de l’ancien régime allaient céder la place à d’autres, ils seraient dignement recasés, par tradition nationale, en attendant de revenir aux affaires et de traiter ceux qu’ils remplaçaient avec les mêmes égards. (…) Bref, tout ce qui crée l’inertie française paraissait sur le point de se renouveler dans une version nationale de jeu de la chaise musicale, où l’on compte autant de chaises que de gens qui tournent autour. »

Dugain nous plonge dans le vase clos de la politique, au cœur de sa dramaturgie structurelle et psychologique. Il dresse le portrait d’hommes politiques sans empathie, animés par le désir de toute-puissance et de possession des femmes, l’amour de l’argent. Un univers qui, en place pour changer nos vies, ne s’intéresse qu’à lui-même et dont le lecteur, la lectrice ne peut que se demander : combien de temps cela peut-il encore durer ?

Un microcosme étourdi par le pouvoir

Même s’il a des airs de fiction, Richie raconte l’histoire bien réelle de Richard Descoings, ancien président de Sciences Po retrouvé mort dans un hôtel de New York. Raphaëlle Bacqué raconte la décadence, la tristesse aussi, d’un petit monde étourdi par le pouvoir. Oui, il y a quelque chose d’indécent et d’immoral à raconter, à peine trois ans après sa mort, les dessous d’une vie intime faite notamment de drogues ou d’amours plus ou moins cachés avec Guillaume Pépy ou de jeunes étudiants.

Mais l’essentiel du livre, de son intérêt, est ailleurs : Raphaëlle Bacqué nous parle d’un microcosme parisien aux manettes sous la Ve République, de cette énarchie assoiffée de pouvoir qui passe en toute simplicité, en toute amitié, de gauche à droite, du cabinet de Jack Lang au soutien de Nicolas Sarkozy, signant une différence qui se meurt. Ici, la soif de reconnaissance, l’euphorie à naviguer en hautes sphères, la volonté de gagner beaucoup d’argent, la perte des grands desseins communs conduisent à franchir les limites du sens de l’Etat.

Quelque chose ne (re)tient plus. Si Descoings a ouvert Sciences Po aux jeunes des ZEP, il a aussi su s’appuyer sur Michel Pébereau de BNP-Paribas, son complice, faire venir DSK à son école pour des conférences à des prix assommants, faire preuve d’autoritarisme ou obtenir – et justifier – une prime de 170.000 euros, en plus d’un salaire mirobolant. Au-delà du parcours tragique d’un homme, c’est bien un système à bout de souffle qui est pointé par Raphaëlle Bacqué.

Le cœur d’un système

Poussons plus loin. Au sommet du sommet, Serge Dassault figure en bonne place. Son opposant à Corbeil-Essonnes depuis vingt ans vient de publier un témoignage passionnant sur le cœur de son système. Militant communiste, Bruno Piriou raconte son expérience inédite, souvent violente, pétrie de défaites – parfois à un cheveu, comme en 2008 avec 174 voix d’écart. L’argent maudit est d’abord le récit de la mainmise d’un milliardaire sur une ville, la description du "système Dassault" et de sa chronique judicaire.

Mais ce livre est bien plus que cela. Le caractère exceptionnel du profil de Serge Dassault et du niveau de corruption en jeu masque des enjeux beaucoup plus courants, ceux du développement du clientélisme à l’heure du déclin du communisme municipal et de l’avènement du néolibéralisme. Bruno Piriou constate que « plus on creuse et découvre le caractère exceptionnel du système Dassault à Corbeil-Essonnes, plus s’y dessinent les lignes générales qui traversent la société française aujourd’hui ». Protégé par la droite au pouvoir mais bénéficiant aussi, pendant une longue période, de la bienveillance d’un Manuel Valls, le clan Dassault se dégage des mailles de la justice : les affaires mettent du temps à éclore, en dépit des plaintes récurrentes de Bruno Piriou, des dossiers constitués à la force du poignet pour démontrer les faits de corruption.

Mais ce que rappelle ce livre, c’est que la multiplication des affaires est très peu, voire pas du tout sanctionnée, dans les urnes. Les procédures concernant blanchiment d’argent, abus de biens sociaux ou achats de vote explosent au fil du temps, mais les scores de Dassault puis Jean-Pierre Bechter ne mollissent pas. Une majorité dans la ville semble s’en tenir à ce constat dressé par Piriou : « Dans un contexte de défiance à l’égard des institutions et où le droit commun ne garantit pas l’ascension sociale, chacun a autour de soi la preuve concrète qu’un coup de pouce du milliardaire peut changer la vie. » Et Piriou de citer les travaux de Robert Saviano sur la mafia en Corse : « Tout est permis parce que tout est pourri. »

Vos réactions (4)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Nous vivons désormais dans un « système de crétinisation dans lequel l’époque puise sa force consensuelle » (Annie Le Brun - Du trop de réalité - Gallimard).

    Jean-Marie Le 18 juin 2015 à 17:07
  •  
  • Vivement la 6ème : m6r.fr

    Mac Cullers Le 19 juin 2015 à 17:03
  •  
  • Très bon article qui met en évidence la connivence entre les forces de l’argent et certains élus.
    Rosa Luxembourg avait aussi fait ce constat.
    Cependant,nous ne devons pas laisser le champ politique sans interventions de la gauche de la gauche.Que ce soit le fdg-PCF ou Ensemble,il nous faut des élus qui reversent leurs indemnités à l’organisation comme ça c’est toujours fait au PCF.

    Maurice Le 19 juin 2015 à 20:58
       
    • "des élus qui reversent leurs indemnités ä l’organisation" : un peu court comme perspective, non ?

      blep Le 21 juin 2015 à 09:32
  •