Accueil > Société | Entretien par Clémentine Autain | 26 novembre 2014

Lucile Lheureux : « À Grenoble, nous voulons exprimer le caractère citoyen de la ville »

En retirant au géant Decaux le marché des panneaux publics, la ville de Grenoble a créé un précédent en Europe. Lucile Lheureux, adjointe au maire Éric Piolle, explique les enjeux d’une mesure de reconquête particulièrement symbolique.

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En appliquant ainsi l’une de ses promesses de campagne visant à diminuer la publicité dans l’espace public, la municipalité verte, rouge et citoyenne de Grenoble a mis le feu aux poudres chez les grands annonceurs et ailleurs. Entretien avec Lucile Lheureux, adjointe au maire chargée des espaces publics et nature en ville.

Regards. Que visez-vous en retirant 326 panneaux publicitaires dans Grenoble ?

Lucile Lheureux. Nous voulons sortir progressivement la publicité de la ville et multiplier l’affichage libre, en mettant en priorité des espaces pour l’affichage culturel et associatif. C’était un engagement de campagne. Ce qui nous intéresse, c’est de gagner en visibilité pour la vie de quartier et pour le commerce de proximité qui n’avait pas accès à ces panneaux trop onéreux. Seuls les grands groupes, les grandes marques pouvaient s’installer sur ces panneaux. Nous voulons travailler avec les commerçants. Nous avons huit mois pour préparer cette transition puisque nous avons laissé au propriétaire Decaux un délai permettant d’échelonner le démontage des panneaux. Par la suite, il y aura un panneau associatif, un autre dédié à l’expression d’opinions pour les partis ou syndicats et une partie d’affichage libre, notamment pour les concerts et les initiatives culturelles. Nous prévoyons également un dispositif d’affichage municipal. Avec les commerçants, nous allons travailler à répondre aux besoins en terme d’événements.

« La ville a été pensée pour la société de consommation des années 1960. Ce modèle est totalement obsolète »

L’objectif n’est donc pas seulement une lutte contre le consumérisme. C’est une conception de la ville ?

Avec cette décision, nous portons une autre vision de l’identité de la ville. Nous voulons donner à voir le caractère spécifique de Grenoble. Il y a une effervescence citoyenne qui ne se lit pas dans la ville. Ce qui doit se voir, c’est la vie des quartiers. On se fiche de ce mobilier Decaux qui est le même partout en Europe, qui uniformise tout. La ville a été pensée pour la société de consommation des années 1960. Ce modèle est totalement obsolète. Ce qui s’affirme aujourd’hui, ce sont des transports doux, plus d’espaces piétons, davantage de nature en ville, loin du tout béton. Nous voulons exprimer le caractère citoyen de la ville. La place de l’affichage publicitaire avait fait l’objet d’un débat à Lausanne, mais n’avait pas été suivi d’effets. En Europe, ce retrait de panneaux privés n’a jamais existé. En revanche, aux États-Unis, il existe des villes où l’interdiction est totale pour la publicité dans l’espace public. Cette question anime le monde entier. Sao Paulo au Brésil est sorti de la publicité en 2009.

Ce geste a une portée nationale, voire internationale…

Oui, c’est un modèle nouveau de la ville que nous portons, visant à retrouver une spécificité pour chaque ville. La ville est très liée à son environnement. Quand la vue est bouchée par un panneau de huit mètres carrés, c’est une perspective sur les montagnes qui disparaît. Nous voulons ouvrir Grenoble sur son cadre, qui est magnifique. Les grandes marques de parfums ou de voitures, on s’en fiche. Par ailleurs, pour les annonceurs, le marché est porteur sur Internet mais de moins en moins sur l’affichage urbain. En l’état, il est obsolète. C’est pourquoi on nous demande de passer à des panneaux animés. Nous y sommes opposés car cela va détourner l’attention des habitants au détriment de la vie de quartier.

« Ce qui inquiète les annonceurs, c’est l’effet boule de neige »

Dans un contexte de réduction des dotations aux collectivités locales, comment prévoyez-vous de compenser la perte de rentrées financières qu’implique cette décision ?

La redevance était très élevée, avantageuse pour la ville car au-dessus de la moyenne. Decaux voulait renégocier à la baisse, notamment dans le cadre du tournant en cours vers le développement des panneaux animés. La redevance annoncée était de l’ordre de 150.000 euros, contrairement aux 600.000 euros des années passées. Cette somme est modique au regard du budget de la ville, représentant 0,04% du budget de la ville. Ce n’est pas la publicité qui permet de boucler nos comptes. Et nous avons déjà économisé 190.000 euros en huit mois en baissant le train de vie de la mairie. Nos marges de manœuvres sont là. Le problème central, c’est la baisse de dotation de l’État. Nous perdons 45 millions d’euros en trois ans ! On voit bien que ces 150.000 euros sont une goutte d’eau dans l’océan budgétaire…

Pourquoi une telle levée de boucliers des annonceurs ?

On se doutait que cela poserait question ! Ce qui les inquiète, c’est l’effet boule de neige. Dans une moindre mesure, on entend la peur d’une baisse de la consommation, mais les acteurs grenoblois sont plutôt disponibles pour discuter avec nous, intéressés par ce qui se passe. Ils sont pragmatiques et l’outil à leur disposition avec les panneaux n’était pas utile pour eux. Nous incluons cette mesure dans un tout sur la politique de redynamisation des commerces locaux.

Votre mesure travaille-t-elle un nouvel imaginaire à gauche ?

Oui. C’est un engagement contre cette société de consommation et sa fuite en avant. En même temps, l’action relève du symbole. Nous en restons malheureusement là. La publicité est tellement sur Internet ou à la télévision que cette décision n’est que symbolique. C’est un pas. Un début.

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Vos réactions

  • C’est tellement un début, que le prochain conseil municipal va approuvé un contrat avec Decaux pour prolonger jusqu’en avril les fameux panneaux supprimés !

    Et en plus, le Maire autorise la pub sur les "bulles" (téléphérique au coeur de la ville)

    La pub a encore de beaux jours à Grenoble !

    Ursule Le 28 novembre 2014 à 09:41
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  • Bravo...Continuez....Ne changez pas d’orientation...N’écoutez pas les sirènes même si elles se prétendent" de gauche !"

    Joseph PETITJEAN Le 29 novembre 2014 à 08:59
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  • Je trouve cette décision encourageante, même si elle n’est « qu’un symbole ».

    Il reste à faire. La publicité et l’incitation à l’achat nous poursuivent partout : dans les rues, sur le bord des routes, dans la presse, à la radio et à la télévision, au cinéma, sur internet, dans les transports en commun, dans les boîtes aux lettres, au téléphone.

    Résistance !

    Bernard Leprêtre Le 11 janvier 2015 à 11:54
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