Accueil > Culture | Par Clémentine Autain | 29 février 2016

Merci Patron ? Merci Ruffin !

Dans un film aussi réjouissant que vengeur, François Ruffin met en scène la violence économique des grands patrons, et piège Bernard Arnault en le laissant prendre le mauvais rôle face à ses victimes. Un grand moment de cinéma satirique et militant.

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François Ruffin a réussi son pari. Endossant les habits d’un Robin des Bois du XXIe siècle, le rédacteur en chef de Fakir a permis à une famille au bord du gouffre de retrouver sa dignité et à l’oligarchie d’être démontée par sa performance documentaire. L’histoire des Klur et de leurs petits arrangements avec Bernard Arnault est devenue Merci patron ! Ce film jubilatoire, projeté dans une cinquantaine de salles de cinéma en France, raconte la cruauté capitaliste et le cynisme des puissants.

I love Bernard !

Serge et Jocelyne Klur étaient ouvriers dans une filiale du groupe LVMH, l’usine d’ECCE fabriquant des costumes de luxe à Poix-du-Nord, près de Valenciennes. Leur grand patron, Bernard Arnault, a décidé de délocaliser cette activité en Pologne pour y trouver une main-d’œuvre moins coûteuse et dégager des marges plus confortables au profit des actionnaires. Que des milliers d’ouvriers, en l’occurrence surtout des ouvrières, se retrouvent de ce fait au chômage n’est pas le souci de Bernard Arnault, occupé ensuite à transférer sa domiciliation fiscale en Belgique – il n’y a pas de petit bénéfice.

François Ruffin se met en tête de réconcilier les ouvriers qui ont perdu leur emploi et ce haut dirigeant, deuxième fortune française. Raccommoder la France d’en haut et la France d’en bas, François Ruffin en fait son affaire… avec humour. Arborant un tee-shirt "I love Bernard !", le journaliste de Fakir rencontre les victimes de la délocalisation. Leur dent est bien dure contre le patron de LVMH.

Ruffin noue en particulier un lien avec la famille Klur, qui a perdu gros : le couple est au chômage depuis plusieurs années, et surendetté. Faute d’issue dans ce monde de précarité endémique, les idées les plus lugubres les hantent. Le journaliste leur propose de faire chanter Bernard Arnault. Les caméras et micros cachés donnent un résultat édifiant. Jusqu’au bout.

La revanche des faibles

Le réalisateur est originaire d’Amiens. François Ruffin a vingt-quatre ans quand il fonde Fakir, en 1999, un titre au départ régional et devenu national dix ans plus tard. La devise du journal, indépendant économiquement et ancré à la gauche de la gauche, plante le tempérament revendiqué de la rédaction : « Fâché avec tout le monde. Ou presque ». Après des études au CFJ, Ruffin a publié Les petits soldats du journalisme et participé pendant sept ans à l’émission Là-bas si j’y suis sur France Inter. Il revendique un journalisme engagé et d’action. Merci patron ! est son premier documentaire (lire son portrait par Libération).

Par solidarité pour le grand dirigeant Arnault à l’image esquintée, certains titres de presse ne s’autorisent pas à traiter du film. Europe 1 a dans un premier temps refusé l’invitation de François Ruffin par Frédéric Taddei, ce qui a créé le buzz et permis ensuite un dialogue de sourd avec Jean-Michel Apathie.

Oui, Merci patron ! dérange. Un requin de l’oligarchie piégé par une famille ouvrière aux abois alliée à un journaliste de la gauche alternative, ce n’est pas commun. Mais ce qui peut aussi dérouter dans ce film, c’est la façon dont se vengent ici les vaincus du système et la méthode journalistique qui prend appui sur leur situation de détresse. Ainsi se mènent ici et ailleurs le combat des opprimés. À l’aide de Ruffin et de son équipe, les Klur retournent contre les puissants l’arme des faibles. Parce qu’ils n’ont rien à perdre, ils rendent possible la visibilité d’un système d’une implacable injustice.

Merci Patron !, de François Ruffin, 1 h 30, France.

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Vos réactions

  • Autant je suis de tout cœur et je partage le combat des protagonistes dans cette lutte contre Bernard Arnault, autant la forme du film me pose beaucoup de questions et en particulier celle de l’instrumentalisation des deux principaux intéressés, Jocelyne et Serge Klur, par François Ruffin qui se met en scène en jouant les Robin des bois et surtout en réutilisant les formes les plus démagogiques du modèle télévisuel. Ainsi les ouvriers dont les luttes sont restées vaines ne peuvent finalement s’en sortir que par le truchement de la magouille et d’un homme providentiel.

    Il faut relire à ce propos le texte de Jean-Louis Comolli qu’il avait écrit en 2008 pour le séminaire « Formes de lutte et lutte de formes » et intitulé « Incidence du moindre geste » à lire ici : http://www.lussasdoc.org/etats-generaux,2008,90.html

    JPA Le 29 février à 18:04
       
    • Il eut été grandement préférable que les Klur mettent le feu à leur maison avant de procéder à un suicide collectif. Et que Ruffin se contente d’écrire de doctes ouvrages abstraits sur les conditions à réunir pour envisager l’émergence de luttes victorieuses dans un siècle futur.

      Un partageux Le 29 février à 22:19
    •  
    • Totale incompréhension des buts et moyens de Ruffin. Ceux qui veulent y trouver une méthode pour s’attaquer aux puissants de l’oligarchie en seront bien sûr pour leurs frais. D’ailleurs, ce genre d’action de guérilla sociale ne peut-être par essence qu’un one shot.
      Ce qui est important ici c’est, à travers le rire qu’engendre la situation créée, de faire passer l’idée que le rapport de force actuel n’est pas inéluctable et que la peur change de camp.
      Le visionnage en salle démontre que l’objectif est atteint, .... mais le combat reste à mener.
      On y va ?

      Pierre de Pont Le 1er mars à 19:42
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  • " C’est une naïveté de croire que les idées, les thèmes, les énoncés rebelles garantissent à eux seuls la rébellion contre les maîtres. .../... Combattre les idées dominantes dans les formes mêmes qui les font dominer, c’est encore les relayer et assurer leur pouvoir. Comment imaginer un cinéma politique qui ne mette pas en crise d’une manière ou d’une autre ses conditions de production, son système d’écriture, l’idéologie qui les coiffe ? » (JL Comolli - extrait)

    JPA Le 1er mars à 08:08
       
    • Bonjour JPA,

      Ruffin essaye de faire bouger c’est peut-être maladroit de ton point de vue mais on ne pourra pas lui reprocher d’essayer.

      BEX Christophe Le 2 mars à 18:33
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  • François Ruffin avec ce film démontre que l’alliance des classes populaires symbolisées ici par Jocelyne Klur Serge Klur et Marie-Hélène Bourlard de la CGT et de la petite bourgeoisie intellectuelle symbolisée par Ruffin peut faire chuter l’oligarchie symbolisé par Bernard Arnault. C’est là tout le combat de Ruffin à travers Fakir qui est projeté en images sur l’écran.

    Extrait de Fakir : Pour nous galvaniser quelques lignes de Jack London, dans sa préface à La Jungle de Upton Sinclair (j’ai remplacé « livre » par « film ») :

    Ce film doit exploser à la face de l’ennemi. Le plus dangereux accueil qu’il pourrait recevoir, ce serait le silence. C’est ainsi que procède le capitalisme. Camarades, n’oubliez pas la conspiration du silence. Tout ce dont ce film a besoin, c’est un public. Ce public vous devez le lui faire trouver. Vous devez en parler, à gorge déployée, tout, sauf le silence. Ouvrez la bouche, videz vos poumons, faites monter une clameur telle que ceux qui occupent les postes de commande se demandent la cause de tout ce vacarme et, qui sait ? Sentent vaciller sous eux l’édifice qu’ils ont érigé. Tout ce que vous avez à faire, c’est de donner à ce film une première impulsion. Dès qu’il aura pris son départ, il ira loin.
    Camarades, cela dépend de vous !
    Avec vous pour la Révolution.

    BEX Christophe Le 2 mars à 18:29
       
    • Ce qui est drôle avec les 4 premières réactions a cet article et donc a travers elle à ce film , c’est le poujadisme étriqué de gauche traditionnelle qui émerge.
      Un film et un sujet traité dans la démesure ca dérange les bien pensance syndicales ou politiques.
      Comme il est plus confortable d imaginer un chouette petit couple d’ouvrier politisé qui évidement serait syndiqué ou adhéreraient au parti qui se compte " sur le doigt d’une seule main" .
      A la fin grâce a la lutte victorieuse des camarades, le petit couple serait réintégré a l usine pavoisée de drapeau rouge et dans les hauts parleurs jean Ferrat beuglerai " ma France " tout le monde mangerait des merguez en buvant du rouge de la coopérative.
      les copains adhèreraient en masse au syndicat.
      Ruffin fait dans la caricature cruelle et sa bonne "mauvaise foi " c’est jouissif et si ca peut faire " cager " les méchants patrons et les bon syndicats et ben tant mieux !.

      buenaventura Le 3 mars à 20:34
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  • buenaventura nous n’avons pas le même "regard" sur les intentions de Ruffin et de la CGT. Je ne sais pas si tu as vu le film mais je crois que tu es passé à coté.

    BEX Christophe Le 3 mars à 21:08
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  • Je resterai longtemps sidéré de voir à quel point il y a des "mauvais coucheurs", des "jamais contents" ...
    De quoi s’agit-il ? Comme le dit fort bien Clémentine Autain, François Ruffin joue "un bon tour" à Bernard Arnault. C’est la première leçon qu’il faut tirer de ce film ... Les spectateurs - dont je suis - sortent en étant CONTENTS ! Sans le dire vraiment, ils pensent tous ou presque " Bien fait pour sa gueule !" (celle de Bernard Arnault ...).
    A aucun moment François Ruffin ne prétend que son procédé est LE procédé universel qu’il faut appliquer pour détruire le capitalisme ... Pourtant il se trouve des mauvais coucheurs pour critiquer cette brillante initiative ! C’est rien moins que fantastique ... Là où toutes les personnes ayant bon coeur se réjouissent de ce bon tour, il en est qui trouvent à y redire ! Merde, à la fin ! Si vous pensez être capables de faire mieux, Messieurs les esprits chagrins, ne vous privez pas de développer votre intelligence ! Personne n’y verra quelque inconvénient que ce soit ...
    N’y a-t-il rien de particulier qui vous saute aux yeux ? C’est pourtant limpide : l’insistance que mettent les "missi dominici" de Bernard Arnault pour que - surtout ! - l’affaire ne s’ébruite pas !
    Et il y a une deuxième chose, un peu passée inaperçue : au moins l’un des interlocuteurs défenseur des intérêts de "Bernard" est une cheville "ouvrière" (sic !) ... du Parti Socialiste de la région Picardie ! Tout un symbole ...

    Jacques Heurtault Le 7 juin à 11:24
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