Accueil > Politique | Par Clémentine Autain | 7 octobre 2015

Nos vies valent plus que leurs chemises

L’intensité de l’indignation médiatique et politique suscitée par les incidents à Air France contraste avec l’indifférence dans laquelle est laissée la violence sociale des suppressions d’emplois dont il était question.

Vos réactions (26)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est l’histoire d’un monde qui marche à l’envers. Les images des dirigeants d’Air France bousculés physiquement par des salariés en colère ont suscité un choc international, un concert d’indignations. Il est vrai qu’imposer un quatrième plan de licenciements aux salariés d’une entreprise qui a déjà perdu 9.000 emplois depuis 2012, c’est particulièrement violent. Il n’y a pas de doute qu’annoncer dans la presse le chiffre de suppression de postes prévue avant d’en informer les salariés, c’est profondément méprisant.

Mais la violence et l’humiliation suprêmes, les grands médias et la "classe politique" l’ont vue ailleurs. S’en prendre aux chemises des patrons, exprimer avec colère et sans ménagement sa révolte alors que leurs vies sont en jeu, voilà ce qui constitue l’agression la plus intolérable à leurs yeux. Là se situerait la violence véritable, ultime, inacceptable.

Le Parisien a titré sans ambages : « Injustifiable ». Le « lynchage » des deux dirigeants d’Air France a fait couler les larmes de la majorité des éditorialistes quand les chaînes d’info relayaient en boucle le récit de ces agressions présentées comme inouïes, parfois même qualifiées de criminelles. À peine sorti de l’avion de retour du Japon, Manuel Valls s’est précipité au chevet des dirigeants d’Air France pour leur apporter tout son soutien, promettant la fermeté face à « l’œuvre des voyous ». Nicolas Sarkozy a dénoncé la « chienlit », comme si régnait en France aujourd’hui un parfum de Mai 68. Quant à François Hollande, il s’est d’abord inquiété des conséquences sur « l’image, l’attractivité » du pays.

Deux poids, deux mesures

Les mots de soutien ou d’inquiétude pour les salariés promis à un vaste plan de licenciements secs sont restés introuvables dans la bouche de tous ces "responsables". Comme si la violence sociale n’était pas une violence mais une norme acceptable, et de ce fait invisible. Comme si la suppression de 2.900 postes d’ici 2017 – 1.700 emplois au sol, 900 chez les hôtesses et 300 parmi les pilotes – dans une grande entreprise française, dont l’État possède 17% du capital, n’était pas un sujet majeur d’inquiétude, de préoccupation, de révolte. Comme si le chômage de masse ne constituait pas une agression à la dignité humaine. Comme si les dirigeants d’Air France n’avaient pas été irresponsables en amenant l’entreprise à ce point de chaos. Comme si les gouvernements, incapables de lutter contre le chômage et de mener une politique industrielle digne de ce nom, ne portaient pas leur part de responsabilité dans cette situation. Comme si le patron d’Air France n’avait pas vu son salaire récemment augmenté de 70% et le comité de direction fait voter 150 millions d’euros pour garantir leur retraite chapeau.

Le deux poids, deux mesures dans ce regard convergent des classes dominantes donne la nausée. Il n’est pas question ici de promouvoir les méthodes de violence physique dans les conflits sociaux, mais de comprendre la peur qui tient aux tripes dans notre société précarisée, la réalité des vies détruites par des choix patronaux et gouvernementaux aux ordres de la finance qui peut amener à des gestes de colère.

Le chômage paupérise la population. Il met en péril des familles entières, des territoires. La triste histoire de France Telecom nous rappelle que l’angoisse des licenciements, la terreur au travail peut conduire au suicide. La violence sociale est aussi physique. Mais cette violence-là suscite une forme de cécité parmi les hauts dirigeants. Devant cette expression ouverte de la conflictualité sociale, ils se sont mis d’un coup à avoir peur pour leur chemise.

Vos réactions (26)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Chapeau bas !

    Fulgence Le 7 octobre 2015 à 15:18
  •  
  • Le choc des priorités médiatiques s’est en effet un peu trop rendu visible, sur cet incident... Selon que tu seras puissant ou misérable... Merci Clémentine de les rappeler, comme je l’ai fait également à mon humble niveau... http://gauchedecombat.net/2015/10/05/airfrance-de-quel-cote-de-la-barriere-etes-vous-moi-je-choisis-mon-camp/

    Gédécé Le 7 octobre 2015 à 15:23
  •  
  • A ne pas rater :
    Air France : Hue cite Jaurès puis se rétracte. Pression de Valls ?
    http://wp.me/p5oNrG-ePT

    Charles Le 7 octobre 2015 à 15:25
  •  
  • Point commun entre grands patrons, politiques et journalistes ? La couleur du col. Blanc. Normal donc que les 3 réagissent de la même manière, à ce qui ressemble à un ébranlement de leur cocotier. Si l’un venait à tomber, il entraierait les 2 autres...

    PatBat31 Le 7 octobre 2015 à 16:15
  •  
  • magnifique article. Il fallait que ce soit dit et il n’est pas nécessaire d’en dire plus...

    Gilles Le 7 octobre 2015 à 16:54
  •  
  • Belle article qui exprime parfaitement le décalage entre ce qui est dit par les politiques et médias (aux mains de 4 milliardaires) et le ressentit des millions de travailleurs. Bravo et merci !

    jp Le 7 octobre 2015 à 17:35
  •  
  • C’est un très bon message adressé au patronat. La violence n’est pas que physique comme s’acharne à le montrer des médias obnibulés par l’image. Ces même médias qui prétendent que "la priorité des français c’est l’emplois" (alors que c’est juste la vie bonne, le bonheur qu’on cherche...), ces mêmes merdias devraient comprendre que si notre priorité c’est bien l’emplois alors on défend notre priorité. Notre priorité c’est bien la vie bonne et le respect des valeurs dont l’égalité bafouée allégrement par le patronat aidé par les politiques.

    nic Le 7 octobre 2015 à 17:41
  •  
  • l’augmentation du salaire de De Juniac est une fausse information
    voir "Décodeurs" Libé 7octobre

    zorglub Le 7 octobre 2015 à 20:01
  •  
  • le retraites chapeau n’existent plus à Air France depuis 2013 ? Voir Le Monde 29/11/13
    Quand on veut se battre efficacement il faut bien choisir ses arguments

    zorglub Le 7 octobre 2015 à 20:08
  •  
  • Vous faites l’impasse sur une réalité qui depuis plusieurs années rattrape Air France : son manque de compétitivité face à la concurrence de la quasi totalité des compagnies aériennes européennes avec des coûts supérieurs de 20% à 30 %
    Les pilotes d’Air France qui ne sont pas vraiment des" damnés de la terre " refusent depuis 3 ans tout effort. Les victimes de cette intransigeance , ce seront , comme souvent , les salariés situés au bas de l’échelle
    L’enjeu c’est maintenant la disparition d’Air France à termes rapprochés . C’est vraiment ce qu’on veut ?

    GUERANDE Le 7 octobre 2015 à 21:28
       
    • Tout à fait d’accord avec vous
      On oublie de préciser ce qui s’est passé avant cette réunion, )à savoir l’intransigeance des pilotes de ligne, le refus systématique d e toute demande de la direction d’un effort pour la compagnie...ce qui a amené cette réunion-là, cad une annonce de licenciements massifs...
      De toute façon, cette société a distribué de l’argent, des avantages, ce fut du grand n’importe quoi... et maintenant, il faut faire comme les autres, se serrer la ceinture !!!
      Que le personnel de la société soit mécontent, cela se comprend mais qu’il aille discuter avec les pilotes, avec ceux qui ont refusé tout effort

      cathmou Le 8 octobre 2015 à 09:27
  •  
  • hé bien moi j’étais bien contente qu’on leur arrache leur chemise à ces deux là !!!
    et même ça m’a mise en joie ,franchement ils l’ont pas volé et puis c’est symbolique,on ne va pas en faire toute une histoire pour une malheureuse chemise arrachée !!!
     !ils ont quand même les moyens de s’en racheter une autre....non mais de qui se moque t on ????Eux ils ont tous les droits et nous il faut encore qu’on courbe l’échine encore et toujours .Et les médias qui se déchaînent.....
    Les chiens de garde sont toujours là .
    Bravo à la CGT qui n’abandonne pas ses militants,soyons solidaires !

    jackie basset Le 7 octobre 2015 à 23:38
  •  
  • Article de démagogie autinienne ou mélanchonienne ordinaire.

    Air France perd 2,9 millions d’Euros par jour depuis 2013. Certaines compagnies aériennes ont disparues comme Swiss Air.

    Il faudrait rappeller à Clémentine que l’on n’est plus dans la France des années 60/ 70 où triomphaiant les grandes entreprises nationales monopolistiques d’Etat, sans concurrence : France Télécom, La Poste (voire les PTT), SNCF, Air France, Air Inter, EDF, GDF .... avec des syndicats puissants qui faisaient un faux bras de fer avec le ministère pour obtenir plus d’avantages. Avec cet emploi pérenne à vie.

    Aujourd’hui, c’est concurrence et libéralisme. S’adapter ou disparaître.

    On peut le regretter. Personnellement, je le regrette. Mais que faire ?
    Clémentine a raison cependant de penser aux salariés, à leur famille, à leur angoisse.
    On ne peut évidemment que soutenir les salariés dans cette épreuve, tel un Montebourg à Florange. Ce qui malheureusement, pour eux ne changera rien.

    totoLeGrand Le 8 octobre 2015 à 01:57
  •  
  • Mais à qui appartiennent ces groupes de presse et de télé qui diffusent ces "infos" ? Hum ?

    Fab Le 8 octobre 2015 à 07:55
  •  
  • Superbe remise en question des "valeurs médiatiques" bravo pour cet article 2 900 salariés à poil valent bien une ou deux chemises, la violence des images en boucle passe sous silence 10 000 personnes sur le carreau, les salariés et leur famille.

    chantal bontempi Le 8 octobre 2015 à 09:24
  •  
  • Ne pourrions-nous pas admirer le civisme et le self-control des salariés qui ne se sont pas laissés aller à frapper les dirigeants, ce qui eut été effectivement navrant ?
    Ils ont arraché des chemises ce que je ne compare pas à du lynchage (attention aux mots employés, ils ne sont pas anodins ). " Y laisser la chemise", n’est-ce pas exactement ce qui attend tous ces frères humains à qui on demande d’accepter de devenir des précaires ?
    Comme si souvent on s’enflamme sur l’image choc et on oublie le fonds du poblème complexe et sérieux.

    Madame Lambda

    Madame Lambda Le 8 octobre 2015 à 12:32
  •  
  • Je n excuse pas ces salariés d’Air France mais je les comprend. La compagnie nationale , ce sont eux qui , par leur travail, par leur compétences, leur détermination l ont amené là ou est est aujourd’hui c’est à dire une des plus importantes au monde. Ils ne sont pas, eux , comme M. de Juniac passés par le conseil d’état, le cabinet de N. Sarkosy, quelques piges dans les plus grosses sociétés françaises, jamais bien longtemps et atterri à Air France n ayants pu avoir la place de Mme Lauvergeon chez Areva. Comment qualifier l’attitude de ces dirigeants , hautains , dédaigneux devant leur café alors que la salariée tente de leur expliquer les raisons de leur colère . Les pilotes ne veulent pas d’accord, qu ils virent des pilotes. Avec la crise, les candidats ne doivent pas manquer. http://www.ladepeche.fr/article/2014/10/01/1963018-ecole-aviation-civile-pilotes-trouvent-emploi.html. Le nombre de pilote inscrit à pole emploi aurait augmenté de 42 pour 100 en 2014.
    Pour finir, à quand Messieurs d un gouvernement soi disant de gauche le " chantage à l ’emploi " deviendra un délit pénalement condamnable.

    Manu Le 8 octobre 2015 à 15:39
  •  
  • Quoi dire de plus !

    Quand tu sais que les médias chantent à qui veux bien l’entendre, que 70% du peuple de France veut tuer le code du travail. A qui profite le crime ??? C’est bien toutes ces dernières reformes qui autorisent aux grandes entreprise de ce comporter comme des voyous !!

    Chardon14 Le 8 octobre 2015 à 21:42
  •  
  • Merci pour cet article simple et intelligent.

    Monica Le 9 octobre 2015 à 15:46
  •  
  • Ecoeuré par les Médias Ils ne sont pas médias mais achetés vendus par les grands milliardaires.
    Je ne souhaite qu’une chose ; que leurs enfants et petits enfants leur crachent à la gueule.

    toubcal Le 11 octobre 2015 à 10:32
  •  
  • Bravo pour cet article !

    Soph06 Le 11 octobre 2015 à 16:14
  •  
  • Très bon article de Clémentine.En ce qui concerne l allusion à la vague de suicides à France Télécom,je tiens à préciser que d autres secteurs ont été touchés:La Poste(dont je fais partie),la Police, l Administration Pénitentiaire(ces 2 secteurs souvent avec usage d une arme de service),l industrie automobile(Peugeot,Renault),sans parler des agriculteurs...
    Je conseille à tous le reportage dans "Là bas si j y suis" de Daniel Mermet sur la-bas.org(en accès libre),concernant ce conflit qui ,contrairement à ce que certains disent(ou espèrent)se déroule dans l unité pilotes/personnels au sol.
    D ailleurs,l argent qui serait repris aux "nantis"de pilotes représente 175 millions d euros,sur une dette de 5 milliards....
    Il s agit bien d une tentative de division,vieille ficelle des patrons,utilisée dans tous les conflits.Il est regrettable que certains,même sur ce forum,tombent dans un piège aussi rebattu.

    HLB Le 12 octobre 2015 à 12:18
       
    • HLB,

      Comme tu le dis toi même, 5 milliards de dettes, sans possibilité de renflouement par l’Etat, on n’est plus en 1975.

      L’entreprise joue sa survie.

      Alors il faudrait éviter la démagogie et l’irresponsabilité.

      totoLeGrand Le 12 octobre 2015 à 13:13
  •  
  • "Toto le Grand".Bien sur,dans le système libéral actuel,l Etat n a pas le droit d intervenir pour aider à sauver les emplois.Encore que...Les pays du golfe,modèles,avec l Allemagne,des libéraux de tout poil,ont des compagnies aériennes d ETAT,soutenues financièrement à coups d argent douteux de ces pays.Et personne,parmi nos vibrionnants pro-capitalistes de l UMP et du PS,ne trouvent rien à y redire.Deux poids,deux mesures.
    En fait,la vérité est ailleurs:Air France,comme la SNCF,l EDF,sont des entreprises à statuts et des bastions syndicaux.Et,dans le bréviaire libéral récité chaque matin par les mercenaires de la "grande"presse" et des "grands partis",c est totalement inconcevable.Ces gens là,pour assurer leurs privilèges(des VRAIS, pas ceux supposés des pilotes de ligne)ne rêvent que de précarité pour la grande masse.La question est:ce système est il installé pour 1000 ans,indépassable ? Si votre réponse est oui,il est inutile de faire semblant de pleurer sur le sort des salariés,seuls à payer tous les"dégâts collatéraux".
    Sinon,rien ne vous interdit de rejoindre les rangs des antilibéraux et de combattre ce système.Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

    HLB Le 12 octobre 2015 à 20:13
       
    • Ma réponse n’est pas oui et je partage votre point de vue.
      Il faudrait effectivement changer tout ce système. J’ai bien conscience des ravages sociaux et du démantèlement progressif qui est mis en place par tous nos dirigeants successifs, surtout ceux dits de gauche qui ont moins de résistance de la rue.
      En 2008 les américains ont prêté 40 milliards de dollars à General Motors pour sauver l’entreprise.
      Ca ne serait pas possible en France à cause de nos lois européennes !!
      Cela dit GM a aussi restructuré et licencié en masse (du moins au début ! Puis ils ont réembauché)
      Ne croyez pas que je sois un libéral pur. Je suis pour l’humain avant tout.

      totoLeGrand Le 13 octobre 2015 à 01:27
  •  
  • A (re)lire certains messages,style ceux de "Cathmou"ou "Guerande",on peut mesurer les ravages que causent, sur les esprits,les chantres de la Propagandastaffel politico-médiatique,mercenaires qui pensent qu asséner des mensonges peut les transformer,à la longue, en vérités.

    NON,les pilotes d Air France ne sont pas des nantis,leur salaire est largement justifié par leur niveau d études et les responsabilités qui leur incombent.Les économies qui seraient réalisées,si leurs salaires diminuaient, sont une goutte d eau dans les difficultés financières d Air France.
    OUI,la faute en revient aux autorisations données,par l UE(encore elle !!!), à certaines compagnies douteuses des pays de golfe,qui sont financées par leurs états(par ailleurs soutiens indéfectibles des djihadistes)de venir envahir notre espace aérien.Concurrence déloyale et encouragée par l UE.

    Si cela,ce n est pas de la collaboration active des libéraux avec ces pays ,qui rêvent de détruire la République Laïque ....
    Tenter de désigner les pilotes d AF à la vindicte populaire,comme le sont,selon les besoins,les fonctionnaires,les retraités ou les chômeurs,c est tenter de diviser un mouvement remarquable par l unité des différentes catégories qui le composent.
    Dans quel but ?

    HLB Le 16 octobre 2015 à 09:55
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.