Richard Casas / PT
Accueil > Monde | Entretien par Clémentine Autain | 7 octobre 2014

Brésil : « Le Parti des travailleurs de Dilma Roussef est bousculé par la droite »

Dimanche, Dilma Roussef est arrivée en tête du premier tour de l’élection présidentielle au Brésil. Le chercheur Christophe Ventura explique cette surprise, et met en balance la fragilisation du PT et ses atouts pour l’emporter quand même.

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Christophe Ventura est chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), militant altermondialiste et auteur de L’éveil d’un continent. Géopolitique de l’Amérique latine et de la Caraïbe, paru chez Armand Colin en juin 2014.

Regards. Présidente sortante, Dilma Roussef arrive en tête des suffrages avec 41,48% des voix. En dépit de tous les pronostics, l’écologiste Marina Silva ne franchit pas le cap du premier tour, contrairement au candidat de droite, Aecio Neves. Comment expliquez-vous ce résultat ?

Christophe Ventura. C’est en effet une surprise parce que l’engouement sondagier pour Marina da Silva était fort. Depuis plusieurs semaines, une inversion de la tendance s’observait, avec une remontée de Dilma Roussef. Mais la dernière surprise des enquêtes d’opinion, c’était le fait qu’elle dégringolait au profit de la droite classique. Ce duel est traditionnel au Brésil, opposant le Parti des travailleurs (PT) au Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui se situe au centre droit. La polarisation gauche-droite du Brésil est donc réaffirmée. C’est la quatrième fois consécutive que le PT va devoir aller au second tour à la présidentielle contre le candidat du PSDB, fondé par Fernando Enrique Cardoso. Cardoso était le monsieur FMI au Brésil, face auquel Lula avait perdu dans les années 1990, avant de l’emporter en 2002 contre José Serra. Aujourd’hui, après toute cette campagne centrée sur de l’émergence d’une nouvelle offre politique censée être incarnée par Marina Silva, on en revient au match classique.

« La droite brésilienne est revenue à un vote plus classique »

Qu’est-ce que Marina Silva a raté ?

Elle a essayé de jouer la carte d’un dépassement du clivage PT-PSDB en incarnant une sorte de troisième voie mal définie, qu’elle a appelé « la nouvelle politique ». Mais elle souffrait d’un flou programmatique. Marina Silva donnait des gages aux marchés financiers et au secteur bancaire, notamment avec sa position en faveur de l’indépendance de la banque centrale brésilienne. Elle souhaitait affranchir le Brésil du Mercosur. En revanche, elle était très floue sur sa politique sociale, laissant entendre qu’elle voulait remettre en cause les programmes sociaux de Lula, en particulier celui de la "bourse famille" qui concernerait environ un Brésilien sur quatre et qui a permis à beaucoup d’entre eux de sortir de la pauvreté. Elle a ensuite dû revenir en arrière pour expliquer qu’elle conserverait le dispositif.

Cette valse-hésitation ne lui a pas permis de capitaliser sur son image d’écologiste rassembleuse ?

Une bonne partie des forces de la droite brésilienne, de la bourgeoisie, avait pensé que Marina Silva était le meilleur cheval pour détrôner le PT. Mais quand elles ont vu que la campagne patinait, elles sont revenues à un vote plus classique. Par ailleurs, ses combats écologistes valeureux antérieurs sur l’Amazonie, contre la déforestation, se sont mués en propositions de type "green business", loin d’une écologie conséquente, anti-productiviste. Marina Silva a d’ailleurs pris position en faveur des OGM ! Elle s’est située dans le moule du capitalisme vert. Ce flou programmatique global, ses hésitations, lui ont porté préjudice. En voulant incarner la "nouvelle politique", elle a porté des valeurs de droite. De nombreux Brésiliens ont préféré la valeur sûre de l’original à la copie, celle de l’expérimentation hasardeuse.

« Dilma Roussef devrait gagner, mais sur un fil »

Marina Silva ne donne aucune consigne de vote pour le deuxième tour…

Elle ne dit rien, mais son entourage envoie des signaux suggérant que le pire serait de continuer à avoir un gouvernement du Parti des travailleurs. Un appel déguisé à voter Neves.

La fronde sociale de juin 2013 n’a pas empêché une victoire du PT dans les urnes. Quels sont les ressorts de cette formation et du gouvernement ?

Dilma Roussef arrive à 41,5% des voix dans un système où le vote est obligatoire. Même si son score est inattendu, la fragilité s’observe : il est le plus mauvais du PT depuis 2002 en nombre de voix. Il y a bien une érosion du vote pour le PT. Dans le sud du pays en particulier, le parti est bousculé par la droite. Dans le même temps, Neves a été défait par le PT dans son fief, le Minas Gerais. Nous avons donc un tableau inhabituel de la carte électorale, qui rend le second tour incertain. Dilma Roussef devrait gagner, mais sur un fil. Le report de voix de Marina Silva sur Neves va être très conséquent. Les deux captent le vote de la droite structurée et anti PT.

Quelles sont les armes du Parti des travailleurs à la veille du second tour ?

Parmi les forces du PT, il faut souligner son organisation militante ultra-efficace, incomparable au Brésil et ancrée sur tout le territoire. Son bilan est critiqué, mais il y a un socle très solide lié aux résultats du PT dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales, qui lui confère une assise sociale très solide. En outre, Dilma Roussef a réussi à positionner la campagne sur une question : stop ou encore ? La continuité d’une expérience post-néolibérale, par une modernisation capitaliste accompagnée d’une redistribution de la richesse et une implication de l’État dans l’économie, ou le retour du néolibéralisme le plus débridé ? Le PT est parvenu à imposer ce débat clivant. Enfin, l’implication personnelle de Lula, tardive mais réelle, a été déterminante.

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Vos réactions

  • bonjour,
    petite précision : Marina Silva a déclaré son vote à Aécio Neves publiquement, mais le parti ne donne pas de consigne de vote, officiellement. Le parti est partagé et plusieurs de ses liders ont déclaré le soutien à Dilma Roussef.

    Le 21 octobre 2014 à 16:00
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