Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 16 février 2018

La place du roi

La société française ne se serait toujours pas remise de la fin de la monarchie et on a beau avoir coupé la tête de notre Louis XVI, nous serions toujours à la recherche d’un roi pour nous gouverner. Plongée dans le dernier ouvrage de David Graeber pour mieux comprendre l’essence du pouvoir de ceux (même si celui conviendrait mieux) qui nous gouvernent.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Un spectre hanterait la démocratie française : la « figure du roi ». C’est, du moins, ainsi qu’Emmanuel Macron désigne l’occupant d’une place laissée vacante, selon lui, depuis la mort, plus précisément l’exécution, de Louis XVI. En un sens, on peut être tenté d’accorder à Emmanuel Macron que la « figure présidentielle » est venue combler, remplir cette place vide ; et que monarque absolu, monarque constitutionnel ou monarque républicain, peu importe au fond, puisque la place – celle du souverain – demeure intacte. Et de fait, tant que cette place subsiste, « ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction ». Nicolas Sarkozy, François Hollande, en désacralisant ou en normalisant la fonction, auraient porté atteinte à ses deux attributs les plus essentiels : son caractère sacré d’une part, son caractère transgressif d’autre part.

Car, si la place du souverain est une place sacrée, une place à part, c’est précisément qu’elle est aussi le lieu de la transgression légitime. Si le souverain occupe une place d’exception dans l’espace de la vie et du jeu politique, c’est que le souverain est en droit de transgresser les règles du jeu politique. Autrement dit, la souveraineté ne désigne pas seulement la mise en œuvre des règles du jeu. Elle signifie également le pouvoir de suspendre les règles du jeu, de les modifier voire d’en créer de nouvelles. C’est en tout cas ce que l’anthropologue David Graeber, figure du mouvement Occupy Wall Street, et mieux connu pour ses travaux sur la bureaucratie néolibérale, la dette ou l’anarchie, nomme « métapolitique » : le pouvoir de jouer, d’influer sur les règles du jeu politique elles-mêmes – et par conséquent de s’en affranchir, d’en suspendre la légalité, les rituels, les procédures ordinaires.

Seulement si, dans un volume inédit, publié en ligne cet hiver par les éditions HAU, David Graeber s’interroge sur la « figure du roi », c’est aussi pour mieux en distinguer « le principe de souveraineté » lui-même. Sans doute On Kings est-il d’abord un recueil d’études ethnographiques comparées, portant sur les figures du roi dans les sociétés dites primitives d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique. Mais on y croisera également la figure d’Alexandre Le Grand, ou de Sémiramis, la légendaire reine de Babylone.

Les arcanes sacrées mais contestées du pouvoir

Si les pouvoirs du roi, du souverain, sont plus ou moins étendus dans l’espace et le temps (comme le remarque David Graeber, c’est une chose de régner sur une cité, une autre chose de régner sur un pays ou un empire), reste que la souveraineté, dans les sociétés monarchiques, reste liée à un place sacrée : un lieu séparé qu’occupent le roi, sa famille, son administration, et dans les limites duquel ses décisions, même les plus arbitraires, ne sauraient être publiquement discutées, encore moins contestées. Qu’il s’agisse d’institutions comme le harem, la cour, ou en général le palais, ceux-ci restent des lieux réservés, des zones de silence et de tabous.

Seulement, ce caractère sacré des arcanes du pouvoir a aussi son envers : les places publiques, où les manifestations populaires – comme le carnaval, les fêtes – représentent autant de lieux de contestation possibles de l’autorité, et par conséquent de conflictualité entre le peuple et son roi. Si la relation entre le peuple et son roi est de type « adversariale », si elle peut toujours tourner à l’adversité, c’est que la souveraineté est, en fait, toujours partagée, divisée entre le roi et le peuple. Et si l’espace politique est divisé entre le roi et le peuple, entre le sacré et le profane, c’est que cette division est l’effet d’une division du peuple lui-même, qui tolère plus ou moins une scission, une délégation et un partage d’autorité en son sein. Autrement dit la souveraineté, dans son principe, est souveraineté populaire. Et une souveraineté populaire de nature toujours tumultueuse, conflictuelle.

Car, de fait, la place sacrée du roi est aussi, au moins virtuellement selon Graeber, la place du mort. Sans doute le roi dispose-t-il du monopole de la violence physique et symbolique : du droit de donner la mort, de désigner l’ennemi, de décider la guerre, mais aussi de battre monnaie et de prélever l’impôt à cette fin. Et est-il, à ce titre, redouté, et pareil à un dieu. Reste que ce monopole de la violence, aussi sacré soit-il, ne s’exerce que dans le cadre d’une légitimité, et d’une sacralité toujours soumise à contestation.

La place du roi, la place du mort

Encore faut-il que le roi puisse s’appuyer sur des institutions comme une armée, une police, pour faire respecter dans les faits son autorité ; mais aussi sur des corps de professionnels de la sacralisation de l’autorité, qui sacrent le roi en se consacrant comme autant de « prêtres de la justice ». Et il faudra encore, ajoute Graeber, la codification de ces sacrements par le droit, l’idée de l’intérêt général et public, et la lente apparition d’un corps de fonctionnaires ayant intérêt à l’universel, pour que quelque chose comme une structure et des appareils à proprement parler étatiques, moins douteux et facilement discutables, apparaissent.

Dans l’intervalle, si l’on peut dire, entre l’origine de la monarchie et la naissance de l’Etat moderne, la souveraineté des décisions les plus sacrées du roi reste potentiellement sujette à un doute, et même à une menace radicale. Car, comme le fait remarquer Graeber, si le roi peut toujours décider, dans le secret, de la mort d’un sujet individuel, il ne saurait, sauf à saper le fondement même de son autorité, exterminer ou se soumettre le peuple lui-même dans sa totalité. C’est dire que si donner la mort reste un privilège discrétionnaire du souverain, la souveraineté, sauf à entrer en contradiction avec elle-même, ne saurait s’exercer contre le peuple et la volonté populaire.

C’est si vrai que l’ethnographie comparée des sociétés monarchiques « primitives » est inséparable de l’étude des récits de régicides, innombrables, qui occupent une place considérable dans la culture populaire, qu’elle soit orale ou écrite. Si les exécutions de souverains « hantent », comme le dit Graeber, les révolutions modernes, et les mémoires des peuples post-révolutionnaires, c’est que la place du roi, même vide, est toujours déjà, réellement ou symboliquement, la place d’un mort. C’est dire aussi que l’intention d’occuper, ou de réinvestir cette place, est non seulement un acte de forfanterie, qui a quelque chose, en définitive, de la « bouffonnerie » (c’est le mot de Graeber). Mais, également, un acte pour le moins périlleux, de la part de celui qui, publiquement, y prétend.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.