photo cc Marja van Bochove
Accueil > Politique | Par Gildas Le Dem | 2 mars 2018

Macron : le "nouveau monde" et l’ancien régime

La dénonciation des "privilèges" des cheminots opère un retournement de sens conforme au programme néolibéral : il s’agit essentiellement de travestir en "modernisation" une vaste opération de régression sociale.

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Emmanuel-Joseph Seyiès est connu pour avoir, à la veille des États généraux – et de la Révolution française – publié une célèbre brochure : Qu’est-ce que le tiers état ?. Et chacun a bien sûr a encore en tête la non moins célèbre déclaration : « Qu’est-ce que le tiers état ? – TOUT. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? – RIEN ». Pourtant, c’est d’abord un autre essai qui fit connaître Seyiès au public : l’Essai sur les privilèges.

Et c’est ce dernier qui devrait retenir aujourd’hui notre attention. Lorsqu’ils désignent au public les cheminots comme des "privilégiés", le travail intellectuel et politique des gouvernements néolibéraux (et de leurs relais médiatiques) ne vise, en effet, rien moins qu’à disqualifier et discréditer, mais aussi à subvertir l’héritage des mots de la modernité sociale. Et, avec ceux-ci, l’histoire et les représentations associées aux conquêtes politiques des révolutions sociales passées et présentes.

S’inspirant, comme le disait Pierre Bourdieu, d’une intention paradoxale de « subversion orientée vers la restauration ou la conservation », les néolibéraux transforment, par un renversement de tous les mots et de toutes les valeurs, les réactions de défense légitimes suscitées par les régressions qu’ils décrivent comme révolutionnaires, en défense archaïque de "privilèges".

Mais ce travail vise aussi et surtout, à détruire, avec ces mêmes mots, retournés contre leur sens et leur histoire, les institutions sociales correspondantes (droit du travail, assurance chômage, régime des retraites, statuts de la fonction publique), qui sont dès lors constituées en survivances d’un temps passé et donc "dépassées" et même, contre toute vraisemblance historique, en "privilèges" inutiles et illégitimes.

La farce des "privilèges"

Les cheminots, dans le "nouveau monde" qu’Emmanuel Macron cherche à faire advenir – car l’invocation du "nouveau monde" est tout sauf un constat ; c’est en vérité un énoncé performatif qui travaille à réaliser ce à quoi il aspire : un monde inégalitaire – devraient donc, nous dit-on, sur un mode savant et avec une bonne dose de cynisme, être considérés comme des "privilégiés". Mais, précisément, qu’est-ce qu’un privilégié ? Que veut dire privilège ? Seyiès, lui, répondait très vite et très nettement à cette question : est un privilège ce qui « dispense de la loi », et ce qui fait « tort à autrui ». On pourrait d’abord se demander en quoi le statut public des cheminots – qui bénéficie tout au plus à 130.000 personnes – les situe hors de la loi commune, et plus encore, fait tort à autrui.

Passons sur le faible revenu des cheminots (tout au plus 1.800 euros par mois, soit celui de la moyenne des Français) et sur le fait que le régime de retraites des cheminots est excédentaire, et n’est donc en rien lié à la dette de la SNCF (qui est justiciable, en fait, d’une interrogation sur les décisions des dirigeants de la SNCF sur la ruineuse séparation de la gestion du réseau ferré et des transports eux-mêmes, des accords public-privé avec Vinci, ainsi que du surinvestissement dans les lignes à grande vitesse).

En quoi l’octroi d’un emploi garanti à vie (quand on sait que l’emploi de cheminot, outre sa pénibilité, exige une très haute technicité, qui ne saurait être acquise qu’au cours d’une très longue expérience, une expérience approfondie, du reste, dans le cadre d’une formation professionnelle continue), d’un régime de retraite particulier (qui est d’ailleurs conditionné par 42 années de cotisation), de journées de repos supplémentaires en échange d’un travail de nuit, les week-ends, feraient-ils, en ce sens, tort à autrui ? En quoi ces avantages (octroyés en fonction non de privilèges, mais d’une « reconnaissance », comme le dirait Seyiès, de conditions de travail éprouvantes qui concourent au bien public) lèsent-ils d’autres salariés ?

En rien, bien sûr. Sinon qu’il faut en réalité, pour ce gouvernement, mettre les cheminots au niveau non pas d’une égalité avec l’ensemble des autres salariés, mais au niveau d’une concurrence, possible et souhaitée par le gouvernement, avec de futurs salariés de compagnies privées, et ce, dans le cadre d’une libéralisation du marché et d’une privatisation de la SNCF recommandée par l’Union européenne. C’est d’ailleurs ce qu’annonce, de fait, la transformation de cette dernière d’entreprise publique en SCPI – comme, il y a peu, France Telecom qui, c’était promis, juré, ne devait pas être privatisée (avec les conséquences désastreuses sur les conditions de travail des salariés et les services aux usagers que l’on sait).

Étendre le statut des cheminots

Bien plus – au nom même de la loi commune – il faudrait en fait répondre à tous ceux qui prétendent abolir ce statut : loin de devoir être supprimé, ce statut devrait, tout ou partie, au nom de l’égalité, être étendu à tous les employés et salariés qui exercent leur professions dans les mêmes conditions de travail, à savoir à des agents de la fonction publique (on pense au personnel hospitalier, à celui de la police, etc.), mais également aux salariés du privé (comme, par exemple, ceux qui exercent leur profession dans la grande distribution, la restauration, etc.).

Au nom de la même logique, le gouvernement et sa majorité devraient également reconnaître l’exposition à la pénibilité et au burn-out et, au lieu d’en nier avec impudence la réalité, construire un arsenal législatif propre à favoriser des mesures de prévention des maladies professionnelles, des suicides, etc. Loin de travailler à défendre le statut des cheminots, nous devrions donc collectivement travailler à l’étendre partout où il est légitime d’inclure et de protéger, en ce sens, d’autres salariés. Loin d’être un privilège catégoriel, le statut des cheminots devrait constituer un point d’appui critique pour généraliser des revendications salariées légitimes.

C’est dire aussi que la question du statut des cheminots devrait, non pas opposer les cheminots et les autres salariés entre eux, mais opposer l’ensemble des salariés au gouvernement et à la politique de révolution conservatrice qu’il représente. Et que la constitution de cette opposition passe par un travail de critique et de resignification des mots, notamment ceux de "privilèges" et de "privilégiés", mais aussi d’"égalité" et de "modernité".

Les véritables questions de notre temps passent en effet non pas, bien entendu, par une abolition du statut des cheminots, mais par une interrogation sur les écarts et les inégalités économiques, de plus en plus cruelles, entre classes dominantes et classes dominées – au point qu’on puisse désormais parler d’une volonté de sécession sociale des élites. Mais aussi par une remise en cause des inégalités sociales et culturelles qui sont telles que notamment, les titres scolaires viennent redoubler et légitimer les inégalités économiques – les plus jeunes des plus diplômés, le plus souvent issus des classes dominantes, se détournant désormais franchement de la démocratie au profit de politiques libérales, inégalitaires et autoritaires.

Contre la "modernisation régressive"

Car c’est ainsi, en effet, que se reconstitue en fait ce que Seyiès appelait déjà une « caste » – un « empire dans un empire » précise Seyiès – pour qui le peuple n’est plus qu’ « un assemblage de gens de rien, une classe d’hommes créés tout exprès pour servir », et servir en fait des privilégiés qui « se regardent comme une autre espèce d’hommes ». C’est que les véritables privilégiés, les « privilégiés d’état », ainsi que le faisait déjà remarquer Seyiès, ne peuvent véritablement se regarder comme une autre espèce d’homme non pas tant par la grâce d’un Dieu, ou par un droit de naissance, que par la grâce ou la reconnaissance, qu’en réalité, « un prince fait par son brevet ou sa signature ».

C’est dire que l’action d’un État, gagné à la volonté de conservation et de restauration des inégalités, doit également, pour les conforter, associer une forme de "privilège épistémologique" à la détention de privilèges économiques et culturels, à savoir le privilège de de ceux qui savent où est le bonheur du peuple, qui se "savent" en mesure de faire le bonheur du peuple, malgré lui ou même contre lui (à coups, par exemple, d’ordonnances).

Gagner la bataille culturelle contre la "modernisation régressive" que représente, entre autres choses, la réforme du statut des cheminots passe donc par une bataille de et sur les mots. Mais aussi par la remise en question de la légitimité intellectuelle, du privilège épistémologique associé à la modernité néolibérale, qui n’habille de rationalité économique les présupposés de la pensée conservatrice, et ne se réclame de la culture et de la rationalité, du savoir savant et scientifique et de l’humanité, que pour pousser à la limite l’efficacité économique par l’introduction du marché, de la concurrence et de ses techniques d’assujettissement rationnelles.

C’est en contestant à ces agents de la noblesse d’État des propriétés intellectuelles qui ont, en fait, tout des privilèges de ceux de la noblesse au sens médiéval, que l’on peut se donner la chance d’en contester la rationalité et la modernité. Et de se donner la chance, également, non pas d’en finir avec un "ancien monde", mais bien avec ce qu’il faut appeler la restauration d’un "ancien régime".

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  • Tout ceci est fort bien écrit et très juste mais 70% des citoyens sont d’accord sur le statut des cheminots avec Macron...même Onfray est payé pour leur taper dessus !

    Dominique FILIPPI Le 2 mars à 12:19
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  • novlangue pour un nouveau monde...

    carlos Le 2 mars à 12:19
       
    • carlos Le 2 mars à 12:19
      Que veux tu dire ?

      Dominique FILIPPI Le 2 mars à 15:01
    •  
    • @D. Filippi - Que l’inversion et l’oblitération du sens des mots ainsi que l’usage de slogans réducteurs suffisent à certains pour décrire un nouveau monde... qui n’a rien de différent quant à l’ancien...

      carlos Le 2 mars à 16:19
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  • Carlos Le 2 mars à 16:19

    Tu parles de l’auteur de l’article ou de moi ?

    Dominique FILIPPI Le 2 mars à 16:48
       
    • @D. Filippi - pardon de ne pas avoir précisé, mais je parlais d’un des aspects abordé dans l’article.

      carlos Le 2 mars à 17:35
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  • "A part ça , vous reprendrez bien une tasse de thé ?"

    buda Le 2 mars à 18:39
       
    • JOOOSEEEEPHHHH Le thé est meilleur que la vodka !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

      Dominique FILIPPI Le 3 mars à 12:54
  •  
  • J’ajouterai à ce que dit l’auteure que nous ne sommes plus à une époque où très peu de gens avaient accès à la connaissance.... pas plus que leurs horizons quotidiens...nous sommes passés de la paroisse au monde et l’espérance de vie a triplé depuis Sieyes ! Il convient donc ne pas forcer le trait quant aux analogies indéniables mais un peu rapides entre une époque où la bourgeoisie était triomphante parce que révolutionnaire et celle de maintenant qui est tout sauf progressiste. C’est aussi passer par dessus l’essentiel à savoir que ce qui mine la domination bourgeoise est la baisse inexorablement tendancielle du taux de profit, baisse qui la rend plus agressive et dépendante des appareils idéologiques d’état (chers à Louis Althusser)pour conserver son hégémonie culturelle. Si le parti médiatique (Appareil Idéologique d’Etat s’il en est !) insiste tant sur le
    Venezuela ou l’aspect impétueux de JLM, c’est pour arrimer les couches moyennes - qui sont le plus dominées par l’idéologie de centre gauche de la bourgeoisie de toujours - à cette hégémonie idéologique, la forçant à adopter les mêmes schémas de représentation du monde qu’elle. Gramsci dans "lettres de prison" analyse très bien cela .Je rejoins en cela Gildas, à savoir l’importance de la guerre idéologique, tout en me permettant de dire qu’il semble sous-évaluer le lien dialectique entre l’économique et l’idéologique. On ne gagnera les couches moyennes donc la victoire sur le Capital que si celles-ci voient leurs conditions de vie sensiblement s’aggraver....pour cela...on peut faire confiance à la financiarisation du capitalisme....et à LFI...avec un peu moins de Venezuela...un peu pons de moraline...un peu moins d’idéalisme vis à vis des pays du Sud...un peu plus de prise de conscience sur les questions d’immigration à savoir que les gens ne veulent pas de personnes qui viennent déranger leurs habitudes au minimum et a fortiori leur sécurité et leur sureté.....un peu plus de franchise quant à notre position sur l’Europe où nous savons que nous n’aurons que le choix du plan B et tout ce qu’il implique comme mobilisation des forces vives de la nation lorsqu’elle aura décidé de nous confier son destin....un peu plus de combativité sur le rejet du concept terriblement entré dans les consciences d’appartenance au monde occidental c’est à dire au capitalisme de prédation sur la nature et sur les hommes.

    Dominique FILIPPI Le 4 mars à 09:54
       
    • erratum l’auteur

      Dominique FILIPPI Le 4 mars à 10:40
    •  
    • @D. Filippi - Le programme de la FI ne consiste pas à "copier" le Vénézuela ou à appuyer les dictateurs sanguinaires... Il y a + de 350 mesures dans "l’avenir en commun", je ne crois pas qu’il y soit cité une seule fois le mot "Vénézuela", ou qu’il y ait autre chose que le mot "PAIX" au chapitre international ! Il m’apparait difficile de faire moins...

      Quant à la moraline et à l’idéalisme vis à vis des pays du sud que tu cites, je n’y vois que la nécessaire et saine remise en question des relations déséquilibrées que nous entretenons avec nos voisins et qui apparaissent comme le symptôme d’une stratégie prédatrice destructrice qui a conduit l’humanité là où elle est aujourd’hui, c’est à dire au bord du gouffre. Notre confort ne pourra jamais être réel s’il doit se faire au détriment des autres... pas pour des questions morales, mais parce qu’on est indubitablement rattrapé par son passé.

      " Moins d’immigration, plus de sécurité et de sureté "... A croire que le programme de LFI ne traite pas de ses questions ! Le mouvement a au contraire des positions claires sur le sujet. Le mieux est donc que tu ailles lire les livrets du programme "l’avenir en commun" pour t’enquérir des politiques que nous souhaitons mettre en œuvre sur le sujet et notamment les livrets 2, 3, 25, 32 et 33 (€ntre 20 et 30 pages à chaque fois, permets moi de ne pas te les résumer ici) :
       la sécurité et la sûreté.
       migrations et des réfugiés.
       la géopolitique, la Défense et la Garde nationale.
       la laïcité.
       la francophonie politique.

      Quant à notre position sur l’Europe, je regrette mais tu es un peu trop pessimiste sur l’issue de négociations avec l’Union Européenne... La France n’est pas la Grande Bretagne, cette dernière s’était déjà placée depuis longtemps à la marge, ce qui n’est pas du tout le cas de notre pays. S’il y a un plan A, c’est qu’on pense pouvoir le réaliser... grâce notamment à l’arme de dissuasion qu’est le plan B et qui montre notre détermination à changer les ressorts de l’Europe pour ceux d’une Europe des peuples. Après tout, l’ambition internationaliste qui est la notre ne devrait pas nous faire reculer à tenter de convaincre tous nos voisins proches que le camp de l’Union Européenne doit devenir celui de l’indépendance et du "non-alignement" avec les autres puissances mondiales que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine ! Nous devons choisir de travailler en bonne intelligence avec TOUS ces pays et donc repenser les relations avec ceux que nous avons laissé de côté à savoir la Russie et la Chine.

      Franchement, le programme est clair et jouer le jeu des pouvoirs médiatiques et politiques adverses qui veulent brouiller notre message n’est à mon sens pas du tout une stratégie efficace. En effet, Adopter ton point du vue sur l’immigration et la sécurité, c’est dire aux électeurs que FI ou le front national, c’est la même chose (je préfère notre programme là-dessus) ! Il faudrait au contraire profiter des mises en lumière ciblées de nos adversaires pour interpeller les gens sur la nécessité de s’interroger sur ce qui produit REELLEMENT les obstacles qu’eux et leurs enfants devront surmonter tous les jours pour vivre sereinement !

      carlos Le 5 mars à 07:57
    •  
    • Très bon commentaire ! Enfin quelqu’un capable de réfléchir plutôt que d’asséner une opinion aussi généreuse soit-elle et, de plus, en citant Althusser. L’analyse des couches intermédiaires intellectuelles me paraît tout à fait pertinente. Brecht déjà avait fort bien cerné leur ambiguïté dans une pièce au titre délicieusement chinois mais dont j’ai oublié le nom ! Pièce comportant une myriade de personnages joués par un nombre restreint d’acteur, ce qui est une prouesse théâtrale. Sur cette chinoiserie, je tire ma révérence

      Jacques Le 5 mars à 20:13
  •  
  • Tout ce que tu écris là je l’ai écouté des tas de fois tous les matins pendant mes huit kms de marche....Je l’ai également répercuté....et j’ai constaté que je vidais l’océan à la petite cuiller.... et qu’il serait bien justement pour éviter ce qui arrive à tous les pays d’Europe en ce moment...et éviter de dire "c’est dans notre programme" que personne ne connaît faute ....de combattants...et pour cause !

    1. Le sale boulot du parti médiatique .
    2. Notre manque de lisibilité et de visibilité sur des sujets majeurs dont celui de l’immigration et celui de l’Europe.

    N’insulte pas ton intelligence et la mienne avec de tels arguments...notamment de faire le jeu du FN et de aussi (tu l’as oublié celui là) de Wauquiez .

    Dominique FILIPPI Le 5 mars à 11:31
  •  
  • Bonjour
    Ce qui me désole le plus , c’est de voir Besancenot, NPA servir la soupe, aux médias Anti FI et anti mélenchon, a l"émission ONPC , il n’a pas arrêter de taper sur Mélenchon , les journalistes buvez du petit lait, qui en redemandez. Soit il n’a pas compris qu’il était instrumentalisé, la aussi, soit le NPA croie se refaire une santé sur le dos de FI, ce qui est du doux rève. soit il a négocier un deal stupide , vous me laisser parler sur la SNCF et je déblatère sur Mélenchon, en retour.....

    BOB Le 5 mars à 16:22
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