Accueil > Culture | Par Pablo Pillaud-Vivien | 18 janvier 2018

Un Gallet dans la chaussure du CSA

Chaque jour, un membre de la rédaction de Regards prend la plume pour livrer son humeur. Jeudi, c’est au tour de Pablo Pillaud-Vivien... qui interroge la stratégie de l’exécutif vis-à-vis de l’audiovisuel public.

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On croyait ce temps révolu… mais voilà que le gouvernement français témoigne à nouveau de son envie irrépressible de peser de tout son poids dans le choix des présidents de l’audiovisuel public. En l’espèce, c’est Mathieu Gallet, l’actuel PDG de Radio France, qui est sur la sellette, le Conseil supérieur de l’audiovisuel ayant acté, hier, de se réunir pour décider dès la semaine prochaine, de mettre fin ou non, à son mandat. Depuis la loi sur l’indépendance de l’audiovisuel public du 15 novembre 2013 qui avait mis fin à la désignation des présidents de l’audiovisuel public par le président de la République, le CSA est désormais la seule autorité à pouvoir décider de son sort.

En soi, la procédure n’a rien d’exceptionnelle : le CSA, autorité publique indépendante, peut retirer, sur décision motivée et quand il le souhaite, le mandat de n’importe quel-le président-e de l’audiovisuel public. Mais en l’occurrence, c’est la forme qui pêche : car si Mathieu Gallet a été condamné lundi en première instance à 20 000 euros d’amende et un an de prison avec sursis pour favoritisme lorsqu’il était à la tête de l’Institut national de l’audiovisuel – condamnation dont il a immédiatement fait appel – au strict regard de la justice, il n’est pas encore condamné.

Une ministre de la culture sous surveillance

Pourtant, sans attendre la décision finale de la justice, Françoise Nyssen, ministre de la culture et de la communication, a, dès le lendemain, commenté très sèchement la position du PDG, jugeant qu’il n’était pas « acceptable » qu’il reste à son poste et que l’intéressé, comme le CSA, devaient en « tirer les conséquences ». Mais ce n’est pas elle qui tire les ficelles : le dossier, brûlant s’il en est, est piloté en hauts lieux, par l’Elysée et Matignon. Or, précisément, ce sont ces mêmes Elysée et Matignon qui seraient agacés par la ministre que l’on trouverait trop peu politique. La déstabiliser pour mieux s’en débarrasser ? Une stratégie qui avait déjà été celle du précédent gouvernement lorsqu’il avait voulu se séparer de Fleur Pellerin…

En tout état de cause, ce que fait le gouvernement, ça s’appelle un méchant coup de pression. D’autant que le gendarme de l’audiovisuel s’est exécuté dans la foulée. Mais du coup, quel va être l’objet des discussions des sages du CSA quand ils vont aborder le cas Mathieu Gallet ? Rien n’est moins clair : d’une procédure de justice qui suit son cours ? Des bonnes audiences des chaînes de Radio France ? De la gestion d’un président en cours de mandat ? Du fait qu’ils ne l’auraient peut-être pas choisi en 2012 s’ils avaient eu connaissance de ses petits problèmes de l’époque INA ? Le mystère reste entier mais pas sûr que cela soit déontologiquement très pertinent.

Si la procédure du CSA allait jusqu’au bout, ce serait la première fois qu’un gouvernement réussirait à obtenir la tête d’un dirigeant de l’audiovisuel public avant la fin de son mandat – avec l’exception notable de Philippe Guillaume, à la tête de France Télévision, qui dut quitter l’établissement public à la suite de pressions politiques. On se souvient pourtant de l’époque du président Sarkozy où beaucoup criaient à l’ingérence du pouvoir sur les médias publics car il procédait lui-même aux nominations des patrons de Radio France et de France Télévisions ; et bien, même à ce moment-là, il avait laissé à Jean-Paul Cluzel et Patrick de Carolis, l’opportunité de terminer leur mandat.

La refonte totale de l’audiovisuel public en perspective

Emmanuel Macron n’a jamais caché son ambition d’offrir à la France une nouvelle offre en matière d’audiovisuel public. « Honte de la République », « BBC à la française », « transformation profonde » : la feuille de route a toujours été assez floue mais il est certain qu’on travaille à un grand chamboulement. Mais pour aller vers où exactement ? Et c’est là que ça commence à devenir inquiétant car une proposition de loi a d’ores-et-déjà été déposée par un sénateur La République En Marche, André Gattolin, en décembre dernier – qui a d’ailleurs été reçu cette semaine par la ministre de la culture.

Notant que la nomination des patrons de l’audiovisuel public par le CSA a atteint ses limites et qu’elle était par trop opaque et problématique (et on ne peut que lui accorder raison sur ces points), il préconise un choix des conseils d’administration. Pour l’instant, ça va encore… Sauf qu’il procèderait aussi à une modification de la constitution de ces derniers : dix des douze sièges seraient nommés par l’Etat avec pour seule garantie d’indépendance, l’aval obligatoire des commissions des affaires culturelles de l’Assemblée nationale et du Sénat à la majorité des trois cinquièmes. Vu comme ça, ça ressemble vraiment à une mise sous tutelle.

Ajoutons à cela la petite mais perfide disposition qui permet au CA de destituer immédiatement son président à partir de la publication de la loi. De quoi faire valser, encore plus facilement que par le truchement du CSA, Mathieu Gallet… Mais pas uniquement : car Delphine Ernotte, PDG de France Télévisions, est aussi clairement dans le viseur de l’exécutif qui lui savonne la planche depuis de nombreux mois. Bref, on n’a pas fini d’entendre parler de nos patrons de médias publics – surtout si, comme cela se dessine actuellement, le gouvernement décide d’en faire un de ses prés carrés... quitte à biaiser la démocratie.

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  • Pablo Pillaud-Vivien

    Le CSA « comprend sept membres nommés par décret du Président de la République. Le président est désigné par le Président de la République, trois membres sont désignés par le président du Sénat et trois autres par le président de l’Assemblée nationale. » ( csa.fr)

    Comme « autorité publique indépendante » on peut faire mieux .

    Gege Le 18 janvier à 10:47
  •  
  • Si ils virent Galet, vireront-ils aussi les tartuffes du comité d’éthique nommés par lui-même ?( Voir les chroniques d’Acrimed à ce sujet).

    franck-y Le 18 janvier à 11:49
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  • Cette bataille doit être prioritaire pour LFI. Pourquoi pas une grande manif nationale à Paris devant France Televisions ou le CSA ?

    Dominique FILIPPI Le 19 janvier à 09:15
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