Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 17 janvier 2020

Alexis Anne-Braun : « Sans engagement républicain et de gauche, il est difficile de s’épanouir en tant qu’enseignant »

Il vient de sortir Ce qu’il aurait fallu dire (Fayard), lhistoire de Victor, un jeune enseignant agrégé qui vient d’être nommé à Friville-Escarbotin, dans la Somme. On y parle de son mépris un peu hautain pour la province et de sa déprime pour tout ce qui s’oppose à son idéal bourgeois. Alexis Anne-Braun est l’invité de #LaMidinale.

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 Sur le personnage principal du livre 
« Il y a beaucoup de moi dans ce personnage [Victor]. »
« Le personnage est très conscient d’appartenir à une bourgeoisie intellectuelle. Il essaie de dépasser cette vision méprisante du milieu scolaire qui pour plein de raisons est un lieu dysfonctionnel. »

 Sur les « ploucs qui votent FN de la baie de Somme » 
« Il y a la fois un vote communiste très fort et dans le même temps une montée du Front National. Mais même cette analyse politique ne dit rien des vies qui s’y jouent. »
« L’absence de réponse de Victor n’est pas du tout un consentement à une analyse qui serait seulement, rapidement politique, de la situation de la Picardie. »

 Sur les zones pavillonnaires et le regard de Victor sur la province 
« Je décris Victor comme quelqu’un qui a grandi dans une famille de classe moyenne aisée d’une région plutôt favorisée puisqu’il a grandi en Alsace à Strasbourg. Il a un habitus de gauche, ses parents étaient abonnés à Télérama et déjà adolescent il le lisait. »
« On le voit avec les gilets jaunes : cette révolte du peuple est liée à une nouvelle forme d’urbanisation. »
« Les grands mouvements politiques sont toujours liés à l’urbanisation que se soit les barricades pour le Paris d’avant Haussmann ou les ronds-points et les supermarchés pour les gilets jaunes. »
« En lisant Télérama, Victor découvre cette France qu’il ne connaissait pas en habitant le centre ville de Strasbourg. »
« Victor essaie de transformer cette vision très dépréciative de cette France périurbaine. »
« Il essaie de voir comment on peut se réapproprier des paysages qui sont inhumains parce qu’inhabitables. »
« Pour beaucoup, ces résidences pavillonnaires sont un accomplissement social d’être enfin propriétaire. Mais derrière il y a énormément d’endettement, il y a peu de vie de quartier, il y a plus de service public, les centres-villes sont déserté et les usines ont fermé. »
« Je reste persuadé que [ces zones pavillonnaires] créent une forme de vie qui est peu propice à l’épanouissement au développement d’une culture politique et de solidarité qu’il pouvait y avoir dans ces villages ouvriers. »
« C’est pas un hasard si le Front national commence à récupérer ces zones qui sont marquées par le chômage mais aussi une forme urbaine très désocialisante. »

 Sur les transformations possibles de ces zones 
« C’est un livre qui est porté par un sentiment géographique très fort avec une description qui se veut la plus précise des paysages. »
« Un des recours possible pour changer son regard sur ces choses-là, c’est de passer par la médiation de l’art : la photographie, le cinéma ou la littérature. »
« Victor le dit : l’art peut nous aider à faire des paysages les lieux d’une forme de beauté contemporaine. Je ne sais pas en revanche si cette beauté est compatible avec les solidarités politiques et sociales dont je parlais. »

 Sur Victor le professeur 
« Ça fait partie de l’échec du personnage de Victor : il essaie de les sauver [ses élèves]. Victor est professeur agrégé de philosophie, il se retrouve dans cette zone et il essaie de les sauver. Il se rend compte qu’il est leur ennemi de classe : il est identifié comme le parisien. »
« Victor est professeur de philosophie donc il leur parle d’aliénation sociale, de liberté, de bonheur et en même temps il incarne quelque chose que ses élèves détestent. »
« Il y a une violence dans les deux sens : lui est violent à leur égard puisqu’il porte un regard dont il se rend bien compte qu’il est dépréciatif. Et eux, ses élèves sont xénophobes, homophobes. »
« La classe est le lieu d’un combat difficile. »

 Sur la domination de classe 
« Victor part dans l’idée de les sauver [ses élèves] et il se dit que c’est une mission d’arriver dans la Somme, dans un lieu qui est lié dans son imaginaire comme un lieu de vote FN, avec beaucoup de chômage et une vision très négative de ces espaces. »
« Victor se dit que s’il faut enseigner la philosophie quelque part c’est là [dans la Somme], pas à la Sorbonne. Il est animé par cette volonté de faire abc eux de faire une sorte de classe révolutionnaire pour leur changer la donne. Il y a beaucoup de candeur et de bêtise là-dedans. »
« À la fin du roman, Victor se dit : ‘pourquoi les sauver, c’est à moi de me sauver’. »

 Sur la vocation d’enseignant 
« Être enseignant, c’est un engagement parce que les conditions du métier d’enseignant sont difficiles, surtout dans les premières années. »
« Si on n’est pas porté par un engagement républicain, de gauche, c’est très difficile de s’épanouir dans ce métier. »
« Victor a l’impression d’être sur le front alors que ses amis, eux, ne sont pas sur le front. Il y a un décalage. Victor questionne son engagement et se demande s’il a les épaules assez solides pour cet engagement. »

 Sur la crise du métier d’enseignant 
« Le terme de vocation est lié à une conception du métier qui n’existe plus vraiment. »
« Chez les jeunes générations, le métier d’enseignant n’est plus un métier qui fait rêver. »
« C’est un métier qui est dévalorisé. »
« L’idée de vouloir devenir enseignant a longtemps été une façon de s’élever socialement : aujourd’hui, il n’y a plus la reconnaissance ni sociale ni économique. »
« Ceux qui continuent d’avoir cet engagement sont des gens admirables. »
« On est tous responsable de l’échec du système scolaire. »
« Aujourd’hui, il semble qu’il y ait une vraie résistance de la part des enseignants à la loi de l’école de la confiance parce que beaucoup d’entre eux ont encore une conception très disciplinaire de leur métier (…) or aujourd’hui les réformes vont plus dans le sens d’un formatage. »
« Il y a une vraie fracture entre le corps enseignant et les réformes de l’Éducation nationale. »
« Les profs sont des éducateurs et plus de propriétaires d’un savoir qu’ils sont sensés transmettre et partager. »

 Sur l’auteur et son métier d’enseignant 
« J’ai hâte de retourner en classe. J’ai pris une disponibilité pour réfléchir à mon parcours et pour me rendre compte de ce besoin que j’ai de transmettre des connaissances. Ça ne m’empêche pas d’être inquiet. »
« La philosophie reste une matière que l’on enseigne qu’en Terminale (…). C’est une matière qui arrive trop tard. »
« Il y a aussi une crise à l’université avec un manque de poste. C’est une discipline, la philosophie, qui est en danger en France. »

 Sur la mobilisation des enseignants 
« Quand les enseignants se mettent en grève, ça ne dérange personne et ça amuse les élèves qui n’ont plus cours. »
« Les revalorisations salariales [annoncées par Jean-Michel Blanquer] sont anecdotiques parce qu’elles étaient promises depuis longtemps, l’indice était gelé depuis des années. Ça n’est pas vraiment un progrès social parce qu’on l’attendait tous. Et il y a la peur que ces augmentations soient conditionnées à une augmentation du temps de travail, ce qui est absolument inimaginable. »
« Les fonctionnaires sont par ailleurs très impacts par la réforme des retraites. »

 Sur les mesures à prendre 
« Il faudrait une augmentation des effectifs parce que les classes sont surchargées. »
« J’ai toujours enseigné dans des classes avec 35 élèves et c’est très difficile d’enseigner dans ces conditions-là. »
« Il faut une véritable revalorisation des salaires des enseignants pour une reconnaissance sociale et économique du métier. »
« L’enseignant reste au centre de la vie d’un lycéen et des parents d’élève. La place de l’enseignant n’est pas à regagner au sein de la communauté éducative. En revanche, c’est le regard que la société a sur les enseignants doit évoluer. »
« Chez les hommes politiques ou dans les grands médias, il y a une conception assez dépréciative de l’enseignant : il ne travaille pas beaucoup et a des conditions privilégiées. »
« On se dirige vers un système à l’anglo-saxon où les meilleurs élèves partent dans les établissements privés et c’est même dans ces établissements-là que sont recrutés nos ministres, présidents et dirigeants. C’est un vrai problème. »

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