Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 3 octobre 2019

Alexis Lévrier : « Eric Zemmour est à la haine anti-musulmans ce qu’Alain Soral est à la haine anti-juifs »

Les médias sont au coeur de nombreuses polémiques : banalisation des idées du Rassemblement national, surexposition d’Eric Zemmour, critiques de l’émission Quotidien par la France insoumise ou réforme de l’audiovisuel public... Pour en parler, Alexis Lévrier, spécialiste de l’histoire de la presse, est l’invité de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

 Sur la présence de l’extrême droite dans les médias 
« François Mitterrand, au début de son deuxième septennat, avait écrit aux grandes chaînes de l’époque pour dire que l’on n’accordait pas assez de place au Front national et que c’était un parti légitime qu’il fallait représenter. Du coup, ensuite, il a eu des invitations dans les médias. »
« Le pouvoir politique utilise parfois le Front national et la façon dont les médias en parlent pour remplir des objectifs politiques – ici, diviser la droite. »
« Il y a une légitimité à faire parler le Rassemblement national dans la mesure où ils étaient au deuxième tour de l’élection présidentielle pour la deuxième fois en trois élections et où il représente 20 à 25% de l’électorat. »
« Ce qui pose problème, c’est le manque de transparence et de lisibilité : quand on présente comme un journaliste, quelqu’un qui est devenu un polémiste… »

 Sur la banalisation du discours de l’extrême droite 
« Il y a une banalisation dans l’opinion publique du discours [du Rassemblement national]. »
« Jacques Chirac, même s’il y a eu les propos sur le bruit et l’odeur ou l’appel de Cochin, avait une attitude très stricte et claire vis-à-vis du Front national : aux élections régionales en 1998, il a empêché la constitution de groupes au sein des conseils régionaux, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 2002, il a refusé de dialoguer avec Jean-Marie Le Pen… Aujourd’hui, personne ne ferait ça. »
« C’est difficile pour les journalistes : s’ils ne font pas de place au Rassemblement national et à ses leaders, ils pourront crier au complot et à la diabolisation. Et s’ils les invitent, ils risquent de participer à la banalisation de leur discours… »

 Sur Eric Zemmour 
« Eric Zemmour fait partie des rares journalistes auxquels il reconnaît une légitimité – y compris à une époque où Eric Zemmour n’avait pas encore épousé cette ligne d’extrême droite identitaire… »
« De la part de France inter, il y a sûrement une volonté de clarifier les liens entre Jean-Marie Le Pen et Eric Zemmour (et pas seulement avec sa fille et sa nièce). »
« CNews, auparavant, c’était I-télé et Eric Zemmour y participait dans une émission de qualité qui s’appelait “Ca se dispute”. A l’époque, il était souverainiste, revendiquait d’avoir voté pour Jean-Pierre Chevènement en 2002 et il parlait assez peu, à ce moment-là, de l’islam. CNews veut renouer avec ce type d’émission qui avait fait le succès d’I-télé. Sauf qu’entre temps, Eric Zemmour a complètement changé de discours et il n’est plus journaliste. »
« Le journalisme, plus qu’une carte de presse, c’est un rapport aux faits et à la vérité. Or Eric Zemmour aligne les contre-vérités, les insultes et les injures à l’égard de l’islam. »
« Il faut distinguer la critique de l’islam et la haine des musulmans – et, à ce titre, le terme d’islamophobie est problématique. La loi sur la presse de 1881 est très claire. Il n’y a plus de délit de blasphème : on peut dire tout ce que l’on veut sur la religion chrétienne, la religion musulmane ou la religion juive mais on n’a pas le droit en revanche d’attaquer les personnes ou les communautés de personnes. Or c’est précisément ce que fait Eric Zemmour – il manque ainsi à tous les principes qui régissent le droit de la presse. »
« Eric Zemmour est un polémiste identitaire, proche de Renaud Camus et donc extrêmement dangereux. »

 Sur les chaînes d’information en continu et leur responsabilité 
« Sur les chaînes d’information en continu, il y a des émissions de qualité, des intervenants de qualité et des journalistes de qualité. Le problème, c’est qu’elles sont dans une logique d’audience… »
« LCI a diffusé en direct le discours d’Eric Zemmour lors de la convention de la droite – ils l’ont regretté après mais on lui a donné une tribune disproportionnée par rapport à ce qu’il représente. Il y a clairement une recherche du buzz et de la polémique. Ce n’est pas une question idéologique, c’est une recherche d’audience. »
« Pour moi, Eric Zemmour n’a pas sa place à la télévision. »
« Il y a des limites à la liberté d’expression : dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est-à-dire le moment où l’on fixe la définition de la liberté d’expression, l’article 11 dit bien : “tout citoyen peut parler, écrire et s’exprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cadres déterminés par la loi”. Même en 1789, les révolutionnaires ont dit que la liberté d’expression ne pouvait pas être totale. »
« Avec Eric Zemmour, on est dans l’injure raciale répétée systématique et condamnée par la justice. »
« Eric Zemmour est l’équivalent pour la haine anti-musulmans de ce qu’Alain Soral peut être pour la haine anti-juifs et je ne vois pas pourquoi Alain Soral n’est plus dans les médias alors qu’Eric Zemmour est partout. »
« Il y a un changement de l’attitude des journalistes puisque la rédaction du Figaro s’est désolidarisée d’Eric Zemmour qui écrit toujours dans les pages du quotidien… cela pose problème aux véritables journalistes de la rédaction. »

 Sur la défiance envers le monde médiatique 
« La critique des médias, souvent légitime mais parfois complètement fantasmée et excessive, existent depuis qu’il y a des journaux, c’est-à-dire depuis le XVIIè siècle. »
« Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’utilisation que font les politiques de la critique des médias… »
« On a beaucoup joué avec le feu vis-à-vis des médias dans la campagne de 2017 : les discours du candidat François Fillon, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin qui avait fait sifflé les journalistes dans un meeting, les propos de Jean-Luc Mélenchon qui continue au moment de sa convocation devant le tribunal et même Emmanuel Macron au moment de l’affaire Benalla, dans les jardins de la Maison de l’Amérique Latin : “nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité, un pouvoir médiatique qui se prend pour un pouvoir judiciaire”… De la bouche du Président de la République, garant des institutions, garant de l’existence de contre-pouvoirs qui se permet de tenir de tels propos sur la presse – qui n’avait fait que son travail ! »

 Sur la critique de Jean-Luc Mélenchon à l’encontre de la sélection des images par l’émission Quotidien 
« Quotidien a eu une attitude assez transparente à l’approche de la convocation en rendant publics tous les rushs. Je les ai regardés et l’on voit que Jean-Luc Mélenchon outrepasse tous les gestes normaux d’un président d’un groupe parlementaire et d’un chef de parti qui a fait 18% à la présidentielle. »
« La stratégie qui consiste à dire que tous les journalistes sont à mettre sur le même plan, “le parti médiatique” – il l’a encore dit récemment – a contribué, entre autres, à faire passer la France insoumise de 18 à 6% et est contestée en interne : des gens comme Clémentine Autain ont une lecture complètement différente de ce qui doit être l’attitude de la France insoumise vis-à-vis des médias. »
« Evidemment que des journalistes font mal leur travail, qu’il y a des erreurs, qu’il peut y avoir de la manipulation – les médias sont tout, sauf parfaits -, mais tous les mettre dans le même sac et les envelopper dans le même mépris et le même dénigrement, c’est l’attitude d’un leader populiste et c’est très dommage pour la France insoumise qui aurait pu être un parti d’opposition à Emmanuel Macron mais qui là, à mon avis avec de tels propos, se discrédite. »

 Sur l’urgence à réformer sur la question de la concentration des médias et de leur indépendance 
« On a une bonne nouvelle avec ce qui s’est passé pour Le Monde qui fait suite à ce qui s’était passé avec Médiapart, c’est-à-dire les solutions prônées par Julia Cagé pour garantir l’indépendance éditoriale de ces titres. »
« On a eu très peur pour Le Monde que le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky puisse en prendre le contrôle majoritaire sans l’assentiment des journalistes – ce ne sera pas le cas. »

 Sur la réforme de l’audiovisuel public proposé par le Ministre de la Culture et de la Communication 
« L’idée de rassembler France Médias Monde, l’INA, Radio France et France Télévisions dans une même structure qui va s’appeler France Médias, c’est un engagement d’Emmanuel Macron qui rappelle l’ORTF, démantelé en 1975 par Valéry Giscard d’Estaing qui voulait en finir avec le monde gaullo-pompidolien de la tutelle exercée sur l’audiovisuel public. Et là, on renoue avec ça… Ce qui est un peu inquiétant. »
« Le gouvernement a imaginé des garanties pour que le PDG ne soit pas nommé par le CSA mais par un conseil d’administration… il faut attendre et je leur laisse le bénéfice du doute. »
« Ce qui m’ennuie beaucoup plus, c’est la logique de démolition des services publics. »
« Quand on demande à Radio France de faire un plan d’économies de 60 millions alors que leur budget de fonctionnement est de 650 millions, on n’est pas dans une logique de réduction des coûts mais de démolition du service public. »
« Et cela arrive au moment-même où l’audiovisuel a une excellente image, réalise des scores d’audience tout à fait remarquables – notamment Radio France avec France Inter et France Culture. »

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