Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 21 mai 2021

« L’erreur de Macron, c’est d’avoir pensé pouvoir contrôler les journalistes parce qu’il connaissait les actionnaires »

La présidence de la République sous la Vème entretient des rapports particuliers avec la presse. Emmanuel Macron marque-t-il une rupture ou une continuité par rapport à ses prédécesseurs ? Alexis Lévrier, historien du journalisme et auteur de Jupiter et Mercure, le pouvoir présidentiel face à la presse (éditions Les Petits Matins/Celsa) est l’invité de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la presse et le pouvoir 
« Il y a une histoire française du journalisme marquée par la dépendance à l’égard de l’Etat. »
« Il y a eu, depuis le XVIIe siècle, des tentatives de créer des journaux indépendants qui ont été tout de suite remis sous le contrôle de l’Etat. »
« Il y a un assujettissement historiquement de la presse. »
« La Ve République revient aux origines d’un point de vue politique et médiatique : on a un pouvoir fort, vertical, centralisé et incarné. »
« Quand De Gaulle crée la Ve République, il assume son origine monarchique ce qui pose inévitablement problème pour la presse, même si l’on n’est pas dans un système aussi contrôlé que l’Ancien Régime ou le Premier Empire. »
« L’inquiétude qu’on aurait pu avoir quand Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir, c’est qu’il a assumé aussi cette origine monarchique. »
« Emmanuel Macron, pour rompre avec François Hollande qui était dans un rapport horizontal avec les journalistes, de grande proximité voire de grande connivence, a voulu revenir à cette tutelle. »
« Quand on voit les débuts réussis d’Emmanuel Macron avec la marche au Louvre ou l’extrême verrouillage de la communication, on voit aussi qu’il a été bien accueilli par les journalistes. On aurait pu se dire qu’à ce moment, la presse n’allait pas assumer son rôle de contre-pouvoir. Mais très vite, elle a critiqué la tentation de la main-mise sur les médias. »
« Le grand moment de basculement, c’est l’affaire Benalla : c’est une enquête journalistique qui démasque le pouvoir en exhibant les méthodes de communication très verrouillées du pouvoir (…). A ce moment-là, la presse a repris son rôle de contre-pouvoir. »
« Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, passée la première année où elle a eu du mal à trouver son juste rôle vis-à-vis du pouvoir, elle a assumé son rôle de contre-pouvoir. »
« Le quinquennat d’Emmanuel Macron marque une sorte de dignité du journalisme, notamment la presse écrite. »

 Sur l’homogénéité de la presse 
« Dans la Ve République, il faut bien distinguer les médias audiovisuels de la presse écrite. »
« Si on revient aux origines, De Gaulle décide d’utiliser l’ORTF comme un moyen de répondre à la presse écrite. »
« La presse, c’est l’antre du pouvoir jupitérien. »
« Il y a une lacune d’Emmanuel Macron par rapport à ses prédécesseurs - et qui était sa force à l’origine -, c’est de ne pas très bien connaître la presse, et vice-versa. »
« Sibeth Ndiaye, Sylvain Faure et Ismaël Emelien ont traité de haut, de manière méprisante allant jusqu’à l’injure, les journalistes et ce, dès la campagne. »
« L’erreur d’Emmanuel Macron est d’avoir pensé que parce qu’il connaissait les actionnaires, on pouvait contrôler les journalistes. »

 Sur le rapport d’Emmanuel Macron à la presse au prisme de sa soi-disant modernité 
« La start-up nation, c’est juste du vocabulaire. »
« Emmanuel Macron, c’est un Jean Lecanuet qui a réussi. »
« Emmanuel Macron, dès la campagne, assume de prendre en exemple la monarchie, Bonaparte, De Gaulle et Mitterrand - des monarques républicains ou non qui ont assumé un pouvoir très vertical et une tutelle sur la presse. »
« Les gilets jaunes témoignent de la fragilité du monarque Macron qui n’a pas suffisamment de relais dans la presse et notamment dans la presse régionale. »
« Dans son rapport à la presse, Emmanuel Macron, ce n’est pas du tout le nouveau monde. »
« L’interview par Laurent Delahousse d’Emmanuel Macron, c’était un terrible retour à l’Ancien Régime : il accompagne le Président dans l’Elysée en lui posant des questions extrêmement convenues. On aurait dit un courtisan… Heureusement, ça n’est pas toujours comme cela, notamment lors de sa confrontation avec des journalistes comme Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin. »

 Sur le rôle de la presse dans l’hyperpersonnalisation de la politique dans le Ve République 
« De façon assez sidérée, j’ai constaté que la presse assumait parfois son infériorité, notamment quand des journalistes trouvent normale la verticalité du pouvoir. »
« La presse reflète et accompagne l’opinion publique - même si cela peut se faire au prisme d’un miroir déformant. »
« Les journaux français ont accompagné le goût des Français pour la personnalisation du pouvoir. »
« Toutes les conquêtes de la presse se sont faites sous des régimes parlementaires, notamment sous les IIIe République. Dès qu’il y a un régime personnalisé, il y a une tentation de tutelle. »

 Sur Emmanuel Macron et son rapport à la presse dans la séquence présidentielle qui s’ouvre aujourd’hui 
« Emmanuel Macron est très mitterrandien dans son absence de volonté de trancher entre les ministres. »
« Dès qu’un ministre prend trop de surface médiatique, il va avoir tendance à les reléguer au second plan voire à les mépriser et les humilier. »
« Sur Gérald Darmanin, Emmanuel Macron ne tranche jamais : il le laisse avoir des sorties de plus en plus droitières dans la presse, ce qui est très inquiétant. »
« Emmanuel Macron veut faire une campagne très à droite et utilise les médias pour cela, notamment Cnews et Valeurs Actuelles. Et il ne donne pas tort, ni raison, aux ministres qui vont très loin dans cette ligne-là. »
« Il y a un côté darwinien chez Emmanuel Macron : il observe ses ministres dans l’espace médiatique et, s’il prenne trop de place comme avec Jean-Michel Blanquer, il les humilie publiquement, si ça ne prend pas, il va avoir tendance à se détourner d’eux. »
« Ce qui fascine le Président et son conseille Bruno Roger-Petit, c’est Cnews et la droitisation du débat public. »
« Le temps médiatique ne peut plus être maîtrisé autant que du temps de François Mitterrand. »
« Emmanuel Macron n’est plus Jupiter au sens initial : il s’est rapproché des journalistes, il a compris que l’extrême verticalité avait ses limites. Mais il reste Jupiter au sens où il instrumentalise les médias : ses liens avec CNews ou Valeurs Actuelles visent à trianguler. »

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