Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 13 octobre 2020

Alice Coffin : « Les lesbiennes sont la plus lourde menace contre le patriarcat »

Alice Coffin est journaliste, militante féministe, activiste au sein du collectif La Barbe, co-fondatrice de l’association des journalistes LGBT, de la Conférence européenne lesbienne ou encore la LIG – Lesbiennes d’intérêt général. Elle vient de publier Le Génie Lesbien (Éditions Grasset) et elle est l’invitée de #LaMidinale.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur les critiques et la violence 
« C’est dur (…). Ce qui marque, ce ne sont pas les attaques, c’est l’inhumanité de certains et je pense notamment à des journalistes. Je ne comprends pas bien la façon d’opérer entre être humains. »
« Les sujets que j’évoque sont des sujets très durs et je comprends qu’ils fassent réagir parce que ce sont des sujets sur lesquels beaucoup de personnes n’ont pas envie de s’interroger. »
« Ça serait bien qu’on puisse toutes et tous prendre sur nous et réfléchir deux minutes à la façon dont on agit les uns, les unes avec les autres et avoir une réflexion sur les conséquences que peuvent engendrer nos actes. »
« Je parle beaucoup de “responsabilités” dans le livre - et notamment de la responsabilité des journalistes et des médias. Ce qui se passe ces derniers jours, c’est une absence totale de responsabilité et un oubli absolu : celui que les journalistes ont beaucoup de pouvoir, notamment celui sur les vies individuelles. »
« Quand les journalistes choisissent de m’interroger d’une certaine manière, ça a des conséquences sur la façon dont le débat public peut s’organiser et ça a des conséquences sur moi : et pour moi, c’est incompréhensible. »
« Le temps du combat est infini. C’est ce qui rajoute parfois du désespoir. Je vais mourrir avant que le combat soit gagné. Mais comme le dit ma compagne, Sylvia Casalino, on ne peut pas raisonner en terme de victoire. »
« On fait face à une montagne gigantesque. »
« Ce qui me fait tenir, c’est d’être dans l’action avec d’autres militantes. Le fait d’écrire un livre isole un peu et ça concentre les attaques à titre personnel avec des stratégies d’acharnement. »
« Il n’y a pas de discussion possible. On ne se parle pas. Ça s’appelle une oppression, c’est-à-dire l’impossibilité d’organiser un dialogue et le refus, et presque la compétition, entre des histoires et des vies humaines différentes. »

 Sur la lesbophobie  
« C’est très compliqué pour les femmes hétérosexuelles mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de choses qui ont à voir avec le fait que je sois lesbienne. »
« Ce qui caractérise la lesbophobie, c’est souvent une oppression pas très connue qui n’est pas juste la somme de l’homophobie et du sexisme. Il y a de l’homophobie et du sexisme mais il n’y a pas que ça. C’est un oppression à part entière et c’est pour ça qu’il existe un mot pour la qualifier : lesbophobie. C’est l’invisibilisation qui marque en particulier : le fait de ne même pas autoriser les lesbiennes d’exister. Même le mot lui-même on a du mal à l’employer. »
« Les lesbiennes constituent la plus grande terreur du patriarcat. »

 Sur Elisabeth Moreno, les contradicteurs et le courage en politique  
« J’espère qu’elle a lu mon livre mais je ne suis pas sûre. »
« C’est intéressant ce refus, cette incapacité, de voir d’où vient la violence et toujours la renvoyer à celles qui essayent de s’en prémunir et de s’en protéger un peu. C’est ça la force du patriarcat. »
« Il y a une impunité totale : ça va être dur et long parce que non seulement ils déchainent leurs forces contre les femmes mais en plus ils leur interdisent de pouvoir s’épanouir si on les dénonce. »
« Ils [Elisabeth Moreno et d’une manière générale, les contradicteurs] n’ont pas compris ce qu’il se passait dans le monde en termes d’oppressions sexistes. Parce que s’ils l’avaient compris ils ne pourraient agir comme ils le font. »
« Il y a un problème de courage politique. Il y a un problème de pleine lucidité de ce qu’il se passe et il y a un problème de la manière dont on le dit. »
« Ce matin [sur France Inter], Elisabeth Moreno était au bord de dire que la domination masculine est partout. »

 Sur l’affaire Girard/Mazneff et les élu-es parisiens 
« Mon pari, c’est qu’il y ait davantage de résistance dans les structures internes des champs politiques, entrepreneuriaux, dans tous les champs. »
« Il y a de la lâcheté et il y a une frayeur parce qu’il y a une peur en politique. Ils sont terrorisés. »
« Je découvre qu’ils [les élu-es] sont terrorisés de faire le moindre petite geste, ou de prononcer une parole qui pourrait être réutilisée, interprétée. »
« Il y a de la part des élus parisiens une forme de lâcheté et une peur qu’on a même essayé de m’inculquer : on m’a dit “fais attention, tu sais Christophe Girard est très puissant”. »
« Si j’avais été là depuis six ans [à la mairie de Paris], je pense que de manière affective, peut-être que j’aurais eu plus de mal à leur crier “la honte, la honte”. C’est aussi ça l’entre-soi et ça m’a permis de mieux comprendre ce qu’on entendait par “renouvellement” : c’est-à-dire arriver dans ce champ-là [politique] avec la possibilité entière et une marge de manoeuvre totale. Je peux agir librement, sans affect. »
« Le renouvellement permet de faire exploser des cadres. »

 Sur la littérature, le cinéma 
« Pour être capable de raisonner, de monter des stratégies et de résister, il faut échapper à cette chape du regard masculin. »
« Je suis fâchée contre moi. Toute la littérature, tous les films - Godard, Truffaut - je les ai adorés. J’étais pas douée comme féministe. »
« J’ai adoré regarder Truffaut : il est focalisé sur les histoires de couple : un homme, une femme, un couple, avec le regard masculin et une binarité totale sur les genres. Les traces que ça a laissé sur mon comportement sont terribles. Je fais comment dans ma vie sentimentale ? Dans ma vie amoureuse ? Comment on fait quand on est nourri de ça ? Laissez nous la possibilité, justement parce que je les connais si bien [Truffaut, Godard…], d’aller voir autre chose. C’est de l’ordre de la survie. Ça a bousillé ma vie sentimentale. D’autant que le cinéma, comme la littérature, sont très puissants dans les imaginaires qu’ils créent. »

 Sur les « bonnes » et les « mauvaises » féministes  
« Les gens se font une image de la lesbienne, méchante, qui fait peur. »
« C’est pas parce qu’on tient un discours politique qu’on ne peut pas être adorable avec son prochain. Il y a une déshumanisation totale. »
« Sur le fait d’opposer les bonnes et les mauvaises féministes la question c’est surtout : qui est-ce qui remet en cause ce qu’on voudrait ne pas voir remis en cause ? »
« Il y a besoin d’attaquer le patriarcat par le plus de fronts possibles. »
« Je me refuse à dire que certaines femmes seraient ingrates alors qu’on a ouvert la porte à tellement de personnes par notre combat, notamment à La Barbe. »
« On nous vole notre histoire. »
« Quand on prend une féministe pour l’opposer à une autre, c’est classique et on comprend à quoi on joue. »
« Je suis d’accord avec Gisèle Halimi, les femmes sont plus intéressantes à écouter en politique et dans d’autres domaines parce qu’on les a moins entendues. Les hommes blancs sont là depuis des décennies et des décennies. Ils rabâchent et n’ont pas des trucs super novateurs à raconter. Et ils sont très en panique quand je le dis. »

 Sur la neutralité journalistique  
« L’interview de Sonia Mabrouk m’a beaucoup fait réfléchir sur mon attitude (…). Ça n’était pas une interview. C’est un très bel exemple : je parle de médiocrité des rédactions. Il n’y a aucune recherche de dialogue ou d’interview. »
« Cette interview était une occasion pour Sonia Mabrouk de dire : ‘regardez où je me positionne dans le champ politique et médiatique français’. »

 Sur son éviction de l’Institut Catholique de Paris 
« Quand je l’ai appris le 4 septembre, je me suis effondrée dans la rue. »
« Je sais comment cela se passe lorsqu’une institution décide de se positionner contre un individu dans un cadre professionnel. »
« J’enseigne à la Catho depuis huit ans et là, ils vont me chercher après un été où le combat était contre des violences pédocriminelles… Et c’est l’Eglise qui fait cela ! Le message envoyé est terrible. »
« J’ai reçu énormément de mails d’étudiants et d’étudiantes de l’Institut Catholique qui m’ont écrit que c’était fou parce que mes cours étaient impartiaux alors qu’ils et elles ont des profs hyper racistes, hyper misogynes, hyper homophobes et que eux, on les laisse dérouler leur argumentaire. »
« On sait comment les militantes féministes et les militantes lesbiennes finissent : dans le dénuement et la précarité. »
« Je vais aller devant les prud’hommes [contre l’ICP]. »
« Ce qui est dommage, c’est que j’aurais adoré discuter avec eux. Parce qu’il y a des choses que je peux comprendre : je suis devenue plus visible, ils reçoivent plein de pressions de donateurs, de parents, de l’archevêque ou que-sais-je ! Mais il faut en parler ! Je ne comprends pas ces méthodes qui consistent à mettre immédiatement la tête sous l’eau. »
« L’interview avec Sonia Mabrouk ou mon éviction de l’Institut catholique, même combat. La seule chose qui me donne un peu d’espoir, c’est que la chose compliquée, c’est que le piège est de leur côté : leur argumentaire ne tient pas. »
« Il y a une volonté de ne pas vraiment nous donner la parole parce qu’une féministe, c’est une femme qui dit la vérité sur la vie. »
« Le message des colleuses féministes, c’est : vous ne voulez pas les entendre dans les micros ou à l’Elysée, et bien on va quand même les inscrire sur tous vos murs pour les voir. »

 Sur le féminisme dans le secteur culturel 
« Lors d’une action du collectif la Barbe à l’Odéon, Louis Garrel nous a répondu sur un ton qui nous montrait qu’il nous prenait pour des écervelées et des incultes. »
« C’est dans les milieux culturels que la dénégation est la plus forte (…). Dans le monde de l’entreprise, ils ne nient par exemple pas le problème. »
« Dans le monde de la culture, ils veulent absolument avoir raison et veulent nous faire passer pour des personnes qui ne comprennent rien à l’art. A savoir que la problématique féministe et sexiste n’existe pas puisque tout est génie, tout est talent. »
« Il y a un décorticage de la culture à faire qui, parfois, est juste un autre nom pour dire masculinité. »

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.