Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 2 février 2021

« Après le coup d’Etat militaire en Birmanie, la seule chose à espérer, c’est un soulèvement massif »

Aung San Suu Kyi, la cheffe du gouvernement birman, a été arrêtée le 31 janvier par la junte. Le pouvoir militaire n’en est pas à son premier coup d’État dans un pays dont la transition démocratique amorcée il y a une dizaine d’année était loin d’être complète. On en parle avec Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste de l’Asie-Pacifique.

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 Sur le coup d’Etat en Birmanie 
« Il s’agit d’un nouveau coup d’Etat en Birmanie. Il y a eu quatre coups d’Etat au cours des 60 dernières années - des années qui ont été marquées au sommet de l’Etat par la présence des militaires avec un régime, une junte militaire pendant un demi siècle. »
« Depuis une dizaine d’année, la Birmanie connait une transition démocratique un peu timide tout en s’accommodant de la présence des militaires. »
« Le résultat de l’élection de novembre - qui était une élection générale - a confirmé cette transition démocratique avec un score très important en faveur du parti au pouvoir, la ligue nationale pour la démocratie - parti co-fondé par Aung San Suu Kyi. »
« Les militaires ont contesté le résultat de cet élections en dénonçant des fraudes. Ils estiment qu’il y aurait dix millions de faux électeurs. Il n’y a aucune preuve de ce qu’ils avancent. »
« Les observateurs internationaux n’ont pas relevé d’irrégularités à grande échelle. L’argument des militaires n’a pas été confirmé par d’autres voix. »
« Aung San Suu Kyi, avant d’être arrêtée, a invité la population birmane a résister et à tenir le coup, à ne pas se laisser priver de leur démocratie. »
« Il n’y a pas de grande surprise [à ce coup d’Etat] mais c’est une douche froide compte tenu des avancées que l’on a connu au cours de ces dernières années. »

 Sur Aung San Suu Kyi et la junte 
« Aung San Suu Kyi est l’ennemie des militaires. »
« Aung San Suu Kyi est revenue en Birmanie en 1988 pour participer au mouvement démocratique qui s’amorçait à cette époque en co-fondant la ligue nationale pour la démocratie. C’est comme ça qu’elle devient dans le collimateur de la junte. »
« En 2008, la constitution a été taillée sur mesure contre Aung San Suu Kyi à l’instar de l’interdiction pour toute personne ayant eu des enfants à l’étranger, d’accéder à la présidence [ce qui est le cas après avoir épousé un britannique]. »
« Aung San Suu Kyi est une superstar en Birmanie. Elle est une icône à l’intérieur du pays mais aussi à l’international. »
« Aung San Suu Kyi a du, depuis l’instauration d’un régime dit démocratique, s’accommoder d’un constitution qu’elle n’a pas pu modifier [il faut deux tiers des parlementaires mais un quart du Parlement est de facto octroyé aux militaires]. »
« La constitution impose que le pouvoir démocratique doit cohabiter avec les militaires. »
« L’armée a conservé des portefeuilles ministériels extrêmement importants : La défense, l’intérieur et les frontières. » 
« Aung San Suu Kyi cohabitait au pouvoir avec ses pires ennemis qui eux cherchaient à fragiliser son pouvoir et son influence pour pouvoir reprendre éventuellement le pouvoir. »
« Malgré un soutien populaire immense, il y a une impossibilité pour le pouvoir en place de modifier des équilibres issus du régime précédent. »

 Sur le racisme et le nationalisme  
« Le régime n’est pas un régime communiste ou fasciste. Il y a des spécificités qui sont propres à cette junte avec deux impératifs. Il y a la volonté de contrôler le pouvoir sans influence extérieure et il y a la dimension raciste qui renvoie à la mosaïque qu’est la Birmanie. »
« Toute la politique de la junte a été pendant 50 ans une politique raciste basée sur l’oppression des minorités et des conflits à répétition dont certains sont encore méconnus. »
« On découvre petit à petit la réalité de ce régime totalitaire. Un régime qu’on peut qualifier tout à fait justement de nationaliste et raciste. »

 Sur la crise des Rohingyas 
« La position personnelle de Aung San Suu Kyi sur les Rohingyas rejoint l’opinion que de très nombreux birmans ont : les rohingyas les ne les intéressent pas. »
« Il n’y a pas de popularité des rohingyas en Birmanie. Soit pour des raisons religieuses, soit pour des raisons historiques [un peuple originaire du Bengladesh] et géographiques. L’Etat dans lequel vivent les Rohingyas est très isolé du reste de la Birmanie. »
« Il ne fait aucun doute qu’Aung San Suu Kyi n’a pas fait preuve de compassion pour les Rohingyas mais cela s’explique - sans l’excuser - par la réalité de la Birmanie. »
« Chez certains groupes radicaux des rohingyas, il y avait un intérêt à allumer la mèche pour attirer l’attention sur leur mouvement et les persécutions dont ils font l’objet. »
« Il est difficile de savoir si les militaires ont orchestré cette crise des Rohingyas mais ils l’ont instrumentalisé pour isoler davantage le pouvoir birman et le placer devant ses contradictions et ses limites. »
« En prenant la défense des Rohingyas persécutés - ce qui était tout à fait normal et légitime d’un point de vue humanitaire -, la communauté internationale a malheureusement fragilisé le pouvoir. »

 Sur la position de la communauté internationale et des pays de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) 
« Les démocraties occidentales ont réagi de manière assez prévisible, normale et saine : on sait ce qu’a été le régime de la junte pendant près d’un demi siècle et la perspective de voir ce pays et ses 54 millions d’habitants replonger dans ce régime impose une condamnation très ferme. »
« On peut imaginer l’Union européenne ou les Etats-Unis adopter un certain nombre de sanctions avec des interrogations malheureusement sur leurs potentielles conséquences : c’est la population qui va en souffrir, pas nécessairement le régime. »
« Sur une vraie isolation à l’international, notamment décidée par le Conseil de Sécurité de l’ONU qui doit se réunir à ce sujet, se pose la question de la participation de la Chine : la Chine est un partenaire proche de la Birmanie, notamment depuis qu’ont été levées les sanctions et que le régime a sauté. La Chine n’a aucun intérêt à voir la Birmanie isolée et interdite d’échanges internationaux. »
« La Chine ne va pas soutenir la junte car ce n’est pas bon pour ses affaires mais elle risque de s’en accommoder comme elle s’était accommodée de la transition démocratique. »
« La Chine a joué un rôle ambivalent vis-à-vis de la Birmanie : elle l’a soutenue, notamment pendant la crise des Rohingyas mais elle a gardé des liens étroits avec les militaires. »
« Dans l’ASEAN, il y a une culture du compromis. »
« L’ASEAN est une toute petite structure, ce n’est pas l’Union européenne. »
« Ce sont les Etats-membres de l’ASEAN qui peuvent prendre des positions… Or, on constate, dans le pays voisin de Birmanie qui est la Thaïlande, une tendance similaire : un coup d’Etat en 2014, suivie d’une nouvelle Constitution et de la mise en place d’un gouvernement, puis une dérive autoritaire qui n’a fait que se confirmer… »
« Il y a beaucoup de rivalités entre les Etats de l’ASEAN, notamment sur l’attractivité des investissements… »

 Sur l’avenir de la contestation en Birmanie contre ce coup d’Etat 
« La seule chose que l’on peut espérer, c’est un soulèvement tellement massif que la junte ne soit contrainte de céder et d’accepter cette transition. Mais cela reste en pointillés… »
« Il y a eu des restrictions très strictes en Birmanie à cause de l’épidémie de Covid-19. »
« Qui dit pandémie dit mesures strictes et donc interventionnisme de l’armée. »
« Il y a, au cours des dernières années, une culture multiforme de la contestation qui s’est développée en Birmanie : à la fois d’un point de vue politique avec le mouvement de la Ligue nationale de la démocratie [fondée par Aung San Suu Kyi] qui a trente ans d’existence et qui est extrêmement bien implantée localement, et à la fois d’un point de vue éthnico-religieux, avec notamment l’importance de certains mouvements bouddhistes en faveur de la démocratie. »
« L’armée va procéder à une vague d’arrestations. On n’a pas, à ce jour, d’information précise, mais sans doute que tous les députés du Parlement birman ont été arrêtés hier matin. »

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