Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 10 février 2022

Camille Peugny : « La précarité grignote l’existence des jeunes »

Les jeunes sont souvent le prétexte pour mener des politiques d’austérité, en leur nom. Ça vaut pour les retraites ou même la dette. Mais existe-t-il de véritables politiques jeunesses ? Camille Peugny, sociologue et auteur de Pour une politique de la jeunesse aux éditions du Seuil (Collection La République des Idées), est l’invité de #LaMidinale.

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ET À LIRE...

Sur la (les) jeunesse(s)
« Même si les inégalités fracturent les jeunes, les jeunes ont un certain nombre de problématiques communes : notamment que cet âge est laissé à la charge de la famille. »
« Il existe des jeunesses bien différentes. »

Sur la transversalité des politiques jeunesses
« Le mille-feuille de dispositifs est inefficace et illisible. »
« On a longtemps pensé que la jeunesse était une question transversale et on a traité les problèmes jeunes comme étant une sous-catégorie de problèmes. »
« Il faut réfléchir collectivement à ce que devrait être cet âge de la vie pour en tirer des grands principes de politiques publiques universelles. »
« Il y a une politique des âges de la vie à avoir et notamment une politique jeunesse. »

Sur le « prétexte » jeunes
« La jeunesse est souvent un bon prétexte pour administrer des potions amères et douloureuses. »
« On repousse l’âge du départ à la retraite au nom du droit à la retraite des générations futures. »
« On mène des politiques d’austérité parce qu’il faut bien réduire la dette qu’on ne peut pas laisser aux générations futures. »
« Quand on mène une politique au nom des jeunes, on la fait souvent au nom des jeunes de demain et jamais au nom des jeunes d’aujourd’hui. »
« En France, on considère la jeunesse comme une extension de l’enfance. »
« À 18 ans, en France, vous n’êtes pas considéré comme un jeune adulte mais comme l’enfant de vos parents. »

Sur le dénominateur commun des politiques jeunesses
« Il y a une inventivité et des trésors d’énergie dans certaines collectivités pour favoriser l’autonomie des jeunes. »
« Tant qu’il n’y a pas d’impulsion politique au niveau national d’une politique jeunesse, on ne peut pas avoir de réelle transformation de cet âge de la vie et on ne peut pas lutter efficacement contre la reproduction des inégalités. »
« Il manque une grande impulsion au niveau national. »

Sur les valeurs des jeunes
« On entend souvent que les valeurs des 18-25 ans seraient radicalement nouvelles et qu’ils seraient en pointe sur tout un tas de questions de société, d’environnement, d’immigration, d’égalité entre les sexes. Quand on regarde dans les statistiques, l’effet est un peu ambigu : on a un peu l’impression que le grand clivage, c’est les plus de 60 ans versus les moins de 60 ans. »
« Si on voit bien que dans les marches pour le climat les étudiants, les lycéens ou les collégiens sont nombreux, statistiquement, en moyenne, les jeunes ne sont pas plus préoccupés par l’environnement que les autres générations. »
« Les jeunesses sont traversées par tout un tas de clivages, y compris des clivages politiques. »
« Il y entre 25 et 35% des jeunes qui sont sur des positions politiques dures, sur des positions autoritaires : pour le rétablissement de la peine de mort ou trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France. »

Sur l’appartenance à une génération
« Si les valeurs ne distinguent pas vraiment les générations, ce qui les rassemble est la marée montante de la précarité. »
« Au fil des générations, on a une précarisation de l’emploi : parmi les 18-25 ans, 55% d’entre eux sont dans une forme précaire d’emploi. Une proportion qui a fortement augmenté au cours de cette dernière décennie. »
« La précarité des jeunes grignote les existences et ça produit des effets jusqu’à tard dans le cycle de vie et c’est peut-être cela qui fait l’unité de cette génération. »

Sur les jeunes et la politique
« Cette génération de jeunes est marquée par un rapport à la politique beaucoup plus exigeant. »
« Les différentes enquêtes montrent que l’intérêt pour la politique augmente avec le niveau de diplôme. Et le niveau de diplôme augmente au fil des générations. On a aujourd’hui, une génération de jeunes beaucoup plus exigeante. »
« Les jeunes qui s’abstiennent le font tout en étant intéressés et au fait du débat politique. C’est pas une abstention de jeunes désaffiliés. »
« Beaucoup de jeunes s’abstiennent parce qu’ils sont déçus de l’offre politique. »
« Le renouvellement générationnel dans le champ politique – à l’Assemblée nationale notamment – n’a pas forcément fait progresser la cause des jeunes. »
« Je n’aime pas l’idée selon laquelle si les jeunes vont mal aujourd’hui c’est parce que les vieux du baby-boom se sont trop servis sur la dette et l’ont creusée. »
« Quand Emmanuel Macron parle d’entrepreneuriat ou de jeunes qui voudraient devenir milliardaires, je n’ai pas l’impression que ça imprime tant que ça. »
« On n’est pas dans le domaine du ressenti : il y a une grande précarisation de la jeunesse. »
« Le marché du travail se précarise par les jeunes. »

Sur le système scolaire
« Notre système éducatif est particulièrement élitiste quand on le compare aux autres pays européens. »
« C’est en France, dans l’OCDE, que l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires. »
« On a un système éducatif qui est tout entier tourné sur l’hyper sélection d’une petite élite qui fonctionne au détriment de la réussite du plus grand nombre. »
« On dépense beaucoup par rapport à la moyenne de l’OCDE dans l’enseignement primaire. Or s’il y a bien un moment où on a des chances d’intervenir sur les inégalités, c’est à l’école primaire. »

Sur la mobilité sociale
« Plus on va vers le nord de l’Europe, plus on a de la mobilité sociale. Plus on va vers le sud de l’Europe, plus la reproduction sociale est forte. En France, cette reproduction est forte. »
« Nous sommes un système où cette période de la vie, la jeunesse repose sur la famille. L’État intervient peu. »
« Un système qui repose sur une école élitiste et l’épaisseur du portefeuille des parents conduit à la reproduction des inégalités. »

Sur le passage vers la vie d’adulte
« Dans nos sociétés vieillissantes, le temps de la jeunesse doit être celui de l’expérimentation. »
« On doit avoir le temps d’être jeune. Il faut sortir de l’urgence. »
« Pour avoir le temps d’être jeune, d’avoir une expérience, de se trouver, il faut des politiques publiques fortes qui le permettent. »
« Au Danemark, les jeunes sont considérés comme des citoyens adultes dès l’âge de 18 ans. De manière universelle, on leur verse pendant six ans, chaque mois, une allocation étudiante de l’ordre de 700€ qui peut d’ailleurs être couplée d’une allocation logement de l’ordre de 200€. »
« Les jeunes Danois prennent le temps d’être jeunes et se montrent les plus optimistes quant à l’avenir. »
« Quand on donne aux jeunes le temps d’être jeune, il y a plus de mobilité sociale et moins d’inégalité. Et il y a une plus grande confiance dans la vie. »

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