Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 10 décembre 2020

Cybèle Lespérance : « Nous, travailleuses du sexe, sommes très exposées au Covid et le gouvernement nous laisse tomber »

Les travailleurs et les travailleuses du sexe souffrent particulièrement de la crise sanitaire que nous traversons, eu égard aux confinements et à l’absence d’aides à leur endroit. Cybèle Lespérance, secrétaire générale du STRASS (Syndicat du travail sexuel en France), est l’invitée de la Midinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur les travailleurs et les travailleuses du sexe (TDS) pendant le premier confinement 
« Pendant le premier confinement, la majorité des TDS ont pu s’arrêter, avec des aides d’urgence notamment, même si on n’a pas obtenu de fond d’urgence de la part de l’Etat dans la mesure où, comme beaucoup de personnes travaillant dans l’économie informelle, on est souvent exclu de tous ces mécanismes. »
« Le premier confinement, ça a été l’urgence de ne pas perdre nos logements et de pouvoir manger. »
« Plus on a besoin d’argent, plus les clients ou les agresseurs le savent et plus il y a de risques qu’il y ait des agressions parce qu’on aura tendance à accepter des choses ou des personnes qu’on aurait refusé auparavant. »
« J’ai du aller aux funérailles d’une collègue à Paris et, comme je n’avais pas travaillé depuis trois mois, j’ai été obligé de prendre un certain client qui s’est avéré être un guet-apens. »
« Au déconfinement, il y a eu une reprise d’activité pour pas mal de TDS mais dans des conditions pas top. »
« L’activité a diminué par rapport à avant la pandémie dans la mesure où beaucoup ont préféré ne pas prendre de risque. »

 Sur les travailleurs et les travailleuses du sexe pendant le deuxième confinement 
« Quand le deuxième confinement est arrivé, les TDS se sont posés les mêmes questions que tout le monde : est-ce qu’on peut sortir ? Est-ce qu’on peut travailler ? »
« 95% des travailleurs et des travailleuses du sexe ont continué à travailler pendant le deuxième confinement. »
« Par rapport à la peur du Covid-19, la peur de perdre son logement, de ne pas pouvoir manger ou d’être surendetté était plus importante. »

 Sur les problèmes rencontrés par les TDS lors du premier confinement 
« Notre interlocutrice jusqu’à cet été, c’était Marlène Schiappa qui nous a expliqué au milieu de la crise que c’était trop compliqué d’indemniser les travailleurs et les travailleuses du sexe. »
« La seule chose que l’on a réussi à obtenir au premier confinement, ce sont des chèques-services de la DIHAL (Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement). »
« La seule chose qui nous a permis de survivre, c’est la mise en place de cagnottes communautaires en sollicitant nos alliés et nos réseaux. »
« Les travailleurs et les travailleuses du sexe savent que c’est compliqué de faire des cagnottes pour elles et eux : à partir du moment où de l’argent est redirigé vers des travailleurs et des travailleuses du sexe, le site web est considéré comme proxénète. Du coup, la plupart des sites bannissent les travailleurs et les travailleuses du sexe - tout comme les banques ou les associations. »
« Le Pot Solidaire se défend d’être putophobe mais pendant l’été, il nous a refusé une transaction - et on a du mal à imaginer que c’est un simple problème technique… »

 Sur les relations avec Elisabeth Moreno, ministre déléguée auprès du Premier ministre en charge de l’égalité femme-homme 
« Elisabeth Moreno n’a même pas daigné nous répondre - au moins, Marlène Schiappa avait répondu, avec mépris, mais quand même. »
« La raison pour laquelle ce sont les associations abolitionnistes qui sont les interlocutrices du gouvernement, c’est que l’argent qui pourrait nous être destiné est fléché exclusivement vers la sortie de la prostitution. »
« On a des problèmes de logements, de santé, de travail mais on nous renvoie sans arrêt au ministère de l’égalité femme-homme. »

 Sur le rapport aux politiques 
« Il faut souligner que la mairie de Paris a soutenu certaines associations de santé communautaire en leur donnant de quoi soulager un petit peu les populations. »
« Des fondations privées sont aussi intervenues pendant le premier confinement. »
« Un vote aura lieu au Conseil municipal de Marseille le 15 décembre. »
« Du côté des élus, on avait eu un soutien assez fort de la part d’un groupe de députés LREM, notamment avec Raphaël Gérard et Laurence Vanceunebrock-Mialon qui sont très engagés sur les questions LGBT. »
« Le clivage ne se fait pas sur un axe gauche-droite mais plutôt entre les conservateurs et les progressistes. »
« Des personnes, à gauche comme à droite, souhaitent nous sortir de la prostitution à tout prix : ce sont les abolitionnistes. Et ils le font pour plusieurs raisons : soit parce qu’ils ont une vision du progrès qui dit qu’il ne peut y avoir de prostitution dans un monde idéal, soit parce que moralement, ils le rejettent. »
« Autant la majorité des travailleuses du sexe sont de gauche, autant on a plus d’écoute du côté de la droite. »
« Une des raisons pour lesquelles cela pourrait évoluer, c’est que le féminisme en ce moment porte l’idée selon laquelle il faut écouter les personnes concernées en premier. »

 Sur la manifestation du 17 décembre à 18h place des Terreaux à Lyon pour demander l’abrogation des arrêtés municipaux pris par Gérard Colomb lorsqu’il était maire 
« Gérard Collomb a devancé Nicolas Sarkozy et sa loi de la sécurité intérieure en 2003 : dès 2002 et jusqu’en 2014, il a pris 8 arrêtés municipaux à Lyon pour repousser progressivement les travailleuses du sexe qui travaillaient en extérieur du centre-ville vers Perrache, de Perrache vers Gerland… Et ce n’est pas un cas isolé : il y a le même type d’arrêtés préfectoraux pris pour le Bois de Boulogne, à Strasbourg, à Toulouse et même dans des campagnes au milieu de nulle part, pour éviter la prostitution sur les routes départementales. »
« A Lyon, il y a eu un changement à la mairie : les Verts sont arrivés au pouvoir et on sait qu’ils ont pris des positions très fortes contre toute pénalisation de personnes qui se prostituent. »
« Lorsqu’on pénalise une personne qui vend des services sexuels, qu’est-ce qu’elle va faire si elle a des amendes à payer et des mises en fourrière de 140 euros à payer ? Elle va tapiner plus ! Donc la stratégie n’est pas très pertinente. »

 Sur les relations des travailleurs et des travailleuses du sexe avec la police 
« On a rarement des remontées positives quant à notre rapport avec la police. »
« Il y a des efforts à faire dans tout ce qui est prise de plainte pour agression sexuelle. »
« Les contextes locaux sont extrêmement variés : les relations avec la police peuvent aller de plutôt harmonieuses ou neutres à du harcèlement policier. »
« Ce que j’entends à Lyon par exemple, c’est que certaines personnes se font mettre en garde-à-vue pour racolage alors que le racolage a été abrogé en 2007. »

 Sur l’évolution de l’opinion publique sur le travail du sexe 
« La stigmatisation reste forte. »
« Réclamer le droit à son corps et sa propre production pornographique ou érotique commence à faire son chemin. »
« C’est un sujet qui reste extrêmement clivant comme tous les sujets du cul. »
« J’aimerais qu’on foute la paix à mes collègues qui travaillent dans la rue. »

 Sur les violences dans le travail du sexe 
« On peut se dire que dans le travail du sexe, plus on a de choix, plus on sera en mesure de choisir nos clients et d’imposer nos pratiques. »
« Si la personne n’a pas le pouvoir de dire non, la question ne se pose même pas. »
« Avec la crise sanitaire, je vois un recul dans l’utilisation du préservatif. »
« Le contexte économique, sanitaire, social et légal enlève des choix aux travailleuses du sexe. »
« Dans le féminisme pro-droits des travailleurs du sexe, j’ai envie de donner un maximum de choix. »
« Les travailleurs et les travailleuses du sexe ont tendance à tout contractualiser : on doit se mettre sur des pratiques et sur un tarif. »
« La sexualité, c’est de consentir à faire des actes qui, même s’ils sont parfois brutaux d’un regard extérieur, ils ont été consentis explicitement. »

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