Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 23 septembre 2022

Edwy Plenel : « La décomposition idéologique vers l’extrême droite part du chevènementisme »

Il vient de sortir « L’épreuve et la contre-épreuve » aux éditions Stock, réflexions parallèles, à plus de 20 ans d’intervalle, sur la guerre en Yougoslavie et sur la guerre en Ukraine. Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, est l’invité de #LaMidinale.

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    « La proximité historique entre les mouvances islamistes et décoloniales dépasse le cadre universitaire »
    Par François Rastier
    Mis à jour le 20/04/2021 à 10:59

    « Des courants trotskistes, notamment anglais, ont fait des islamistes des alliés stratégiques contre l’Occident ». Hans Lucas via AFP
    FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour François Rastier, directeur de recherche au CNRS, ces idéologies convergent dans leurs discours victimaires visant à la culpabilisation de l’Occident, notamment à travers l’accusation « d’islamophobie ».

    François Rastier est directeur de recherche (CNRS) et membre de L’observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. Il a publié de nombreux ouvrages dont Heidegger, Messie antisémite, Ce que révèlent les Cahiers Noirs (Le bord de l’eau), Exterminations et littératures. Les témoignages inconcevables, PUF, 2019.

    En deux mois à peine, les polémiques sur « l’islamo-gauchisme » ont été remplacées par des débats sur « l’islamophobie », et la prétendue stigmatisation s’est retournée en victimisation illusoire. Une tribune du sociologue français Ali Saad, paraissait ce 25 mars sur le site d’Al Jazeera, organe officieux de l’émirat qatari.

    S’appuyant sur le communiqué de la direction du CNRS, il concluait que le terme d’islamo-gauchisme confirme « la position de la communauté musulmane en France comme bouc émissaire ultime des faillites politiques et morales de l’élite dirigeante. « L’islamo-gauchisme » est le dernier stratagème de cette guerre contre la dissidence en France. C’est un outil utile pour faire taire les adversaires politiques et les musulmans qui s’opposent à l’islamophobie et au racisme qui affligent l’administration et la société françaises. Il rapproche la France d’un pouvoir autocratique ». Venant d’une féodalité acquise aux Frères Musulmans, ce souci des libertés démocratiques est particulièrement édifiant.

    Le composé islamo-gauchisme ne vient pas de l’extrême-droite française comme on le répète, mais date de la guerre du Liban, et désignait alors le soutien de Khadafi aux islamistes.
    Mi-janvier, la ministre Frédérique Vidal reconnaissait, dans un entretien avec Jean-Pierre Elkabbach sur Cnews, que « L’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et l’université n’est pas imperméable et fait partie de la société ». Cette lucidité soudaine peut paraître méritoire, elle n’en est pas moins tardive, et la ministre semble rester mal informée, quand elle déclare : « chaque fois qu’un incident se produit, il est sanctionné, à chaque fois que quelque chose est empêché, c’est reprogrammé ».

    C’est hélas faux, car sur les dizaines de conférences et d’événements culturels annulés, seule une représentation de la pièce d’Eschyle empêchée par des activistes décoloniaux a été reprogrammée et s’est tenue à la Sorbonne sur invitations et sous protection policière. On n’a nulle part connaissance de sanctions prises ; la plupart des annulations sont le fait des présidents d’université qui ont cédé aux pressions et menaces.

    Dès le lendemain des déclarations de Frédérique Vidal, une tempête de tribunes courroucées s’abattit sur la ministre, notamment parce qu’elle avait repris le terme devenu tabou d’islamo-gauchisme qu’employait l’interviewer.

    Le composé islamo-gauchisme ne vient pas de l’extrême-droite française comme on le répète, mais date de la guerre du Liban, et désignait alors le soutien de Khadafi aux islamistes. Pour la réalité française, le mot reste mal formé, car il s’agit de l’islamisme et non de l’islam, et parce que le phénomène concerne de larges parties de la gauche, comme l’attestent maintes mobilisations contre « l’islamophobie ».

    Le tournant « révolutionnaire » de l’islamisme fut diversement annoncé. Dans son livre, L’Islam révolutionnaire (2003), Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos, invitait déjà, avec l’ardeur du nouveau converti, les « mouvements antiglobalisation » à rejoindre le combat pour « libérer le monde de l’exploitation impérialiste et la Palestine de l’occupation sioniste ».

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    L’islamisme serait alors de gauche et Judith Butler, référence mondiale de la théorie du genre, expliquait en 2006 qu’« il est extrêmement important de considérer le Hamas et le Hezbollah comme des mouvements sociaux progressistes, qui se situent à gauche et font partie d’une gauche mondiale » (Mondoweiss, en ligne, 27.08.2012).

    Ils feraient même partie de la cause révolutionnaire internationale, selon Michael Hardt et Toni Negri : « La postmodernité du fondamentalisme se reconnaît à son refus de la modernité comme arme de l’hégémonie euroaméricaine - à cet égard, le fondamentalisme islamique représente bien un exemple paradigmatique ». (Empire, 2000, p. 149).

    En France, il faut rappeler le meeting cordial entre Tariq Ramadan et Edwy Plenel, deux semaines après la tuerie islamiste de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.
    Enfin des courants trotskistes, notamment anglais, ont fait des islamistes des alliés stratégiques contre l’Occident - assimilé un peu rapidement au capitalisme (voir notamment Chris Harman, Le prophète et le prolétariat). À présent en plein essor, le décolonialisme affirme que l’islamisme est aujourd’hui la principale force anti-occidentale, donc révolutionnaire et véritablement démocratique : Ramón Grosfoguel, principal théoricien du décolonialisme, donne en exemple les Frères musulmans, partisans de la charia.

    En France, il faut rappeler le meeting cordial entre Tariq Ramadan et Edwy Plenel, deux semaines après la tuerie islamiste de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Le même Tariq Ramadan et Philippe Poutou, candidat du NPA à la présidentielle lancèrent l’appel à une « conférence internationale contre l’islamophobie et la xénophobie » à la Bourse du travail de Saint-Denis.

    La manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie, organisée par les trotskistes du NPA et le Comité contre l’islamophobie en France, aujourd’hui dissous, fut planifiée notamment pour occulter l’anniversaire des attentats massifs de novembre 2015. Les participants défilèrent au son de l’invocation Allahou Akbar, que faisait reprendre Marwan Muhammad, fondateur du CCIF aujourd’hui dissous.

    Malgré des divisions politiques patentes, une union de la gauche plus large -puisqu’elle inclut cette fois-ci le PS — vient de se reformer pour s’indigner qu’une ministre se préoccupe de la pénétration de l’idéologie islamiste et décoloniale à l’Université.

    Ces rappels éclairent les réactions de déni indignées de diverses institutions de l’Université et de la Recherche. Dans un communiqué, la Conférence des présidents d’université (CPU) a d’abord fait part de « sa stupeur face à une nouvelle polémique stérile sur le sujet de l’“islamo-gauchisme” à l’université ».

    Elle s’en prit ensuite au mot : « ’’L’islamo-gauchisme’’ n’est pas un concept. C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de Cnews, plus largement, à l’extrême droite qui l’a popularisé ».

    Elle finit sur un ton pamphlétaire en s’indignant « des représentations caricaturales et des arguties de Café du Commerce ». Une routinière accusation politique était ainsi reformulée contre Vidal et avant elle Blanquer : ils emploieraient le langage de l’extrême droite.

    Il est certes plus facile de s’en prendre au Café du Commerce qu’à l’islamisme et à la terminologie plutôt qu’à la réalité. Pour la CPU, l’islamisme faisait déjà l’objet d’un silence significatif, puisque son communiqué publié après la décapitation de Samuel Paty se bornait à des condoléances et évitait soigneusement ce terme.

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    Toutefois, dans un colloque organisé en septembre 2003 par la Conférence des Présidents d’université, intitulé « La laïcité à l’université », Michel Laurent, premier vice-président de cette Conférence reconnaissait que les « tendances communautaristes, le plus souvent à caractère religieux […] constituent à la fois une réalité que certains d’entre nous vivent au quotidien, et, plus largement, un sujet de crispation politique et de revendication dans notre société ». Si ce n’était plus le cas, on ne pourrait que s’en féliciter...

    Le Syndicat national des chercheurs (SNCS) et le Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESUP), fort influent auprès de la CPU, renchérissaient le même jour dans un communiqué commun. L’« islamo-gauchisme » n’existe ni dans les universités, ni au CNRS, ni ailleurs dans le monde scientifique.(…) C’est le nom qu’une poignée de militants « identitaires » souffle à l’oreille des ministres pour disqualifier des travaux de recherche à visée émancipatrice. Sont visées entre autres les études sur le genre, les sexualités, les migrations, les formes de domination et les effets à long terme de la colonisation dans les sociétés contemporaines » (je souligne).

    Il reste déconcertant de voir la direction du CNRS confondre terme, concept et objet scientifique, comme c’est souvent l’usage dans les Studies qu’elle défend ici.
    En parlant de travaux de recherche « à visée émancipatrice », ces syndicats conviennent qu’il s’agit bien de science militante, ou plus précisément de militantisme se prétendant scientifique : une science n’a pas de visée autre que la connaissance, et l’émancipation est affaire de la politique. Ainsi les directions syndicales légitiment-elles le mélange des genres.

    Dans leurs dénégations répétées, les syndicats étendent ici, de manière très révélatrice, la question de « l’islamogauchisme » (dont ils assurent qu’il est pourtant inexistant) à un ensemble d’études (ou studies) dont la ministre n’avait pas parlé, et qui en principe n’ont rien de commun. Ils les regroupent cependant, car ils reprennent à l’évidence le slogan de l’intersectionnalité qui mêle inextricablement sexe, race, domination, colonisation, migrations… pour converger vers un ennemi commun, le patriarcat blanc, naturellement dominateur, qui par un hasard insistant se limite aux démocraties occidentales.

    Freud avait de longue date décelé le caractère éclairant des dénis maladroits qui mettent en évidence ce qu’ils prétendent cacher.

    Le même jour, la direction du CNRS réagissait dans les mêmes termes : « L’islamogauchisme », slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique ». Ce déni enthousiasma plusieurs chercheurs sur les réseaux sociaux, d’autant plus que certains avaient naguère chaleureusement dialogué avec Tariq Ramadan à l’invitation d’associations musulmanes. La même direction poursuivait : « Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance » (je souligne).

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    Retenons deux points. L’islamo-gauchisme n’existe pas (ce serait un slogan et non une réalité) ; en revanche, des termes comme « postcolonial » ou « intersectionnel » correspondent bien à des réalités scientifiques et à des « champs de la connaissance » ; comme sans doute les termes de « mégenrage » de « whitisation », de « privilège blanc », ou d’« hétéropatriarcat » qui pullulent dans les études dites intersectionnelles. Il reste déconcertant de voir la direction du CNRS confondre terme, concept et objet scientifique, comme c’est souvent l’usage dans les Studies qu’elle défend ici.

    La « race », avec ou sans guillemets euphémiques, n’est pas ici qu’un terme. Elle avait disparu des sciences sociales pendant un siècle — si l’on excepte la Rassenkunde nazie. Or voici qu’Antoine Petit, Président du CNRS nommé par Madame Vidal, dans la préface qu’il rédige au livre dirigé par Pascal Blanchard et al., Sexualité, identités et corps colonisés (Éditions du CNRS, 2019), écrit que « La « race » devient la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s’intègre la grille du genre, et qui s’articule à la hiérarchie homme-femme » (p.10). Il ajoute que « L’étude des « races » [...] constitue le cœur de l’organisation de l’ordre sexuel colonial » (p. 10) et que « dans le cadre de sociétés très hétéronormées et androcentrées, la colonisation reste toutefois une entreprise matériellement et symboliquement masculine » (p. 9).

    Avec le soutien moral et financier des tutelles (voir notamment le projet Global Race), voici donc la race restaurée dans la recherche et l’université par le biais des études postcoloniales et intersectionnelle ; et Éric Fassin, enseignant de sociologie, publiait en 2019 un article-manifeste intitulé « La « race ». Cela existe ».

    Au-delà du cadre national, les idéologues islamistes ont largement exploité le discours postcolonial quand ils n’ont pas contribué à le forger, comme l’anthropologue Talal Asa.
    Cependant, les conceptions identitaires d’extrême gauche et d’extrême droite se rencontrent souvent dans une sorte de rivalité mimétique, et Renaud Camus, théoricien du Grand Remplacement, publiait le 17 février ces félicitations pleines de gratitude : « on critique l’extrême gauche, les islamo-gauchistes, les BLM, les abolitionnistes culturels et tout ça, mais ce sont tout de même eux qui nous auront sortis de cette ridicule parenthèse antiraciste et pseudo-scientifique selon lesquelles les races n’existaient pas. Merci. »

    Bernard Lugan renchérit un mois plus tard : « Chaque jour, vous êtes en train de détruire ce que moi, contre-révolutionnaire, n’ai pas réussi à faire depuis deux siècles. Magnifique, continuez à détruire les droits de l’homme, continuez à détruire la laïcité, continuez à détruire l’universalisme et continuez à bafouer au pied les vertus de la République. Merci ! »

    GE13 Le 24 septembre à 16:25
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