Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud, Pierre Jacquemain | 5 janvier 2021

Eloi Laurent : « La croissance économique est appauvrissante puisqu’elle conduit aux pandémies »

Beaucoup parlent du monde d’après en reprenant le pire du monde d’avant. L’économiste Eloi Laurent, avec son ouvrage Et si la santé guidait le monde : l’espérance de vie vaut mieux que la croissance (Éditions Les Liens qui Libèrent), nous fait entrer dans ce monde d’après avec un nouveau paradigme. « Un programme politique qui prend la forme d’un État social-écolo libéré de la croissance et vivant la pleine santé, agissant au plan local, national, européen », écrit-il. Il est l’invité de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

ET À LIRE...

 Sur l’origine de la crise sanitaire  
« L’année 2020 est la première année du XXIè siècle. Tout a changé. »
« Tout le monde est d’accord pour dire que les premiers cas commencent en Chine en octobre 2019 et va déclarer les premiers cas en décembre 2019 à l’OMS. »
« Il y a deux hypothèses qui s’affrontent aujourd’hui [sur l’origine de la crise sanitaire] : une hypothèse et une hypothèse marginale. »
« L’hypothèse marginale c’est que c’est un accident de laboratoire (…). On a fait s’échapper un virus dans la nature et ça a donné la pandémie. C’est une hypothèse marginale parce qu’il y a très peu d’accident de laboratoire dans l’histoire de l’humanité. »
« L’hypothèse majoritaire est beaucoup plus soutenue par ce qu’il s’est passé depuis vingt ou trente ans. C’est les marchés d’animaux vivants c’est à dire la marchandisation du vivant, de la biodiversité. » 
« La Chine est une machine à trafiquer les animaux exotiques et à les consommer vivants dans ces marchés d’animaux vivants. »
« Le pangolin n’est plus en cause mais la chauve souris l’est. Consommation d’un animal vivant, trafiqué sur le plan mondial qui donne ensuite la transmission à l’homme et donne cette maladie infectieuse. C’est l’hypothèse majoritaire parce qu’on a déjà vu le film avec le SRAS il y a grosso modo vingt an et on sait que c’était pas un accident de laboratoire et que c’était la chauve souris qui était en cause. »
« Mon point de départ c’est qu’on est face à quelque chose qui n’est pas de l’ordre de l’accident mais de l’ordre de la nécessité - au sens philosophique du terme - qui a été inscrit dans notre système économique qui détruit la biodiversité et les écosystèmes qui finissent par donner des pandémies et la destructions de l’économie et du lien social. »

 Sur l’équation bonne santé humaine et bonne santé économique en Chine  
« Il y a sans doute une bonne santé économique en Chine mais au prix de la vie humaine. »
« La Chine a eu la réponse la plus autoritaire à la crise sanitaire. »
« La Chine a infecté le monde par un retard à l’allumage qui a duré trois mois du fait du caractère autoritaire du régime chinois (… ). Il y avait des alertes extrêmement nettes que la Chine a caché au monde entier. »
« Je suis très étonné que personne ne demande de compte à la Chine de compte sur la gestion de la crise sanitaire. »
« Personne ne connait le nombre exact de victimes en Chine. Il y a des rapports qui commencent à sortir et il y a non pas dix fois plus mais peut-être cent, voire mille fois plus, de morts que ce qui a été annoncé à Wuhan. »
« L’idée que la Chine s’est bien sortie de la crise est tout simplement improbable. »
« Le fait de dire que la Chine s’en tire bien alors qu’elle a martyrisé sa population avec un contrôle social extrêmement strict en limitant les libertés civiles et les droits c’est aussi une source d’interrogation dans la manière dont on a résolu le problème. »
« Si l’indicateur de reprise de la Chine c’est la croissance économique, on se trompe totalement. L’indicateur doit être : est-ce que la Chine n’est pas en train de préparer une nouvelle crise écologique, la nouvelle pandémie ? On pourrait en avoir une tous les deux, trois voire cinq ans parce qu’on continue de détruire les écosystèmes et la biodiversité. »
« Il faudrait se demander si la Chine n’est pas en train de préparer la prochaine pandémie plutôt que de se demander si elle est en situation de reprise économique. Il faut regarder les bons indicateurs. »

 Sur l’économie de la santé 
« J’essaie d’être critique sur ma discipline qu’est l’économie qui a des limites. Et c’est important d’alerter les citoyens sur les limites d’une discipline quand on la pratique. »
« On a imposé au secteur de la santé des critères de gestion économique et des principes économiques qui conduisent à des catastrophes. »
« On devrait être en France dans une phase de vaccination. On en est loin. C’est dans la démonstration générale d’incompétence du gouvernement français (…). On est dans une phase de fiasco. » 
« Pour les médecins, il faut savoir à qui on donne un vaccin parce qu’il faut raisonner en termes de risques et de bénéfices. On sait par exemple, du point de vue des bénéfices, qu’il n’est pas utile de vacciner les moins de 18 ans. En revanche, on sait qu’il peut y avoir des risques d’effets secondaires pour les gens âgés ou vulnérables. Ça c’est un concept médical qui est fondé sur le risque sanitaire. Les économistes, eux, vous plaquent par-dessus un concept de coût/bénéfice où on considère qu’on va évaluer la vie humaine et ça consiste donc à savoir qui on va vacciner par rapport à ce que rapporterait monétairement le fait d’avoir quelqu’un en vie ou pas en vie. On bascule ainsi d’une vraie discipline, la médecine, avec un vrai concept qui est risque/bénéfice sanitaire vers quelque chose qui est totalement artificiel qui est l’analyse coût/bénéfice monétaire et qui est profondément dangereux sur le plan éthique. »
« Il y a une imposture médicale de l’économie qui explique qu’elle a les remèdes et qu’elle est capable de proposer des thérapies. »

 Sur le "quoi qu’il en coûte" de Macron 
« Le critère n’est pas le coût. Quand on fait une politique, la question c’est : quelle boussole on prend ? Mon analyse de la situation de la réponse française, c’est que contrairement à ce que raconte le gouvernement, on a systématiquement privilégié l’économie. Ce qu’il y a de compliqué à comprendre c’est que parce qu’on a fait ce choix on a, à la fois le désastre sanitaire et le désastre économique. »
« On n’est pas dans une crise sanitaire, on est dans une crise écologique qui a des conséquences sanitaires et économiques. »
« Ce qu’a fait la France c’est de privilégier l’économie. On n’a pas prêté attention aux indicateurs sanitaires. »
« Lors de la deuxième vague, les infections repartaient très fortement dès la fin août et les premières mesures ne sont prises qu’à la mi-octobre et se durcissent fin octobre. Pourquoi ? Pour donner priorité à la reprise de l’économie. »
« Il y a une catastrophe économique parce qu’on a laissé les choses se dégrader plutôt que de prendre des mesures graduelles et de faire une vraie politique de réglage fin de la politique sanitaire qui ont conduit aux politiques drastiques de confinement qui ont tué l’économie. C’est le double déshonneur : la catastrophe sanitaire et économique. »

 
Sur les principales raisons de la mortalité dans le monde et l’absence de mesures similaires à celles du Covid 
[L’auteur rappelle dans le livre que les trois principales causes de décès dans le monde sont : les blessures subies ou auto infligées (4 millions), les maladies transmissibles (10 millions) et les maladies chroniques (41 millions)]
« Une maladie infectieuse fait beaucoup plus peur qu’une maladie chronique. »
« Avec le Covid-19 on est à 1,8 million de morts sur 2020 donc on est sur des chiffres relativement faibles par rapport au nombre de gens qui meurent sur la planète chaque année (55 millions de personnes). Mais la question fondamentale c’est tous les problèmes sanitaires qui sont masqués par cette crise. Il faut saisir cette crise pour faire comprendre que la question centrale et essentielle de l’humanité c’est la question de la santé et qu’il faut se donner les moyens. Or nous ne sommes pas dans des systèmes économiques qui privilégient la santé humaine mais qui la détruisent de plus en plus. » 
« Derrière la question du Covid, qui est une crise écologique, il y a d’autres maladies chroniques qui sont de plus en plus des résultantes des crises environnementales. »
« Le plus fort recul de l’espérance de vie en Europe, c’est en 2015 à cause d’une épidémie de grippe. C’était la préfiguration du Covid. »
« La croissance économique ne prémunit pas contre les catastrophes pandémiques : les Etats-Unis est l’un des pays les plus enviés au monde en matière de croissance économique et on a néanmoins un pays qui est incapable de faire face aux défis sanitaires. »
« La croissance économique n’implique pas que l’on investisse les bénéfices dans le système sanitaire. Pour ça, il faut des politiques de santé. »

 Sur l’indicateur - tableau de bord de la pleine santé 
« Je ne propose pas un indicateur unique. »
« Le PIB dont on mesure la croissance réelle une fois soustraite l’inflation a un double désavantage : de substance et de forme. Non seulement, ce qu’il mesure est devenu minuscule par rapport aux défis du XXIè siècle mais la manière dont on le mesure est un problème car c’est un indicateur unique qui est censé résumer et résoudre tous les problèmes : santé, éducation, environnement… »
« Il faut sortir de la croissance sur le fond comme sur la forme et mesure d’autres choses que les biens et les services échangés sur les marchés - ce que ne mesure que le PIB. »
« L’espérance de vie est plus intéressante comme indicateur que le PIB. Mais il faut un tableau de bord que j’appelle de la pleine santé. »
« Vous pouvez mener des politiques de santé qui sauvent en tant qu’être biologique mais qui détruisent en tant qu’être psychologique. »
« On fait face aujourd’hui à une crise de santé mentale en France. »
« Les gens qui vivent le plus longtemps ont une richesse fondamentale : leur réseau de sociabilité. »
« La pleine santé, c’est un tableau de bord qui tient compte de tous les indicateurs possibles de la santé humaine et des liens de ces indicateurs avec les questions sociale et écologique. »

 Sur le financement des politiques sanitaires 
« La croissance économique est appauvrissante puisqu’elle conduit aux pandémies. »
« Si la croissance économique amplifie le réchauffement climatique pour arriver à un monde invivable au-delà de 2 degrés, c’est que l’on est dans une spirale d’autodestruction. »
« Il reste le levier des inégalités : on peut faire des taxes sur le carbone pour réduire les effets du changement climatique, notamment sur le plan social, en faisant financer ces taxes par les plus riches. Une majorité de Français pourrait être bénéficiaire sur le plan du revenu grâce à une taxe payée par les plus riches. »
« On peut faire des économies de dépenses sociales en menant des politiques environnementales ambitieuses. »
« A chaque fois que l’on pose la question du coût de la transition écologique, il faut toujours répondre par le coût de la non-transition écologique. Quand on fait ça, on voit que les rapports sont de 1 à 10 voire 1 à 100. »

 Sur l’échelle d’action 
 « Il n’y a pas de gouvernement mondial alors que l’Union européenne est un gouvernement : c’est le bon niveau d’action qui peut avoir un impact mondial. »
« Si 2021 est vraiment l’année du Green New Deal européen, c’est-à-dire du fait de placer la totalité des politiques européennes sous l’égide de la transition écologique - ce qu’il faut absolument faire aujourd’hui -, cela aura un effet sur 500 millions de personnes sur la planète mais cela aura aussi un effet d’entraînement sur des milliards d’autres. »
« Le pouvoir d’action publique qui excède le cadre français, c’est le niveau européen donc c’est le bon niveau. »
 
 Sur la démographie 
« Il y a une décélération démographique - même si une cinquantaine de pays sont encore dans une phase de boom démographique. »
« Une solution a fait ses preuves : donner accès aux femmes à l’éducation, c’est-à-dire une réforme de justice sociale. »
« Derrière des réformes écologiques, se cache toujours la question sociale. »

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