Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 2 novembre 2020

Eric Fassin : « Nos gouvernants répondent à une politique de la terreur par une politique de la peur »

Le sociologue Éric Fassin, récemment menacé de mort par un néonazi, vient de publier une tribune sur Mediapart dans laquelle il pose cette question : qui est complice de qui ? Il y dénonce aussi la remise en cause des libertés académiques. Il est l’invité de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur le climat politique, médiatique, intellectuel  
« Ça fait des années que je m’inquiète. »
« La démocratie est précaire en soi. Ça n’est pas une nature démocratique de nos sociétés mais un combat constant pour faire exister la démocratie un peu plus. »
« Nous vivons un moment très particulier, très dangereux. Je crois que chacun le sent bien, il y a quelque chose d’oppressant dans le climat actuel : on l’a vu avec la répression néolibérale contre des manifestants ; on l’a vu avec la répression dans les banlieues depuis des années ; on l’a vu aussi avec la répression qui se joue aujourd’hui contre le monde intellectuel. La convergence de ces différents combats, contre les minorités, contre les militants et contre les intellectuels critiques, nous dit quelque chose de très inquiétant pour la démocratie qui est plus précaire que jamais en France. » 


 Sur les menaces de mort 
« Si j’ai choisi de parler des menaces de mort dont je fais l’objet, c’est parce qu’il y a quelque chose de significatif. Ça n’est pas la première fois que je suis l’objet de ces menaces de mort, mais c’est la première fois que la personne signe de son nom. Ce néonazi se sent autorisé à le faire et il n’a pas peur. »
« L’extrême droite se sent aux portes du pouvoir et elle sait bien qu’elle ne risque rien. On l’a vu avec génération identitaire qui a pu gesticuler avec un sentiment d’impunité. »
« Il y a une folie en ce moment et elle est bien politique. Quand les fascistes se mobilisent, ils savent ce qu’ils font. »
« Le roman de Michel Houellebecq, Soumission, est un roman qui est une sorte de dystopie où l’Islam prendrait le pouvoir, mais qui revient à masquer la réalité : c’est que l’extrême droite est aux portes du pouvoir. On veut nous faire croire dans un roman que le problème serait qu’il y ait une majorité de musulmans qui seraient prêts à faire élire - par la faiblesse de complices qui seraient de fait des islamogauchistes - un candidat islamiste. Très clairement, ça n’est pas le risque principal en France. Ça peut l’être dans d’autres pays mais pas en France. »
« Dans Soumission de Houellebecq, c’est un personnage d’universitaire qui est au centre. La soumission, c’est d’abord selon l’extrême droite et michel Houellebecq, la soumission des intellectuels. »


 Sur le débat public impossible 
« Il n’y a aucune symétrie et la raison pour laquelle il n’y a aucune symétrie c’est que les gens comme moi ne sont pas en train d’attaquer nommément tel ou tel en le menaçant. Nous critiquons des idées qui nous semblent dangereuses. »
« Il n’y a pas d’équivalent de Marianne ou Le Point - qui s’en prennent aux islmogauchistes - du côté de ceux qui sont accusés d’islamogauchisme. On n’a pas la même force de frappe de haine qui est propagée par ces magazines. »
« Jean-Michel Blanquer s’en prend à la gauche, à Mediapart, à la France Insoumise, aux syndicats comme Sud ou l’Unef - pour avoir une porte parole voilée. »
« Le président de la République lui-même parle, dans Le Monde, des intellectuels, des universitaires, qui mettraient en danger la communauté nationale. »
« La terreur, c’est ce que veulent le terroristes et la terreur n’est pas très bonne conseillère politiquement. »
« On répond à une politique de la terreur, qui est celle des terroristes, par une politique de la peur, qui est celle de nos gouvernants. »
« Il est difficile de se faire entendre. C’est une raison pour parler davantage. »
« On nous avait dit que la France universaliste ne connaissait pas la question raciale. De même que la question du genre n’existait pas en France, qu’elle était étrangère, américaine. Ce qui me frappe, c’est que dans un domaine comme dans l’autre, ça a bougé : sur les questions de genre - on en parle malgré toutes les mobilisations - et la question raciale - on en parle aussi avec les personnes concernées. »
« Maintenant, quand les personnes concernées parlent, on les accuse de séparatisme. »

 Sur l’appel à l’union nationale  
« L’union nationale est un discours de guerre. Il est important de ne pas entrer dans cette rhétorique de la guerre. Sinon ça encourage de tous ceux qui voudraient croire à un conflit des civilisations. »
« On a un ministre de l’Intérieur qui nous parle d’ennemi de l’intérieur - des étrangers, d’autres, Français. Ça ne veut pas dire qu’on est en guerre. Il ne faut pas tout confondre. On ne va pas envoyer des chars contre les terroristes. On na va pas envoyer des chars contre les pays arabes qui voient des manifestations contre la France. On n’est pas en guerre. On est en démocratie. Il est très important qu’il y ait des débats. La démocratie, ça n’est pas le consensus, c’est le dissensus. »
« Nous ne sommes pas d’accord sur la manière de gérer l’économie, la question sociale, la question raciale, la politique internationale et c’est très bien ainsi. C’est ça la démocratie. »
« L’union nationale c’est une manière de dire : oublions la démocratie le temps de restaurer l’ordre. Ça, ça ne peut pas être un programme de gauche. Ça peut être un programme pour un néolibéralisme autoritaire qui utilise la conjoncture terroriste pour faire avancer son agenda. »

 Sur les réactions à l’international  
« La liberté d’expression n’est pas sans limite en France. Elle l’est à peu près aux Etats-Unis mais en France on sait que l’incitation à la haine raciale est un motif légal de poursuites. »
« Il y a une certaine ironie à prendre des leçons de démocratie de la part d’Erdogan qui persécute les minorités, les universitaires, les journalistes, les syndicalistes et les partis d’opposition. »
« Se battre pour la laïcité c’est d’abord refuser que la laïcité devienne le prétexte pour un recul de la démocratie. »


 Sur la liberté académique des professeurs 
« Je crains pour ma liberté académique - et pas seulement pour la mienne. »
« Tous mes collègues à l’étranger sont stupéfaits de constater que la France qui a une longue tradition critique est aujourd’hui un pays où il y a des menaces aussi claires contre les libertés académiques. »
« Il y a un renoncement à une certaine conception du travail intellectuel et universitaire fondé sur la liberté. »
« Si, aujourd’hui, on nous dit qu’il faut respecter les valeurs de la laïcité, est-ce que l’on parle de la laïcité de 1905 ou de ladite nouvelle laïcité qui est plus pour moi une anti-laïcité puisqu’elle est contraire à la liberté religieuse ? »
« On sait très bien, aujourd’hui en France, que lorsque l’on parle de laïcité, on pense aux uns, mais surtout aux unes, c’est-à-dire aux femmes musulmanes, et pas aux autres. »
« Lorsque des gens comme moi dénoncent l’islamophobie, est-ce qu’on va nous dire que nous n’avons pas le droit ? Lorsque des gens comme moi dénoncent le racisme d’Etat à propos des population rom, c’est-à-dire une politique qui visent spécifiquement une catégorie ethnique ou raciale et revendiquée par le Premier ministre de l’époque Manuel Valls après avoir été revendiquée par le Président de la République Nicolas Sarkozy en 2010, est-ce qu’on doit se dire que je n’ai pas le droit d’utiliser ce terme ? »
 
 Sur la rentrée scolaire 
« Cette rentrée scolaire est importante car elle est placée sous le signe de la question terroriste avec l’assassinat de Samuel Paty et dans le contexte de la pandémie, c’est-à-dire continuer d’enseigner en plein confinement pour que la machine économique continue de fonctionner. »
« Il y a quelques années, on citait souvent la lettre de Jules Ferry aux enseignants sur le fait qu’il ne fallait pas que ce que l’on enseigne puisse choquer le moindre père de famille. »
« Le fait que la lettre de Jean Jaurès aux enseignants soit expurgée n’est pas très étonnant : on voit bien ce que veut dire la répression contre l’esprit critique. »
« Il est très important que l’on puisse parler des caricatures, c’est un exemple important de la liberté d’expression qui peut mener à des débats (il y a bien eu un procès contre ces caricatures). Mais en parler, c’est une chose, les montrer, c’en est une autre. »
« Le travail de l’enseignant en primaire, au collège, au lycée ou à l’université, ça n’est pas de proposer le choc des photos mais d’utiliser le poids des mots : nous devons penser et non pas choquer. »
« Si je veux défendre la liberté en France de la pornographie, je ne vais pas pour autant forcément montrer des images pornographiques à mes étudiantes et mes étudiants. »
« Il vaut mieux raisonner que montrer car, en montrant, on risque d’aveugler. »
« Il est important de défendre la raison contre les émotions quand ces dernières balaient tout sur leur passage : ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas montrer la moindre caricature mais qu’il faut bien réfléchir aux effets de ce que l’on fait. »


 Sur les Etats-Unis  
« La dérive depuis ce que le néoconservatisme au début des années 1990 appelait le politiquement correct et qui a été importé en France, jusqu’au trumpisme est très troublante : on pourra dire que Macron, ce n’est ni Bolsonaro, ni Erdogan, ni Trump car les institutions nous protège un peu plus qu’en Turquie ou au Brésil mais peut-être moins qu’aux Etats-Unis… »
 « On voit aux Etats-Unis que des institutions très fortes comme la Cour Suprême ou la Constitution ne suffisent pas à protéger du fascisme. »
« Ce qui est frappant, c’est que tout le monde aux Etats-Unis parle du risque fort que cette élection soit volée. »
« Les sociétés démocratiques les plus solidement installées ne sont pas à l’abri. »

 
Sur les raisons d’espérer 
« La haine que suscite nos idées est le signe qu’elles dérangent. Il faut donc continuer. Ce sera peut-être couteux, nous le savons collectivement, mais nous n’avons pas le choix et se battre est déjà en soi un moyen de se sentir un peu mieux... et il se pourrait d’ailleurs que ce soit efficace car notre inquiétude ne doit pas nous faire oublier celle de nos adversaires. »
« Les raisons d’espérer, c’est justement ce déchaînement de haine. Ca bouge et il y a des gens qui ont peur, c’est dangereux mais c’est bon signe ! »

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