Accueil | Par Pierre Jacquemain | 14 janvier 2019

Eric Fassin : « Quand on rejette l’opposition gauche/droite et la représentation politique, ça finit rarement à gauche »

Il ne s’est pas encore exprimé sur la mobilisation des gilets jaunes. Dans #LaMidinale de Regards, le sociologue Eric Fassin livre son analyse, ses interrogations et ses inquiétudes.

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

 

VERBATIM

 

 Sur le silence d’Eric Fassin à propos des gilets jaunes 
« Pendant longtemps, j’ai été comme beaucoup de gens, j’ai eu du mal à interpréter ce qu’il se passait, quel sens politique ça pouvait avoir. »
« J’ai parfois le sentiment que si on se précipite pour commenter, on risque d’avoir une projection de ses fantasmes politiques, de ses préjugés de classe. Donc plutôt que de dire des bêtises, j’ai préféré me taire. »
« A la différence de beaucoup d’intellectuels de gauche, je garde une réticence qui n’est pas tant par rapport aux gilets jaunes eux-mêmes, que par rapport aux conséquences que tout cela risque d’avoir. »
« J’ai une inquiétude qui n’est pas un jugement sur le mouvement ni sur les gens qui soutiennent ce mouvement mais sur ses conséquences. »

 Sur l’analyse politique du mouvement des gilets jaunes 
« Je crois que ça n’est pas forcément un mouvement de droite ou un mouvement de gauche. »
« J’ai été frappé en regardant les tentatives d’interprétation de ce mouvement de l’usage qui est fait de l’histoire. »
« On a une vision française de l’histoire qui nous amène à regarder les gilets jaunes principalement au prisme de l’histoire française et donc de redoubler la logique proprement nationale de ce mouvement. »
« Quand on regarde le Brésil ou l’Italie, on a le sentiment qu’il y a eu deux choses qu’on retrouve en France : un rejet de l’opposition droite/gauche et un rejet de la représentation - par les syndicats ou les partis. »
« Mon sentiment, qui est nourri de cette double référence au Brésil et à l’Italie, c’est que lorsqu’on rejette l’opposition entre droite et gauche et lorsqu’on rejette la représentation politique, ça finit rarement à gauche. »
« Qui bénéficie, dans les sondages, de ce mouvement ? C’est le Rassemblement National et lui-seul. »

 Sur la possibilité d’une situation à l’italienne en France 
« Je crois qu’il est absurde de renvoyer dos-à-dos FI et RN. Les dirigeants et les militants ne disent pas du tout la même chose. »
« Je fais partie des gens qui ont critiqué la stratégie du populisme de gauche. »
« Il y aurait ce que Chantal Mouffe appelle un noyau démocratique commun à ce qu’elle appelle le populisme de droite et qu’elle refuse d’appeler extrême droite, et à la gauche dans sa stratégie populiste. Je ne crois pas qu’il y ait un noyau démocratique dans les revendications d’extrême droite. »
« Ce qui complique les choses, c’est qu’en face on a Macron qui nous explique que pour lui, c’est le libéralisme contre l’illibéralisme d’Orban et des autres. Et donc on est sommé de choisir : est-ce qu’on va être du côté de Macron ou est-ce qu’on va être contre lui ? »
« On voit bien que la posture de Macron alimente une opposition réductrice entre les élites et le peuple. On y résiste en ne prenant pas seulement le parti du peuple mais en s’interrogeant sur quel peuple. »
« Il est important de ne pas considérer le peuple comme une masse indistincte, il y a des idéologies différentes. »
« Il est important de reconnaitre le peuple comme un sujet politique, non pas avec une posture bienveillante, qui frise la condescendance et qui revient à dire que le peuple a toujours raison, mais de dire il y a des peuples avec lesquels je suis d’accord et d’autres avec lesquels je suis en désaccord. »

 Sur le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) 
« Le RIC participe du rejet de la représentation, donc à ce titre, je regarde ça avec une certaine prudence. »
« Je ne veux pas dire que le peuple se trompe, ce que je dis, c’est que les gens qui se mobilisent au nom du peuple sont plus ou moins actifs et ce que nous voyons en ce moment, un peu partout dans le monde, c’est que les gens qui se mobilisent au nom d’un peuple d’extrême droite, sont très actifs. »
« Il ne faut pas confondre le peuple et les gens qui se mobilisent. »
« Les gens qui se mobilisent et qui prétendent être la majorité silencieuse sont des minorités bruyantes et, pour une part, sont des minorités d’extrême droite. »

 Sur les violences policières et la réponse sécuritaire du gouvernement 
« Ça fait des années que beaucoup de gens, et à juste titre, dénoncent les violences policières donc c’est sans précédent mais quand même ça a été précédé de beaucoup de violences policières. Dans ce mouvement, c’est l’ampleur qui est sans précédent. »
« Ce qu’on a vu, c’est que, pendant très longtemps, on a laissé faire et ça mène à une banalisation [de la violence]. »
« On a fini par trouver normal que les policiers tapent des gens. »
« Il y a une disqualification du président de la République mais ce qui est plus grave, c’est qu’il y a une disqualification du vocabulaire du président de la République : celui de la République, celui de la démocratie, celui des droits. »
« Je crois que la démocratie n’en finit pas de se précariser et ceux qui se prétendent défenseurs de la démocratie libérale, comme Emmanuel Macron, en sont les fossoyeurs. »

 Sur le Grand Débat proposé par Emmanuel Macron 
« Je ne pense pas que le but soit d’arriver à quelque chose. »
« Dans quelle mesure ce président de la République souhaite-t-il alimenter cette crise pour apparaitre comme le rempart contre le chaos ? »
« Ce débat va occuper l’attention pendant deux jours et ça veut dire que la parole publique n’a plus aucune importance donc ça renforce la colère des gilets jaunes mais ça renforce aussi et surtout le fait qu’ils ne croient pas, et que de moins en moins de gens croient, à la représentation politique. »
« Qui peut être certain que dans la prochaine élection présidentielle, voter Macron contre Le Pen ce sera voter pour la démocratie ? C’est bien ça le problème aujourd’hui. Quels arguments va-t-on trouver pour s’opposer au Front National quand on a l’impression qu’en matière d’immigration, en matière de violences policières et en matière économique, finalement, les différences ne sont pas si grandes ? »

Vos réactions (2)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  •  Jean-Luc Mélenchon n’a jamais nié ou renié ses convictions politiques d’homme de gauche et encore moins les notions de gauche et de droite. Il n’est que lire ou relire son livre fondamentale "L’ère de Peuple" (ainsi que nombre de ses billets de blog) pour s’en convaincre. En revanche il dit que l’utilisation médiatique, publicitaire du vocable "gauche" (et donc "droite") n’est plus opératoire car ce mot a de fait perdu son sens auprès de la majorité des "gens" en raison d’une part de la faillite de la -des gauche-s mais surtout en raison des mutations profondes de nos sociétés (mégapoles urbaines, augmentation numérique phénoménale des populations humaines, catastrophes écologiques et climatiques/anthropocène, le numérique et les réseaux sociaux), mutations qui ont modifié l’appréhension marxiste (certes toujours valable) classique des rapports de "classes" dans ce nouveau monde, par les "gens" (qui sont aussi des travailleurs, des salariés, des exploités,des pauvres, des déclassés, des chômeurs, des oubliés etc etc.). Voilà pourquoi il est plus pertinent de parler de ceux d’en haut et ceux d’en bas, de "eux" et de "nous". Se proclamer "de gauche" aujourd’hui oblige à entrer dans des débats stériles et confus consistant à vouloir prouver que la vraie gauche c’est nous et la mauvaise c’est eux... précisément ce qui écœure les gens intéressés.
    S’agissant du rejet de la représentation parlementaire, Eric Fassin va un peu vite en jugement (pour quelqu’un qui se méfie et attend de voir, à l’instar de Madame Ariane Mnouchkine) pour ce qui concerne JLM et la France Insoumise : faut-il rappeler que JLM est élu député et que le groupe parlement FI compte 17 députés. Que la FI présente des candidats aux élections européennes ?
    Eric Fassin nous explique qu’il y a des peuples. C’est exactement ce que Chantal Mouffe et les théoriciens du populisme de gauche disent : le peuple est une (auto)construction politique. Ainsi le peuple de gauche n’est pas celui de droite et encore moins d’extrême-droite.
    Le problème avec ces intellectuels de "gauche" engagés médiatiquement ou artistiquement c’est que lorsque l’Histoire se met en branle sous forme de processus révolutionnaire bouillonnant, échappant à leurs catégories préconstruites (ils vivent dans le monde la représentation), ils voudraient que celle-ci soit faite et bien terminée pour la penser, la raconter ou la mettre en scène. Ce ne sont pas des politiques dans l’action : wait and see...
    Je ne taxerais certainement pas de mauvaise foi Eric Fassin que je respecte, écoute et lis avec grand intérêt. Mais je ne peux que constater certaines faiblesses dans ses appréciations et me permets de lui recommander le programme de la France Insoumise "L’avenir en commun" pour le laisser juge en bonne connaissance de cause qaund à la nature politique de la FI.
    « Quand on rejette l’opposition gauche/droite et la représentation politique, ça finit rarement à gauche  » nous dit Eric Fassin. Le problème est que même quand on ne la rejette pas (ce qui est le cas de JLM et de la FI, je repète), ça ne s’est pratiquement jamais terminé à gauche (ou si peu et pas longtemps et parfois dans des bains de sang). Car la question n’est pas celle de rejet ou pas, mais celle de faillite, des trahisons, des reniements, des lâchetés de ces "gauches" aux manettes pour avoir ignoré les peuples. A elles d’aller vers le peuple en révolte. A elles de "gauchir" la lutte si tant est que ce mot ait encore un sens. Qu’attendent-elles, partis et syndicats ? Un grand débat entre représentants de gauche et de gauche ?

    Victor Le 14 janvier à 20:11
  •  
  • Très largement d’accord avec Eric Fassin, y compris sur les "leçons italiennes et brésiliennes", sauf... sur l’absence de "leçon" à tirer de l’histoire de France ! :-)

    Je pense que le mouvement GJ est le premier grand mouvement contre l’ubérisation sociale (que l’Italie a connue bien avant nous). Il est donc utile d’explorer les périodes où le rapport salarial en France était de ce type (pseudo-entrepreneurs organisés par le capital en absence de "lieux de socialisation par le capital"), c’est à dire par exemple 1848 où les socialistes, humanistes ou scientifiques, ont été battus par le limonadiers et les bonapartistes.. J’essaie ici :

    http://lipietz.net/Ecologie-politique-des-Gilets-Jaunes

    Alain Lipietz Le 15 janvier à 15:58
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.