Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 27 mai 2020

Eva Vocz : « Avec le confinement, les travailleurs et travailleuses du sexe se sont retrouvés sans revenus »

Le travail du sexe n’a jamais été aussi compliqué que durant le confinement : pertes de revenus, précarité liée à la location de leur logement, méfiance de la clientèle... Difficultés auxquelles s’ajoute la loi Avia qui entrera en vigueur au 1er juillet prochain mais qui produit déjà ses effets. Nous en parlons avec Eva Vocz, coordinatrice de la fédération Parapluie rouge.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur les travailleurs et les travailleuses du sexe pendant le confinement 
« Les personnes qui travaillent dans le secteur de la prostitution se sont retrouvées du jour au lendemain sans revenus. »
« Il n’y a pas eu, malgré la demande de nombreux députés et associations, d’aides mises en place pour payer les loyers des travailleurs du sexe. »
« Souvent, les travailleurs du sexe n’ont pas la possibilité d’avoir un bail locatif parce que la loi sur le proxénétisme considère le propriétaire comme proxénète. Ils ont donc souvent des sous-locations et sont parfois victimes des marchands de sommeil. »
« Marlène Schiappa [la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations] a refusé de réagir. »
« Il y a des menaces d’expulsions par des propriétaires à cause d’impayés. »
« C’est une absurdité économique : il revient beaucoup moins cher de permettre un maintien dans le logement que de payer un hôtel d’urgence. »
« Avec la fin du confinement strict, l’activité des travailleurs et des travailleuses du sexe a repris. Mais en réalité, elle avait repris pendant voire ne s’était pas arrêtée du tout. »
« Ceux qui nous ont aidés ont plutôt été des députés de la majorité LREM ainsi que quelques députés de gauche comme Clémentine Autain qui a écrit au gouvernement. »

 Sur les problèmes rencontrés par les travailleurs et les travailleuses du sexe 
« Le STRASS permet une mutuelle et une prévoyance : on commence à s’auto-organiser. Mais nous avons besoin de soutiens financiers. »
« Le site projet-jasmine.org permet d’avoir accès aux listes de mauvais clients et d’agresseurs. Mais il n’est pas soutenu… »
« La loi de pénalisation des clients a été faite à l’encontre des travailleurs du sexe, c’est-à-dire sans écoute des personnes concernées. »
« En moyenne, en France, il y a un meurtre par mois de travailleur ou travailleuse du sexe. »
« Il y a eu une baisse colossale des tarifs et une augmentation de la demande de rapports non-protégés, notamment pour la prostitution masculine ou les fellations. »
« Dans les villes où la loi sur la pénalisation des clients est sévèrement appliquée, les travailleurs et travailleuses du sexe sont dégagés des centres des villes pour aller plus loin en périphérie. »
« Au Bois de Boulogne, les personnes bossent dans des endroits mal éclairés et moins visibles des autres ; si jamais il y a une agression, c’est beaucoup plus difficile de s’y opposer. C’est la raison pour laquelle il y a eu deux assassinats dans le Bois de Boulogne de personnes transgenres et de nombreuses agressions. »

 Sur la loi Avia pour lutter contre la haine en ligne 
« Internet est un outil de travail et un outil politique pour les travailleurs du sexe. »
« La loi Avia propose, dans un délai de 24 heures et sous peine de fortes amendes, de contraindre les plateformes à retirer le contenu haineux ou manifestement illicite. Et dans “manifestement illicite” a été retiré la violence ou le terrorisme, pour ne garder que le porno. Et un amendement de Mme Avia elle-même vise explicitement le porno. Or, dans la loi française, la pornographie est très mal caractérisée. Suivant les mœurs d’une société, quelque chose qui est pornographique varie : l’art ou un selfie peut être considéré comme porno. »
« C’est très important que les travailleurs du sexe puisse avoir accès à Twitter, surtout dans une période où l’on ne peut pas manifester. »
« Avec la loi Avia, nous avons peur de perdre totalement notre liberté d’expression. »
« Aux dernières nouvelles, ce sont 30 comptes LGBT qui ont été bloqués – des personnes qui se revendiquent comme pédé ou gouine. Il semblerait que Facebook ou Twitter aient modifié leur algorithme. »
« Il semblerait que les plateformes, en anticipation de la loi Avia, aient décidé de modifier leur algorithme. »

 Sur les abolitionnistes et les prohibitionnistes, notamment celles et ceux qui revendiquent la disparition de la prostitution 
« Historiquement les abolitionnistes se battaient contre l’existence des maisons closes et voulaient que les prostituées puissent accéder au droit commun. C’est ce que veulent aussi les travailleurs du sexe aujourd’hui. »
« Il y a eu une évolution du sens de l’abolitionnisme vers le modèle suédois de pénalisation des clients ; il s’agit d’une criminalisation indirecte des travailleurs du sexe sous couvert de bonnes intentions. »
« Le sens du mot abolitionnisme a été dénaturé et je préfère parler de prohibitionnisme pour désigner ces gens-là. »
« C’est assez insultant que de considérer que le corps de la femme puisse être une marchandise. Ca frôle l’insulte, même si c’est sous couvert de grandes idées de gauche. Dire “tu es une marchandise” ou “tu es un bout de viande”, on ne dit pas ça aux gens quand on n’a pas envie d’être insultant. »
« C’est comme si je disais : “dans la mesure où je suis anticapitaliste, je considère que les supermarché sont une grosse connerie donc je vais me battre pour que les caissières aient le moins de droits possibles”. »
« Le travail, en soi, est une contrainte. C’est d’ailleurs pour cela que l’on parle de pénibilité au travail. De manière générale, on peut se demander si on a vraiment le choix de travailler… »
« A la base, j’ai fait des études d’art pour être actrice et aujourd’hui, je fais de la pornographie et j’en suis satisfaite. Mais peut-être que si le système de l’intermittence du spectacle était mieux, que ça ne reposait pas sur l’exploitation des jeunes artistes (notamment avec toutes ses résidences non payées), peut-être aussi que s’il n’y avait pas autant de censure et de puritanisme dans le monde de l’art, peut-être que j’aurais choisi une autre voie. Il se trouve que là, je m’y retrouve tout à fait. J’ai choisi en fonction de mes possibilités et du monde dans lequel on vit. »
« Les grandes théories abolitionnistes ou prohibitionnistes, ça me fait toujours marrer : c’est toujours des grands idéaux complètement déconnectés des réalités. »

 Sur la gauche et la prostitution 
« Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas à gauche : elle se dit progressiste et veut incarner des valeurs d’un progrès social. Mais sur la question du travail du sexe, il y a un discours qui ressemble à des discours de gros conservateurs catholiques bien à droite. »
« Ce week-end, je me suis dit “mince, si la gauche est aussi conservatrice et poussiéreuse, est-ce que je peux m’en revendiquer ?” »

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