Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 18 juin 2020

Françoise Vergès : « Le privilège blanc existe, même pour les plus pauvres. Il faut le déconstruire »

Privilège blanc, décolonisation, déboulonnage de statues, statistiques ethniques : quelles perspectives pour les mouvements antiracistes ? On en parle avec Françoise Vergès, historienne et politologue, autrice de Un féminisme décolonial aux éditions La Fabrique.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la mise en avant des collectifs antiracistes 
« Quelque chose a changé, porté par des décennies de travail par des militants, par des intellectuels pour faire passer l’idée que le racisme n’est pas une opinion. Le racisme est structurel et systémique. »
« Dans les mouvements, il y a souvent des étincelles : la mort de George Floyd en a été un. »
« Il y a aujourd’hui un nouveau mouvement global : le slogan ”les vies noires comptent” porte autant au Brésil, au Mexique, sur le continent africain, asiatique et en Europe. »

 Sur la réponse des anti-antiracistes 
« On n’est pas en train de gagner car on fait face à des Etats extrêmement durs, qui militarisent la police, qui augmentent ses pouvoirs, lui donnent de plus en plus d’armes pour blesser, mutiler, tuer, étouffer… »
« Le capitalisme et l’Etat s’organisent pour contrer les mouvements antiracistes. »
« Il n’y a jamais eu de gain sans luttes : toute avancée rencontre forcément une contre-insurrection. »
« D’un côté, quelques mesures vont être prises et il y aura toujours quelques condamnations de la violence, mais en mettant ça uniquement sur le dos de quelques individus. Les questions de la structure de l’Etat et de la police ne sont jamais prises en compte. »
« Je pense qu’en France, il y a plusieurs choses que certaines personnes veulent défendre car elles se sentent attaquées, notamment l’idée de l’universalisme français qui s’appliquerait à tous, global au sens de toute la planète. »
« La République est très mêlée à l’histoire coloniale, dans la manière dont elle s’est construite. »
« Certains savent qu’ils vont perdre beaucoup de privilèges qu’ils ont, alors même qu’ils ne s’appuient aucunement sur leur talent ou leur compétence particulière mais qu’ils ont seulement hérité de leur histoire coloniale et raciste. »
« Cedric Robinson a développé le concept de capitalisme racial selon lequel le capitalisme produirait toujours de la racialisation. »
« La notion de “guerre des races” [employée par Manuel Valls] est une notion d’extrémiste et de suprématiste blanc. »

 Sur l’anticapitalisme des luttes antiracistes 
« Comme le dit Angela Davis : il n’y aura pas de lutte contre le capitalisme sans lutte contre le racisme car les deux sont intriqués. »
« Le monde s’est organisé avec la prédation du Nord sur le Sud et les peuples racisés, c’est-à-dire noirs, asiatiques… »
« Pendant la pandémie, on a vu qui étaient les plus exploités, les moins payés et les plus en danger. »
« Le capitalisme s’est construit sur une différence raciale. »
« L’esclavage, c’est la racialisation du travail asservi. »
« Pourquoi ce ne sont que des personnes noires qui ont été, à partir d’un moment, systématiquement esclavagisées ? »
« Dans les dictionnaires de langue française à la fin du XVIIIe siècle, “noir”, “nègre” et “esclave” sont synonymes. »

 Sur le privilège blanc 
« J’ai rencontré des Blancs pauvres dans ma vie, notamment à la Réunion ceux que l’on appelait “les petits Blancs” : ils étaient très pauvres mais ils étaient blancs. »
« Le privilège blanc, c’est le fait de recevoir des possibilités : on est beaucoup moins discriminé au logement, à l’emploi, dans la rue, par la police. »
« Le petit Blanc pauvre ne se fait pas arrêté huit fois dans le métro comme un jeune Noir, Arabe ou Rom. »
« Evidemment, il y a un mépris de classe mais le racisme est toujours beaucoup plus fort. »
« Les femmes qu’on a fabriqué comme blanches n’avaient auparavant pas de droit : elles n’avaient pas le droit de divorcer, d’aller à l’école, de devenir avocate ou médecin mais elles avaient le droit de posséder des êtres humains dès le XVIè siècle. Certaines ont été esclavagistes et à la tête de grandes plantations. Ce qui leur donnait ce privilège, c’est le fait d’être blanche, pas leur genre. »
« La question de la couleur de peau est souvent plus forte que la question du genre et de la classe. »
« Quand on envoyait des Blancs pauvres dans les colonies, ils avaient quelque chose de plus que les indigènes (…) En Algérie par exemple, le Code de l’Indigénat ne s’appliquaient pas aux petits Blancs. »
« Il y a un privilège blanc, même pour les plus pauvres : il faut le déconstruire. »
« Il faudrait que les Blancs veuillent se déblanchir, c’est-à-dire sortir de ce privilège et ne plus appartenir aux Blancs. »

 Sur la statuaire française et le patrimoine colonial 
« Les villes en France sont faites pour des hommes blancs, jeunes, en pleine santé. Les villes sont hostiles aux femmes, aux gays, aux transgenres, aux travailleurs et travailleuses du sexe, aux migrants, aux étrangers, aux sans-logis, aux personnes avec un handicap. »
« Toute l’architecture et avec elle les monuments offrent une ville masculine, triomphante et guerrière. »
« Place Vauban à Paris, il y a Gallieni d’un côté, Lyautey et Fayolle de l’autre. »
« La statue de Gallieni est frappante : il est debout sur quatre figures féminines qui le tiennent sur leur tête. »
« Toute cette esthétique du vol, du viol, de la soumission, du pouvoir, d’une masculinité guerrière et militarisé : je ne vois pas en quoi ça nous apprendrait l’histoire. »
« Même à gauche, il y a un attachement émotionnel à ces statues car cela fait partie de leur paysage. Pour eux, de les enlever, ça veut dire une transformation profonde. »
« Quand on nous dit qu’on n’enlèvera pas les statues, cela veut dire que notre histoire, notre mémoire, notre présence dans ce pays ne comptent pas. »
« Il faudrait moins de figures héroïsées – même si on en a un peu besoin. »
« Je ne suis pas sûre que le remplacement de la statue d’un général colonial dans le VIIè arrondissement de Paris par celle d’Aimé Césaire changerait profondément les choses. Qui sont les jeunes des quartiers populaires qui iront dans cet endroit ? »
« Les statues, ce n’est pas l’histoire, ce sont des choix politiques. »
« Je pense que si des féministes blanches avaient demandé qu’il y ait plus de statues de femmes, il n’y aurait pas eu cette controverse. La question, ce sont les statues de criminels de guerre coloniaux parce qu’ils sont rattachés à l’histoire de la République. »
« Il y a un travail à faire pour aboutir à des choix : les personnes d’un quartier doivent pouvoir décider des mémoires qu’ils veulent voir apparaître et discuter de l’esthétique avec les artistes. »
« Il faut plus de monuments de groupe : où verra-t-on des représentations des insurrections ouvrières qui ont secoué le Paris depuis toujours ? Où est représentée la foule révolutionnaire à Paris ? »
« En mai 1968, les travailleurs émigrés ont joué un grand rôle : pourquoi ne les voit-on pas ? »
« Pourquoi les Algériens noyés dans la Seine, c’est seulement une plaque que personne ne regarde ? »
« L’espace public est pensé par le pouvoir qui le forge pour transmettre l’idée de son pouvoir par l’intermédiaire d’une esthétique. »
« Il n’y a pas vraiment d’esthétique du pouvoir anonyme, de celles et ceux qui font vraiment l’histoire, c’est-à-dire des opprimés. »
« Il y a une solution néolibérale qui serait de mettre quelques statues d’Aimé Césaire et de Léopold Sedar Senghor ici et là, un peu comme dans un supermarché on rajouterait des aliments de la cuisine “orientale”. Mais la question des statues va plus loin que la statuaire : ça fait partie du mouvement antiraciste et du mouvement pour la justice sociale. »
« Si on déboulonne une statue, ça n’arrêtera ni les contrôles au faciès ni la violence policière. »

 Sur le rapport au pouvoir de l’antiracisme 
« Il faut garder son autonomie vis-à-vis du pouvoir. »
« On s’empare des espaces publics à travers le street art et les choses éphémères. »
« Il faut de l’éphémère pour ne pas rentrer dans la logique du pouvoir qui demande de la pierre et du fer. »
« Si on prend l’espace de Barbès et de Belleville à Paris qui est très populaire et très changeant, très transformé, il faudrait se demander quels sont les mémoires que l’on voudrait faire apparaître. »
« Il faut quand même interpeler le pouvoir lorsqu’il nous dit : c’est ainsi et ça ne changera pas. »
« On nous dit qu’on veut effacer l’histoire alors même que c’est l’Etat colonial français qui l’a effacé dans les colonies, en rasant des villes, en détruisant des palais, en volant des objets qui sont maintenant dans des musées français. C’est l’Etat qui s’est permis d’effacer l’histoire de peuples entiers. »
« L’histoire de l’esclavage est à peine enseignée à l’école : on n’explique aux enfants en quoi nous vivons toujours dans un monde qui a été modelé par l’esclavage. »
« Pourquoi la République française maintient-elle toujours en dépendance l’Île de la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane qui ont été des colonies esclavagistes ? »
« Il faut sortir du monopole de l’histoire écrite par des historiens : les témoignages d’esclaves sont des textes politiques qui sont de magnifiques textes sur l’aspiration à la liberté qui méritent d’être à côté de textes de philosophes sur la liberté. »

 Sur les statistiques ethniques 
« Les statistiques ethniques doivent être accaparées par les personnes : ce n’est pas à l’Etat de décider. »
« Il faut partir des personnes concernées : les personnes les plus vulnérables, les plus précarisées, les plus exploitées doivent être écoutées et c’est de là qu’il faut partir pour établir des statistiques ethniques pour mieux comprendre comment cela se passe. »
« Même le Défenseur des Droits nous dit que les jeunes Noirs et Arabes sont 20 fois plus sujets à un contrôle d’identité. Et c’est une statistique ethnique. »
« Quand le CSA remarque que, dans les séries télévisées, les Noirs et les Arabes sont toujours des dealers de shit, c’est une statistique ethnique. »
« L’action affirmative qui existe aux Etats-Unis, c’est de voir comment l’organisation sociale, économique et politique a produit des inégalités. »
« Les statistiques ne peuvent pas être le seul moyen, c’est un des éléments. »
« La précarité est racialisée. »
« La statistique individuelle ne doit pas entraîner une individualisme mais toujours faire primer l’émancipation collective. »
« Quand les personnes les plus opprimées deviennent libres, tout le monde l’est. »

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