Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 18 février 2020

Frédéric Keck : « Il y a un décalage entre la petitesse du coronavirus et l’ampleur des phénomènes politiques qu’il cause »

Une épidémie comme celle du coronavirus n’a pas qu’une existence biologique : elle est aussi psychologique, sociologique, politique. Pour en parler, Frédéric Keck, directeur du laboratoire d’anthropologie sociale au CNRS, est l’invité de #LaMidinale.

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 Sur la peur mondiale du coronavirus 
« Les peurs sont en grande partie suscitées par les médias et sont basées sur des faits réels : la place de la Chine dans la mondialisation et les interconnexions entre l’économie chinoise et le reste de l’économie mondiale. »
« Il y a un imaginaire de la viralité qui est en jeu dans notre nouvelle pensée de la contagion et des épidémies. »
« On a toujours fait des quarantaines pour bloquer les épidémies qui viennent jusqu’à nos frontières. »
« Les épidémies sont portées par des virus qui sont des êtres microscopiques qu’on ne voit qu’au microscope électronique. »
« Un virus, c’est un morceau d’information qui cherche à se répliquer ; ce n’est même pas un être vivant, il a besoin de rentrer dans une cellule-hôte. »
« Le virus est neutre en soi : il cherche à se répliquer, pas à détruire son hôte. »
« Ce qui produit la pathologie, c’est lorsque les virus rentrent dans des organismes qui ne leur sont pas adaptés ; c’est pourquoi nous avons un système immunitaire qui permet de repérer les bons virus et de rejeter les mauvais. »
« Aujourd’hui, les virus viennent des animaux à cause des transformations écologiques. »
« Il y a tout un imaginaire de la transmission des virus qui est favorisé par les nouvelles technologies de l’information et qui nous met en contact avec les transformations écologiques et la nouvelle présence des animaux dans l’espace public. »

 Sur la réaction de la Chine 
« La Chine veut être un acteur majeur sur la scène internationale et ne plus recevoir des leçons des organisations internationales de santé comme au moment de la crise du SRAS de 2003. »
« La Chine veut aussi apparaître comme un acteur sur la scène des technologies de l’information et des biotechnologies : c’est pourquoi elle a immédiatement diffusé la séquence du virus de Wuhan (…) et qu’elle essaie de contrôler les réseaux sociaux. »

 Sur la guerre contre les virus 
« On ne peut pas être en guerre contre un virus dans la mesure où c’est tout petit et qu’on ne le voit même pas. »
« Tout l’effort des infirmiers et du personnel hospitalier, c’est de contrôler une épidémie qui ne produit que des symptômes très ordinaires comme une toux – et, dans les cas les plus pathologiques qui restent assez rares, des systèmes respiratoires suffoqués. »
« L’imaginaire de la guerre contre le virus est une construction sociale qui consiste à transformer l’invisible en visible et peut-être même l’ami en ennemi puisque l’on découvre maintenant que 95% des virus qui sont dans notre corps sont nécessaires à la reproduction de notre organisme. »
« On peut supposer que le virus de Wuhan comme tous les virus émergents contre lesquels il y a des dispositifs de sécurité depuis une trentaine d’années, sont des ennemis que se construisent les Etats pour renforcer leur contrôle de la population. »

 Sur la transmission animaux-humains de certains virus comme le coronavirus 
« On sait depuis 2003 que des virus émergeaient chez la chauve-souris, particulièrement dans le centre de la Chine, notamment par l’intermédiaire des civettes, consommées dans le sud de la Chine, pour traiter des maladies respiratoires avec les moyens de la médecine chinoise traditionnelle. »
« Il y a eu le même phénomène en Afrique avec Ebola qui s’est transmis des chauve-souris au singe puis à l’humain. »

 Sur la notion de “revanche de la nature” que serait le coronavirus 
« “Revanche de la nature” est une expression qui a été lancée par le biologiste américain d’origine française René Dubos dans les années 1960 – un précurseur de l’environnementalisme qui avait initié la formule “penser global, agir local”. »
« René Dubos a lancé l’avertissement dans les années 1960 : vous pensez avoir contrôlé les épidémies mais la nature va se venger soit en produisant des bactéries résistantes aux antibiotiques, soit en produisant des nouveaux virus qui viendront des animaux. C’est ce que l’on a vu avec le VIH, Ebola, la grippe aviaire… »
« Cette formule de René Dubos est frappante de la part d’un médecin qui pense selon un cadre scientifique et naturaliste, qui devrait séparer la nature et les êtres humains dotés d’intentions. »
« Dans la conception scientifique moderne, la nature n’a pas d’intention, elle ne se venge pas ! On a l’impression que la formule “revanche de la nature” viendrait d’un chaman amazonien. »
« Il y a plus de probabilités d’émergence de nouveaux virus et bactéries par des mécanismes de mutations aléatoires de la nature. »

 Sur les effets politiques du coronavirus 
« Il est intéressant de voir comme ces phénomènes de mutations produisent des effets politiques qui sont plus forts que la vengeance d’un groupe d’humains contre un autre. »
« Avec le coronavirus de Wuhan, un pays qui ne dispose pas du droit de grève, un pays sur lequel on s’interroge quant à ses capacités de résistance voire de dissidence à l’égard d’un pouvoir très autoritaire sinon totalitaire, ce pays dont la place dans l’économie mondiale est majeure, ce pays est bloqué depuis presque deux mois par un virus qui vient des chauve-souris et qui a tué 1.800 personnes. Il y a un décalage entre la petitesse du virus et des mécanismes biologiques qu’il engendre et l’ampleur des phénomènes politiques qu’il cause. Et cela conduit à penser que demain, il y aura plus d’agentivité et de capacité d’action pour ces animaux qui envoient des virus que peut-être nous n’en avions trouvé dans les formes de mobilisation antérieures comme les syndicats ouvriers ou les guerres mondiales. »
« Si on va jusqu’au bout des alertes environnementales en cours, les conflits mondiaux ne seraient plus déclenchés par des intentions humaines mais par des transformations écologiques – qu’il faudrait anticiper pour en limiter les dégâts. »
« Si on veut lutter contre un certain nombre de dérives de la mondialisation, il faudrait s’allier aux animaux et en faire des sentinelles qui alertent sur les maladies qui vont affecter les humains. »

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