Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 5 juin 2020

Frédéric Sawicki : « Ces élections municipales traduisent le faible ancrage territorial de LFI, LREM et du RN »

Quels enseignements tirer du premier tour des élections municipales et du second qui se prépare ? Qui va tirer son épingle du jeu ? La gauche éclatée par endroits, réunie par d’autres ? LR qui va sûrement conserver sa majorité de mairies ? On en parle avec Frédéric Sawicki, professeur de science politique à Paris I Panthéon-Sorbonne.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la résurgence de l’union de la gauche lors des élections municipales 
« Les stratégies, y compris dans des villes importantes, étaient très hétérogènes dès le premier tour. »
« Il y a eu une capacité des partis politiques à assez peu contrôler le jeu au niveau local – même si, globalement, le Parti socialiste a réussi à empêcher les velléités de certains maires à se rapprocher de certains candidats de La République En Marche. »
« La participation au premier tour a été altérée par la pandémie ce qui a donné des résultats différents de ce à quoi on pouvait s’attendre. »
« Dans la perspective du deuxième tour, on a clairement vu réémerger des formes d’alliances, des fusions de liste et des désistements à gauche. C’est un clair changement par rapport aux dernières élections, notamment les européennes où la proportionnelle ne poussait pas au rapprochement. »

 Sur la désunion du PS et de EELV pour le deuxième tour des élections municipales à Lille 
« Il est particulièrement difficile pour un premier secrétaire du Parti socialiste de faire pression sur quelqu’un comme Martine Aubry qui une autorité d’ancienne première secrétaire et est à la tête d’une grosse section qui la soutient localement. »
« On sait que les Verts laissent beaucoup de libertés à la fois au niveau régional et localement – même si, au premier tour à Montpellier, de façon assez étonnante, la direction d’EELV a retiré l’investiture d’une candidate choisie par les militants. »
« La direction des Verts n’est pas en mesure d’imposer des négociations : par exemple, d’imposer une fusion à Lille et, en contrepartie, d’accepter de rejoindre un candidat socialiste ailleurs. »
« A Lille, il n’y a pas de doute sur le fait que la ville restera à gauche. »
« A Lille, on retrouve une situation qu’on retrouvait dans le temps entre le PCF et le PS dans les fiefs de gauche : quand il n’y a pas de menace de la droite, c’est souvent plus compliqué de s’allier au deuxième tour. »
« A Lille, il y a eu des conflits localement comme sur l’aménagement d’une grande friche appartenant à la SNCF. »

 Sur la désunion de la gauche pour le deuxième tour des élections municipales à Strasbourg 
« A Strasbourg, la gauche n’est pas en situation de perdre la ville mais il s’agit de la conquérir. »
« Catherine Trautmann n’avait pas anticipé la fusion des listes LREM et LR. »
« S’il y avait eu une négociation plus globale avec une règle standard, les choses auraient peut-être pu s’améliorer. »
« Aujourd’hui, les élections municipales sont aussi des élections intercommunales – et Catherine Trautmann voulait la présidence de la métropole. »

 Sur l’état du communisme municipal après le désaccord entre LFI et le PCF à Saint-Denis 
« Depuis les années 1980, les municipales sont un moment très difficile pour le Parti communiste : le PCF aujourd’hui se maintient essentiellement grâce à son réseau d’élus locaux dont une grande partie est concentrée dans quelques zones, dont la banlieue nord et est de Paris, le Nord et dans le centre de la France. »
« Dans la banlieue rouge, chaque élection est difficile car on voit tomber des villes symboles. On a eu Bobigny aux dernières élections, Aubervilliers auparavant (même si le PCF l’avait récupéré). »
« Il y a de fortes tensions à l’intérieur même du milieu communiste comme à Montreuil où, au cours de ces dernières années, il y a eu de multiples dissidences, recompositions, alliances au détriment des forces de gauche. »
« Depuis un peu avant 2017, s’ajoute à la division l’émergence de La France insoumise qui mobilise une partie des militants déçus du Parti communiste auquel ils reprochent un alignement national sur le PS, une incapacité à évoluer dans une logique plus populiste dans le sens de Jean-Luc Mélenchon et des rivalités d’appareils politiques. »
« Il ne faut pas oublier qu’aux législatives de 2017, LFI n’a pas hésité à aller menacer des députés communistes sortants. »
« Il y a aussi des divisions sociologiques et politiques comme le rapport aux groupes issus de l’immigration, à l’islam, au multiculturalisme, l’intégration ou non des jeunes issus de l’immigration dans la vie sociale que les PC locaux ont du mal à gérer. Et les maires communistes sont parfois dans des positions assez intransigeantes vis-à-vis de ces revendications. »
« La toile de fond, c’est aussi une transformation profonde de la sociologie parisienne et notamment des banlieues populaires de tradition ouvrière : désouvriérisation par l’arrivée de populations quittant la capitale du fait d’un prix du foncier et du logement moins cher, qui ne sont pas inséré dans les réseaux traditionnels du PCF et qui ont plutôt tendance à voter Verts ou PS. »
« Quand on voit les taux de participation, on se dit que personne n’arrive vraiment à mobiliser, notamment les habitants des quartiers populaires. »
« Dans beaucoup d’endroit, cette recomposition sociologique et politique se fait au profit de la droite. A Saint-Denis, on reste à l’intérieur de la gauche : le Conseil général de Seine-Saint-Denis a basculé il y a quelques années avec une majorité socialiste. »
« Le PS départemental de la Seine-Saint-Denis réussit à faire ce que le PCF faisait dans ce même département auparavant ou dans le Val-de-Marne, c’est-à-dire utiliser le levier départemental pour renforcer l’implantation municipale et, en retour, utiliser l’implantation municipale pour asseoir le pouvoir départemental. »

 Sur le Havre et la mésentente entre EELV et le PCF pour le deuxième tour contre Edouard Philippe 
« Les Verts avaient fait moins de 10% donc il leur était difficile de négocier… Ils étaient une menace potentielle mais pas une menace effective. »
« On ne sait pas comment vont se comporter les électeurs EELV en dépit de l’absence d’accord. »
« Les cultures écologiste et communiste s’inscrivent dans des histoires très différentes et conflictuelles – je pense notamment au nucléaire ou au productivisme. »
« Leur alliance pourrait les amener à avoir un mandat ingérable. »
« Le symbole de la ville d’Edouard Philippe est très fort mais la difficulté des états-majors nationaux à pouvoir peser sur les enjeux locaux est ici exemplaire. Je suis peut-être nostalgique mais je ne vois pas comment on va pouvoir continuer dans ce pays à faire de la politique selon des formes lisibles s’il n’y a pas un minimum de régulation, d’harmonisation ou d’articulation faites au niveau national. »
« Ce qu’il se passe au Havre a clairement un envergure nationale – d’ailleurs, le Premier ministre reste le Premier ministre : il cherche une légitimation de son action par les électeurs du Havre et ce, d’autant plus qu’il y a une tension très forte pour savoir s’il doit sauter… »

 Sur les alliances au deuxième tour des municipales entre LREM et LR 
« Compte tenu de la politique menée par le gouvernement depuis 2017, compte tenu de la composition même du gouvernement, compte tenu des lois qui ont été votées, compte des réformes des retraites, du code du travail ou de la recherche, on pourrait dire que ce n’est jamais que la reconnaissance de l’évolution d’un parti qui, au départ, se voulait centriste, pragmatique et ‘et de droite et de gauche’, vers la droite. »
« On peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles Emmanuel Macron a autant été à droite et qu’il n’a pas essayé de ménager davantage sa gauche pour définitivement annexer l’espace social-libéral ou social-démocrate. »
« LREM aurait pu espérer un meilleur score à ces municipales : ils se sont d’ailleurs longtemps interrogés s’il fallait avoir une stratégie pour ces élections. Au départ, ils avaient opté pour la stratégie du coucou, c’est-à-dire investir des gens de droite centriste ou d’anciens socialistes déjà installés, pour pouvoir se targuer ensuite de leurs bons scores. Ca a été mis en place dans certaines villes mais ce qui l’a emporté dans beaucoup de cas, c’est de présenter des listes propres au premier tour, sous la pression notamment des militants. »
« Mais au niveau local, LREM, c’est patatras : dans la quasi totalité des villes où LREM s’est présenté en tête de liste, ça a été la bérézina. »
« Les scores de LREM sont moins catastrophiques dans certaines villes que dans d’autres : mais par exemple, quand, à Saint-Etienne, on est allé chercher une ancienne gloire du football local, Patrick Revelli, il ne fait même pas 5%. A Montpellier, un député, ancien socialiste, n’est pas en situation de se maintenir au second tour. A Bordeaux, ville qui a beaucoup voté LREM aux élections nationales, LREM est supplétif. A Paris, je n’en parle même pas… Les gens l’ont peut-être oublié mais si on regarde le résultat des élections nationales de 2017 à Paris, elle a voté Macron et pour les candidats macronistes aux législatives de façon extraordinaire – avec un taux de participation plus élevée que dans les autres villes, LREM à Paris avait 15 points de plus qu’à Bordeaux qui avait pourtant aussi voté massivement LREM. Paris devait tomber ! »
« Depuis 2017, LREM n’a pas fait le boulot d’implantation politique, notamment de développement de sections politiques locales en leur donnant des moyens. Il y avait une telle peur qu’émergent de nouveaux notables qu’on a préféré s’appuyer sur des chevaux de retour inoffensif ou promouvoir des candidats sans soutien fort dans les sections, créant par-là même des situations politiques invraisemblables. »
« Quand vous réunissez des gens qui viennent du centre droit et du centre gauche, c’est très difficile de faire des arbitrages. »
« LREM s’est retrouvée, y compris quand elle avait des chevaux de labour comme Gérard Collomb, en difficulté. »
« Ce qui s’est passé à Lyon est très intéressant : quelqu’un de très installé dans la bourgeoisie locale mais qui a aussi des relais dans la population, dont l’image de social-libéral est depuis très longtemps établie grâce à sa défense de l’industrie et du patronat locaux de façon ouverte, qui est cul et chemise avec le patron de l’Olympique Lyonnais à qui il a offert un stade magnifique. On ne pensait pas qu’il pourrait être aussi discrédité et battu ! »
« LREM n’a pas réussi à utiliser les élections municipales pour recomposer le paysage politique. »
« LREM avait peu de choix : soit ils acceptaient de retirer leurs listes partout puisqu’ils ne peuvent pas gagner la mairie et ils disparaissaient du paysage sans aucun conseiller municipal, soit ils s’alliaient mais sans être en position de force et, comme c’est impossible à gauche vu la politique nationale menée, il ne leur restait plus que la droite. Alors ils ont essayé de prendre des gens de droite relativement acceptables… Sauf qu’à Lyon, on n’hésite pas à se marier avec la liste de Laurent Wauquiez, c’est-à-dire ce que la droite a de plus conservateur. »

 Sur le triomphe probable des Républicains aux municipales 2020 
« C’était Les Républicains qui avaient le plus de maires sortants : 2014 avait été une saignée terrible pour les mairies de gauche. Entre 2014 et 2020, c’était plus de 60% des villes de plus de 9.000 habitants qui étaient à majorité LR. »
« Comme les municipales ont été une élection qui s’est retournée contre le pouvoir en place, LR tire ses marrons du feu : ils sont dans l’opposition et, forts d’une gestion correcte des communes et avec un taux de participation très bas qui favorise le vote des gens les plus contents et liés à la mairie. »
« La droite va sortir de ces élections municipales renforcée et consolidée sur ses bases – même si à Nancy, Bordeaux, Tours ou Toulouse, elle pourrait perdre la mairie. »
« Pour LR, ce n’est pas simplement une bonne opération en termes d’image mais parce que le réseau d’élus locaux sur lequel on peut s’appuyer est très dense, que l’influence se consolide, que les relations avec les milieux économiques seront soutenues… »

 Sur la défaite du Rassemblement national aux municipales 2020 
« Les municipales sont plutôt un échec pour le RN. »
« Le RN présentait beaucoup plus de candidats qu’aux municipales précédentes. »
« Le fait que la participation ait été particulièrement faible au premier tour de l’élection municipale a probablement eu un impact sur les performances des listes du RN dans la mesure où, comme pour beaucoup de scrutins précédents, le RN mobilise un électorat populaire important et le milieu rural dont le taux de participation est traditionnellement plus bas que les autres. »
« Le RN avait 9 maires sortants dans des communes de plus de 9.000 habitants ; il risque d’en perdre 2 sur ces 9, notamment à Mantes-la-Ville (Yvelines) et au Luc (Var). Mais les 7 autres maires ont été élus dès le premier tour donc c’est quand même le signe que quand le RN s’implante quelque part, la politique municipale, les moyens que cela donne et la stratégie lisse en apparence qu’ils se donnent, permet une assise. »
« Perpignan pourrait remporté par le RN – et par Louis Alliot, une figure d’importance nationale du parti. Même si cette victoire pourrait être contrebalancée par la défaite de Stéphane Ravier dans sa mairie de secteur à Marseille… »
« La victoire du RN à Perpignan cacherait le fait que le parti a raté la marche municipale parce qu’ils se targueraient d’être à la tête d’une ville de plus de 100.000 habitants. Cela serait une nouvelle ville symbole comme il y avait eu avec Toulon. »
« Cela confirme le décalage entre les élections nationales et les élections locales où ce sont plutôt LR et le PS qui ont des positions sortantes qui vont tirer leur épingle du jeu, le PCF va sauver les meubles, EELV va sûrement être le grand bénéficiaire et LREM est en position de supplétif quasiment partout. »

 Sur la perspective de l’élection présidentielle de 2022 
« Qu’il s’agisse du RN, de LREM ou de LFI, ce sont des partis personnels, c’est-à-dire au service d’un leader. Avec le problème qui est que cela ne marche que tant que le leader est légitime et incarne un espoir… »
« A LFI, il y a des tensions, notamment entre François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon du fait des résultats assez mauvais aux élections européennes et municipales qui forcent les militants à interroger la stratégie. »
« Le RN est un parti personnel patrimonial qui appartient à la famille Le Pen – et ce pour longtemps encore vu que la nièce de Marine, Marion, est en embuscade. »
« Pour des partis personnels comme LFI, LREM ou le RN, les élections municipales sont des élections emmerdantes parce que, dans l’idéal, il faudrait pouvoir s’en passer pour éviter de disperser de l’énergie et des moyens. »
« Pour LFI, la stratégie était à la fois populiste et de démarcation par rapport à la gauche du coup, il est compliqué de justifier la participation à des alliances et des politiques municipales qui montrent bien que, finalement, ils ne sont pas si différents que les autres à gauche. »
« Le RN aimerait bien utiliser les municipales pour devenir respectable et imposer des alliances avec la droite mais cette dernière ne veut pas car cela pourrait accélérer sa disparition. »
« Le RN a une stratégie municipale – mais elle ne marche pas. »
« Pour LFI, les élections municipales sont aussi emmerdantes car il faut être présent dans la mesure où les militants ont envie d’y aller… La stratégie a donc été de se cacher derrière des listes citoyennes pour ne pas apparaître en tant que mouvement de façon explicite. Mais comme tout cela était très dispersé et très décentralisé, c’est un échec global. »
« Il n’y aura pas de municipalités LFI ou de grand élu qui aurait quitté son parti pour rejoindre LFI… Ce n’est peut-être pas grave pour un parti très personnel comme LFI mais cela traduit quand même le fait que ce parti est peu ancré dans la société. »
« LFI a peu de soutien en dehors des moments nationaux comme la présidentielle – ce qui est fâcheux pour un parti qui veut avoir une majorité. »
« Il s’est passé un peu la même chose qu’aux élections législatives de 2017 : les grands espoirs fondés par LFI, même si c’est une belle performance dans la mesure où ils sont passé de 0 à 17 députés, ça ne reste que 15 députés après avoir fait 19% à la présidentielle. »
« De même pour Emmanuel Macron : il est compliqué aujourd’hui d’affirmer qu’il représente un quart de l’électorat. Il est où ce quart quand à Lyon, quand à Saint-Etienne, quand à Bordeaux ont est plutôt entre 10 et 15% et qu’à Paris, ils sont incapables d’unir leur forces ? »
« Ce que traduisent ces élections municipales, c’est le faible ancrage de LFI, LREM et du RN pas simplement d’un point de vue politique mais aussi social et sociologique. »

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