Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 26 mai 2020

Isabelle Lorand : « La médecine ne peut être réduite à des faits objectifs : il faut y remettre de l’humain »

Alors qu’est inauguré cette semaine le Ségur de la Santé, une grande concertation concernant le fonctionnement de la santé en France et ce, après plus de deux mois de pandémie mondiale, la gestion de la crise, tant par les autorités sanitaires que par les politiques, est au coeur des débats. Médecine, art ou science ? On en parle avec Isabelle Lorand, chirurgienne et adjointe au maire de Vitry-Sur-Seine.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur le Ségur de la Santé 
« Si le pouvoir veut regagner la confiance de la société, il ne peut pas s’exonérer de ce qu’il vient de se passer. »
« Le pouvoir parle de concertation mais cela fait un an qu’elle a lieu avec les grèves dans les hôpitaux. »
« Tout le monde est maintenant au courant que les infirmiers et infirmières mais aussi les soignants en général gagnent moins que dans le reste de l’Europe. »
« Il faut donc une augmentation des salaires qui ne soit pas mineure ; et pas besoin de concertation sur cela. »
« Il faut l’ouverture de lits d’hospitalisation, ce qui veut dire aussi réouverture d’hôpitaux de proximité. »
« Il faut sortir de ce qui est si dramatique pour le système de santé français depuis 30 ans : le système comptable et son corolaire la bureaucratie. »
« Pour sortir de la logique comptable, il faut mettre un terme à l’ONDAM qui décide du budget des dépenses de santé de l’assurance maladie pour l’année à venir. »
« Il faut en finir avec la tarification à l’activité dont on sait à quel point elle est dramatique à l’hôpital. »

 Sur le développement de la télémédecine 
« Je ne suis pas défavorable à la télémédecine mais ce n’est pas la panacée. »
« Pendant le confinement, la télémédecine a eu un intérêt même si on en a aussi vu les limites. »
« La médecine ne peut être réduite à des faits objectifs : il faut y remettre de l’humain. »
« La relation est essentielle dans le soin – et elle est hautement tronquée dans la télémédecine. »
« En vidéoconférence, on peut partager des informations mais on ne construit pas une idée commune. »
« Dans le relation médecin-malade, il y a de la relation d’en-commun. »

 Sur le rôle politique de la médecine 
« Les pénuries, dont il sera bientôt temps de faire le bilan, relève de la gestion politique. »
« L’état de santé d’une population n’est pas réductible au système de santé. »
« L’environnement et la pollution ont un impact sur l’état de santé d’une population – de même que les conditions sociales. »
« Une étude avait montré en Inde que la réduction de la mortalité infantile était liée à l’alphabétisation des femmes. »
« Il faut voir l’état de santé d’une population dans une perspective qui n’est ni hygiéniste ni sanitaire strictement. »

 Sur le rôle de la médecine dans notre société 
« Je suis une militante de la culture scientifique. »
« Avec la chloroquine, des débats d’experts se sont invités dans la société avec une élévation générale des enjeux, notamment par le biais de questions comme celle des enquêtes randomisées… »
« Derrière le débat sur la chloroquine se joue quelque chose de fondamental sur le rôle de la médecine dans la société. »
« Jusqu’aux années 1980, la médecine repose beaucoup sur l’observation et l’expérience : c’est le mandarinat, c’est-à-dire que le chef de service est le plus savant et transmet à ses élèves des générations de savoirs capitalisés en plus de son expérience personnelle. »
« Face à la médecine mandarinale de droite, s’est imposée la médecine par l’épreuve. »
« Petit à petit, on a décrété que l’intuition n’avait plus sa place dans la médecine, au détriment des faits. »
« Si on va au bout de la médecine des faits, on a la tarification à l’activité. Si la médecine n’est plus une relation ou une intuition, on peut mettre en face de chaque pathologie, un code et un coût. »
« On ne peut, en tant que médecin, être uniquement sur l’intuition, et dire qu’il y aurait une science froide et sachante. »
« Quand le docteur Raoult dit, à propos de l’étude de The Lancet, que ce sont des gens qui s’occupent du big data quand lui s’occupe des malades, il incarne la bipolarisation du débat. »
« A la fois, on ne peut pas dire “parce que je le sens bien, c’est un médicament que je vais donner à tout le monde indépendamment des effets” et à la fois, on ne peut pas dire non plus, en pleine pandémie, quand il y a des centaines de morts tous les jours, que l’on va faire une étude dont on aura les résultats dans six mois. »
« Il faut accepter de remettre de l’humain dans le système – comme à la Poste ou à la banque. »
« Entre le tout-intuitif – ce qui n’est pas le cas du docteur Raoult, il a des années d’expériences et d’écritures – et le tout-scientifique – et pas un seul médecin ne va, même s’il est convaincu que la chloroquine est bonne, ne pas le donner parce que ce ne serait pas rentable –, il y a un monde. »
« Si c’était si efficace que ça, il n’y aurait plus de polémiques sur la chloroquine. »

 Sur les relations médecine-politique 
« On a eu l’impression que le politique s’alignait sur le scientifique mais je pense que c’est plutôt le scientifique qui est venu à la rescousse du politique. »
« Quand des scientifiques ou des médecins ont expliqué sur des plateaux télé qu’il était inutile de porter des masques voire que c’était dangereux, c’était, à l’évidence, pas une décision politique qui part d’une vérité scientifique mais un discours scientifique qui vient de choix politiques antérieurs. »
« Il y a eu un certain nombre de scandales sanitaires qui n’aident pas à reconstituer la confiance. »
« Je crois qu’il y a l’égard du monde politique versus à l’égard de son élu-e. De même, il y a la confiance à l’égard de l’institution médicale versus à l’égard de son médecin. »
« La relation médecin-malade reste une relation profondément humaine et basée sur la confiance. »
« La culture scientifique, c’est important mais ce n’est pas en deux mois que l’on rattrape 15 années d’études médicales. »
« C’est une démagogie de dire que le patient va pouvoir choisir. »
« Dans l’effet placébo, c’est-à-dire les guérisons sans médicament ou acte de soin, la confiance dans son médecin est un élément important. Si on est dans une relation de confiance avec son médecin, on va moins guérir que si on est dans une relation de confiance. »
« Qui dit humaine dit aussi erreur. »

 Sur le déconfinement 
« Autant l’hypothèse du confinement était anticipé depuis l’épisode de la grippe aviaire, autant le déconfinement ne l’était pas et ne l’est toujours pas. »
« Entre le moment où l’on est au sommet de l’épidémie et le moment où il y a zéro risque, il y a beaucoup. »
« Depuis le début, je pense que s’il y avait bien des choses à laisser ouverts, c’était les parcs, les forêts et les plages. A la fois il faut un très strict et à la fois il faut permettre aux gens de s’aérer dans des endroits les plus étendus et les moins denses possibles. »
« A quel moment considère-t-on que le risque viral de reprise de l’épidémie devient inférieur à l’impact négatif, pas uniquement économique mais sanitaire (quand les marchés sont fermés, les gens ne peuvent plus s’acheter des tomates bon marché) et social ? »
« Il faut dépasser la notion de distanciation sociale : c’est un oxymore. L’homme est un animal social parce qu’il vit ensemble. Il serait terrible, aujourd’hui comme demain, d’apprendre aux enfants qu’il faut se méfier de l’autre. »
« Toutes les choses que l’on considère indispensables pendant l’épidémie, elles doivent rester anormales et considérées comme telles. »
« Il y a une phase de tension entre continuer à être vigilant et recommencer à vivre. »
« Le confinement, même soft, doit être une période circonscrite dans le temps. »

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