Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 23 février 2022

Jean de Gliniasty : « Les sanctions économiques de l’Occident contre la Russie n’auront aucun effet »

La situation continue de se tendre en Ukraine. Jusqu’où ? Et surtout, quelles réponses y apporter ? L’ancien ambassadeur de la France en Russie et directeur de recherche à l’IRIS, Jean de Gliniasty, est l’invité de #LaMidinale.

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 Sur les risques d’invasion de l’Ukraine 
« La situation évolue très vite : il y a 15 jours, on avait des espoirs raisonnables de penser que la France et l’Allemagne, dans le format Normandie, feraient pression sur le président ukrainien Zelinsky pour qu’il accepte les accords de Minsk, c’est-à-dire qu’il accepte de faire voter par la Rada, le parlement ukrainien, un statut spécial pour le Donbass. »
« De façon pratique, la reconnaissance des deux Républiques du Donbass ne change rien : les Russes y étaient déjà. Ce qui change, c’est la décision de la Douma, le parlement russe, d’envoyer des troupes sur place. »
« A partir du moment où il y a des concentrations de troupes russes, il y a un risque que le moindre incident conduise à des réactions de grande ampleur de la part des Russes. »

 Sur la position de la société russe 
« Les Russes dans l’ensemble sont d’accord pour dire que l’Ukraine - ou une partie -, c’est la Russie. De là à dire qu’ils appuieraient à une éventuelle guerre pour conquérir tout ou partie de l’Ukraine, on en peut pas le dire. Au contraire, ils redoutent cette hypothèse parce que pour eux, ce serait comme une guerre civile. »
« L’idée d’un conflit est impopulaire en Russie. »

 Sur la question de la sécurité européenne et de la Russie 
« La première préoccupation des Russes, c’est leur propre sécurité. Or, elle implique, comme ils le disent depuis plus de trente ans, la considération que l’extension de l’OTAN aux frontières de la Russie est un risque et un danger qu’il faut bloquer. »
« Quand on parle de sécurité russe, on parle de sécurité du continent. »
« Les Russes veulent mettre fin à une dérive qui a commencé en 1990 avec la Charte de Paris : à l’époque le président Mitterrand avait proposé une organisation internationale qui devait veiller à la sécurité de l’ensemble du continent. C’était une confédération qui reprenait l’idée de Gorbatchev de Maison commune. Mais il s’est cassé les dents devant l’opposition américaine et d’un certain nombre de pays nouvellement indépendants. »
« La Charte de Paris qui a débouché sur l’OSCE est un échec diplomatique pour la France puisque la France a du s’incliner et accepter que la sécurité du continent soit assurée par l’OTAN et non pas par une organisation incluant les Russes. »
« L’OSCE, c’est un lot de consolation pour la diplomatie française qui n’a plus qu’un rôle subsidiaire dans la mesure où la sécurité est assurée par l’OTAN et la coopération par l’Union européenne. »
« Les Russes veulent un système de sécurité en Europe qui prenne en compte leurs propres préoccupations au nom de l’indivisibilité de la sécurité. »

 Sur les relations Vladimir Poutine - Emmanuel Macron 
« Vladimir Poutine n’est pas un acteur complexe de la scène internationale : cela fait trente ans qu’il répète la même chose. Et il a estimé que le moment était venu de faire bouger les lignes vu l’immobilisme. Il avait deux moyens : une négociation globale avec les Etats-Unis. C’était l’objet du projet de traité qu’il a remis en décembre à l’OTAN et aux Etats-Unis. Le deuxième moyen, il n’y croyait pas beaucoup, mais c’est le président Macron qui l’a remis sur la table : la réactivation du format Normandie pour l’application des accords de Minsk. »
« 75% des problèmes de sécurité en Europe, c’est la question ukrainienne. »
« Le raisonnement du président français était de dire que les Américains et les Russes négociant au-dessus de notre tête, il fallait utiliser le levier accords de Minsk. »
« Emmanuel Macron a essayé et il aurait eu tort de ne pas essayer. Mais le problème, c’est que les Russes attendaient une seule chose : l’application des accords de Minsk qui leur étaient extrêmement favorables puisqu’ils ont été signés par l’Ukraine au moment où cette dernière avait perdu la guerre. »

 Sur le non-alignement 
« Etre non-aligné, ce n’est pas possible dans la période, à partir du moment où la France est membre de l’Alliance Atlantique, à partir du moment où elle est membre de l’organisation intégrée de l’Alliance Atlantique. »
« Revenir sur l’Alliance Atlantique est impossible et n’est pas dans la tradition diplomatique française. »
« La marge de manoeuvre de la France est limitée mais elle existe à l’intérieur même de l’OTAN, notamment parce que c’est une organisation intergouvernementale qui fonctionne à l’unanimité. »
« L’erreur grave des Russes, c’est de n’avoir pas su valoriser la marge de manoeuvre limitée de la France. »

 Sur les sanctions économiques 
« Les sanctions économiques n’auront aucun effet. Ça fait dix ans que les Russes s’y préparent. »
« Du côté occidental, on ne peut pas passer d’un seul coup à la "bombe nucléaire", il faut en garder un peu sous le pied en cas d’invasion de l’Ukraine. De ce fait, les sanctions prises actuellement sont relativement modérées. »

 Sur les potentielles réponses de l’Occident 
« Je crois qu’il est exclu explicitement par les Américains d’envoyer des soldats en Ukraine. Inutile de vous dire que les Européens n’en feront rien. En revanche, il peut y avoir des ventes d’armes et d’équipements, de la diffusion de savoir-faire, de l’entraînement. Ce serait une escalade dont les conséquences seraient imprévisibles. »
« Les Russes ont dit très clairement que la question n’était pas seulement celle de l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan mais l’entrée de l’Otan dans l’Ukraine. Une façon de dire que si l’Occident renforce l’armée ukrainienne, la Russie ne restera pas indifférente. »

 Est-ce le retour de la Guerre froide ? 
« En partie. Biden est un grand professionnel des relations internationales. C’est rare. Il écoute tous les points de vue et fait des commentaires pertinents même sur les opinions qui ne sont pas les siennes. »
« Biden a une vraie vision stratégique : éviter que l’Ukraine ne retombe dans les mains russes, donc éviter une guerre. Éviter aussi que la situation se stabilise totalement puisqu’à ce moment-là, l’Otan cesse d’être utile et donc le ralliement des forces occidentales derrière les États-Unis devient inutile. Il lui faut donc conserver un petit foyer de tensions pour pouvoir se consacrer à la rivalité essentielle avec la Chine. »

 

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