Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 21 octobre 2020

Kaoutar Harchi : « Dans le contexte actuel, il me semble primordial de faire émerger des paroles non-blanches »

Racismes de France : c’est le livre collectif qui vient d’être publié aux éditions de La Découverte, sous la direction d’Omar Slaouti et d’Olivier Le Cour Grandmaison. Avec Karim Hammou, la sociologue et écrivaine Kaoutar Harchi y publie un article sur le monde des arts et ses représentations, qui peinent à articuler l’ensemble des formes de domination. Elle est l’invitée de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur le « nous minoritaire »  
« Il existe des processus de racialisation dans la société française qui font que des individus - et parfois des communautés - sont réduits et renvoyés à leurs origines supposés, religieuses ou ethniques, et que ça participe à produire des formes figées de considération sociale qui sont potentiellement à l’origine de discriminations. »
« Les mondes artistique et culturel ne sont pas à l’abris de phénomènes de racialisation et de minorisation. Ces mondes sont traversés par des logiques de représentations. »
« Nous considérons que les modalités de la domination sociale ne sont pas univoques. Au contraire, les personnes soumises à des rapports d’oppressions s’articulent entre eux (…) autour de la question du genre, de la race et de la classe. C’est la problématique intersectionnelle. »
« Quand on parle de groupe minoritaire, c’est la question d’un groupe qui dispose d’un moindre pouvoir. »
« Quand un groupe social dispose d’un moindre pouvoir ça veut dire qu’il est dans une situation de moindre capacité. »

 Sur le monde des arts  
« La grande question qui va traverser les mondes de l’art de la culture, c’est la fracture entre les artistes perçus à travers leur subjectivité et ceux qui vont être considérés comme des portes-paroles continuels des communautés supposées ou réelles à partir desquels on considère qu’ils s’expriment. »
« On considère qu’une femme noire, originaire des quartiers populaires, qui déciderait tout à coup de s’intéresser au monde de l’opéra, ne le fait pas au nom d’une communauté supposée mais au nom de sa propre subjectivité. »
« Il y a tout un spectre des possibilités créatives et narratives qui offre au public une forme de complexité de la représentation. Une forme de natation distincte de celle qui accompagne l’ordre dominant en général. »
« La question de la puissance artistique est très importante et pose la question des possibilités de subvertir l’ordre social. »

 Sur l’héritage “colonial“ des arts  
« Ma perspective est plus intersectionnelle que décoloniale. »
« Le premier point à réaliser c’est de comprendre ce qu’il se passe et comment s’opère la question de la domination. »
« Ce qui est important c’est de mettre en valeur la dimension hautement politique du travail artistique. Une dimension politique qu’on a tendance à nier parce qu’on est tous pris historiquement par ce qu’on pourrait appeler l’idéologie romantique : l’artiste est en dehors du monde, flottant, apolitique. C’est une représentation fausse. »
« Par rapport à la question des musées, de la transmission, de la légitimation, il y a tout un travail à entreprendre - notamment au niveau des politiques publiques. »
« La grande question qui se pose est celle de la représentation. »
« Une pièce de théâtre, un morceau de RAP, un film, un roman, ne peuvent pas faire grand chose face à des forces sociales aussi terrifiantes et colossales que celles qui nous viennent de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation (…). Et pourtant, la simple représentation du visage de George Floyd sur un mur [ville de Stains], a fait émerger une controverse. »
« On aurait tort de surestimer le pouvoir de l’art - qu’il faut accompagner par des formes de mobilisations plus classiques - et en même temps il sera aussi faux de le sous estimer puisque c’est la question du roman national qui se pose et la question de ce que signifie être Français qui se donne à voir. »

 Sur le monde des arts et le racisme 
« La force de l’art et des pratiques artistiques en général, c’est d’être assez extraordinaire analyseur des rapports sociaux à l’oeuvre dans l’ensemble de la société. »
« Le monde de l’art présente une forme de racisme assez mutant, c’est-à-dire capable de s’adapter de manière très sophistiquée aux différentes injonctions, époques et normes sociales en vigueur. »
« D’un point de vue empirique, on peut considérer que les formes de discriminations dans l’art sont plus feutrées. Mais il suffit de remonter un peu dans l’histoire des grandes institutions culturelles françaises pour se rendre compte qu’il n’y a pas si longtemps, ce racisme feutré était beaucoup plus flagrant.
« À la Comédie Française par exemple (…), dans les années 1980, l’un des administrateurs considérait qu’un homme noir ou typé maghrébin ne pouvait pas monté sur scène parce que cela choquerait le public… »

 Sur l’engagement des artistes, notamment issus de groupes minoritaires 
« Lorsque des individus s’engagent dans des mondes artistiques et culturels, c’est pour tenter d’acquérir un statut de singularité. »
« Si on s’intéresse à une partie des trajectoires des rappeurs français, on voit bien comment, progressivement, ils ont été rattrapés par la question de leur engagement - parfois, ils ont même été publiquement rappelés à l’ordre sur le fait qu’ils devaient s’engager davantage. »
« La grande force de l’art, qui est aussi sa grande faiblesse, c’est qu’il est de l’ordre du symbolique - et que cette dimension symbolique demeure fragile, éphémère et oubliable si elle n’est pas renforcée par des modalités concrètes et matérielles d’engagement. »
« Dans ma propre situation, c’est-à-dire de produire des textes sociologiques ou des romans, je fais en sorte assez régulièrement de mettre en lumière ce qui, d’ordinaire, est caché sous le tapis, c’est-à-dire mettre en mots les différentes formes de dominations qu’une femme perçue comme arabe peut subir au sein des mondes élitistes. »
« Dans l’histoire de la littérature, de la peinture ou du cinéma, ce qui est vécu comme une discrimination du point de vue de l’identité sexuelle, de la race ou du genre, les individus ont plutôt tendance à se conformer à la norme de l’identité : on ne dit pas ce qui a été vécu en coulisses, on ne dit pas ce que tel producteur à pu faire, on ne dit pas telle modification qui a du être faite à un roman… Toutes ces micro-modifications qui participent à conférer à une sorte de statut moindre et inférieur à l’artiste en question. »
« Les groupes minoritaires ne peuvent pas être uniquement des images qui rasent les murs comme l’injonction sociale leur a demandé de le faire - ce sont aussi des paroles. »
« Il me semble très important de faire émerger des paroles non-blanches, c’est-à-dire une mise en discours de vécus qui ne sont pas des vécus représentés dans le débat public en général et qui pourtant, ont pleinement droit de cité. »
« La question du réinvestissement de la subjectivité (…) est assez susceptible de bouleverser certaines représentations du champ littéraire français parce qu’il y a tout d’un coup de nouveaux récits et de nouvelles narrations, de nouvelles vies qui réclament le droit de compter. »
« Faire trembler l’ordre social, ne serait-ce qu’un instant, peut constituer un horizon politique enviable parce que cela nous permettrait de nous constituer comme des sujets politiques autonomes ; l’enjeu est donc aussi démocratique. »

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  • mais pourquoi utiliser des termes tels que "BLANCS" ?
    Les Tchétchènes sont BLANCS. Et ils sont une minorité qui est pointé du doigt aujourd’hui, même par Mélenchon. Les roumains et les polonais sont blancs, et ils sont sans cesse racisés dans le discours médiatique (el famoso plombier polonais). Zemmour et Messiha ne sont pas blancs, pourtant leur parole ne va pas dans le sens de ce que dit Corine Houatard. Enfin aux USA Corine Houatard serait considérée comme blanche, car Maghrébine, et les classifications raciales US place les Maghrébins parmis les mâles blancs CIS Hétéro.
    Le concept de "BLANC" est un concept colonialiste, l’utiliser, c’est déjà se soumettre à l’idéologie coloniale.

    lememe Le 22 octobre à 14:31
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