Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 5 novembre 2021

« L’Assemblée nationale de 2017 est l’une des plus homogènes et élitistes depuis plus d’un siècle »

Les élections législatives de 2017, était-ce « tout changer en apparences pour qu’en fait, rien ne change » ? Étienne Ollion, sociologue, directeur de recherche au CNRS, professeur à Polytechnique et auteur de Les candidats. Novices et professionnels en politique aux Presses universitaires de France (PUF), est l’invité de #LaMidinale.

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 Sur les spécificités des campagnes législatives de 2017 
« La campagne de 2017 était très différente des autres campagnes présidentielle de la Vè République : d’abord parce qu’il y a le thème du dégagisme qu’on a vu émerger dans les années qui précèdent - Emmanuel Macron a d’ailleurs fait toute ça campagne là-dessus (“la caste”, “le système à déverrouiller”.) »
« La promesse d’Emmanuel Macron était de renouveler la façon de faire de la politique. Pour ce faire, il a transformé une faiblesse structurelle c’est-à-dire une absence de partis, en une force de communication en disant que n’importe qui pouvait candidater. »
« Emmanuel Macron a changé les visages puisque 72% étaient de nouveaux élus. Il a aussi féminiser l’Assemblée : on est passé de 25% de femmes en 2012 à 39% en 2017. L’Assemblée nationale est aussi plus jeune. En revanche, un critère qui n’était pas dans ceux de la Commission nationale d’investiture, la diversité sociale, n’est pas tenu puisque l’on a une Assemblée nationale de cadres supérieurs. »
« L’Assemblée nationale de 2017 est une des plus homogènes et des plus élitistes depuis plus d’un siècle et demi. »

 Sur les professionnels de la politique 
« Professionnel de la politique est une insulte qui est née à la fin du XIXè siècle au moment où le champ politique se transforme et que l’on considère qu’il faut payer les politiques pour qu’ils puissent s’engager. Auparavant, c’était des bourgeois qui s’engageaient en politique comme une charge ou un honneur, sans avoir besoin d’un salaire. »
« Pour avoir une Assemblée plus démocratique, un des combats de la gauche a consisté à demander la rémunération des hommes politiques. Mais la droite a immédiatement critiqué la mesure en affirmant que des personnes pourraient être intéressées au mandat ou incompétents dans leur profession pour s’engager en politique. »
« A partir des années 1990 et surtout 2000, on a vu en Europe et dans d’autres pays, on a vu évoluer et remonter la critique de professionnalisation de la politique avec la fermeture du champ politique sur lui-même où les responsables politiques devaient passer de plus en plus de temps en mandats avant de pouvoir accéder à des positions politiques. »

 Sur ladite société civile 
« Emmanuel Macron a affirmé vouloir présenter 50% de personnes issues de la société civile et 50% de personnes expérimentées. »
« Le terme de société civile est un signifiant relativement flottant. »
« La République En Marche va donner au sens de société civile un sens très particulier : elle va dire que font partie de la société civile ceux qui n’ont jamais de mandat auparavant. Cela pourrait faire sens mais c’est oublié qu’une autre manière de faire de la politique en France, c’était d’avoir une trajectoire en tant que collaborateur d’élu… »

 Sur les députés dans leur travail 
« Le problème, c’est que l’on a plongé une centaine de personnes sans expérience de la politique dans un bain où les codes n’avaient pas changé. On s’attendait à ce que ces personnes trouvent leur place sans que l’on leur explique quoique ce soit. »
« Parler de ticket d’entrée, ça aurait pour conséquence de limiter la démocratie alors que l’on a besoin d’avoir plus de diversité au Parlement. »
« Ce que je montre dans le livre, c’est que les vrais novices - pas ceux estampillés “société civile” sans l’être vraiment - ont été relayés aux seconds rôles à l’Assemblée nationale. »
« Pourquoi ces personnes ont-elles été reléguées ? D’une part, elles n’avaient pas les savoirs quand d’autres, même si elles n’avaient pas été élues auparavant, en ayant été assistant parlementaire, savaient exactement quelle commission demander, où il fallait se placer, comment fonctionnait la procédure parlementaire. Elles n’avaient pas non plus de réseaux, c’est-à-dire de connaissances bien placées qui leur permettaient de s’engager en politique. »
« Ce qui manque à l’Assemblée nationale, c’est un soutien à apporter aux parlementaires qui pourraient la forme d’avoir des collaborateurs ou des fonctionnaires. »
« Les députés ont très peu de collaborateurs parlementaires. En France, c’est de l’ordre de 2 à 3. Au Sénat américain, chaque élu en a entre 30 et 50 ! »
« Quand on fait exister les parlementaires, on fait exister des gens qui sont force de propositions et qui sont aussi des contre-pouvoirs. »
« Le Parlement est le lieu d’exercice d’un contre-pouvoir : dans l’Assemblée actuelle de la Vè République avec peu de pouvoir parlementaire doublé de cette présence d’une centaine de novices, l’exécutif a eu les mains complètement libres et le contrôle du gouvernement et l’exercice du contre-pouvoir ont été relativement faibles. »

 Sur l’homogénéité de l’Assemblée nationale 
« Il y a eu une homogénéisation des profils des élus, une désidéologisation et une technicisation. »
« L’homogénéisation a abouti à la disparition de l’expression de certaines idées. »
« Avec la disparition du Parti communiste, on a perdu une manière de parler de la politique, un ton de voix. Quand on écoute Georges Marchais ou Henri Krasucki dans les années 1980, on écoute des gens qui ont une autre façon de parler de la politique. Il ne faut pas s’étonner qu’une grande partie des Français ne se sentent pas représenter quand ils entendent des débats qui leur paraissent techniques et éthérés avec des tons qui sont ceux d’une certaine classe. »
« On a eu d’un côté En Marche qui a envoyé des vrais novices (agriculteurs, instituteurs, cadres) et de l’autre La France Insoumise. De facto, c’est LFI qui a le pourcentage le plus élevé de personnes qui sont extérieures au champ politique. Pour autant, les candidats de LFI étaient des militants, c’est-à-dire des gens qui avaient derrière eux 5, 10 ou 20 ans de militantisme politique derrière eux quand ils arrivent à l’Assemblée. Et surtout, ils avaient le soutien de leur groupe parlementaire, c’est-à-dire qu’ils pouvaient remettre en sens la moindre mesure technique à l’aune de questions plus générales pour remettre en question le fonctionnement systémique. »

 Sur les députés d’opposition 
« C’est un problème classique : les députés d’opposition ont des possibilités très limitées en terme de contributions législatives malgré leur force de travail potentielle. »
« Une des possibilités pour eux, c’est de servir de l’Assemblée comme une caisse de résonance pour tenter de faire exister des positionnements politiques : c’est le choix qui a été fait explicitement par LFI. »
« Une autre possibilité pour les députés d’opposition, c’est se tourner vers la circonscription en attendant des jours meilleurs : c’est ce qu’ont beaucoup fait les députés LR. »

 

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