Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 28 octobre 2020

« La bourgeoisie pourrit tout ce qu’elle touche politiquement »

Ils viennent de publier La Guerre des mots. Combattre le discours politico-médiatique de la bourgeoisie aux éditions du Passager clandestin. Le sociologue Nicolas Framont et le journaliste Selim Derkaoui sont les invités de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la notion de bourgeoisie 
« Notre définition de la bourgeoisie est matérielle et ne porte pas uniquement sur un état d’esprit. »
« On utilise la définition classique et la plus scientifique du terme de bourgeoisie : c’est la classe sociale dominante parce qu’elle est détentrice des moyens de production, c’est-à-dire qu’elle possède notre économie, la dirige et en tire profit grâce au travail des autres. »
« Le mode de vie de la bourgeoisie est la conséquence de sa domination sur l’économie capitaliste. »
« Un bourgeois est forcément riche, même si un bourgeois peut vivre pauvrement : le fait qu’il soit bourgeois est lié à son appartenance à une classe sociale qui lui donne un réseau et du contrôle sur la vie des autres. »
« A tout moment, même si le bourgeois a décidé d’être pauvre pour je-ne-sais-quelle-raison métaphysique ou psychologique, il restera riche dans le fond : la bourgeoisie est une classe qui reproduit sa richesse. »
« Tous les riches ne sont pas forcément bourgeois : par exemple, le footballer Kylian Mbappé est riche mais n’est pas bourgeois pour autant. »

 Sur la notion de classe moyenne 
« Quand on regarde un peu l’histoire du concept de classe moyenne, on s’aperçoit qu’il a été théorisé à l’université par une sociologie plutôt de droite qui a eu à coeur, comme beaucoup d’intellectuels depuis le XIXe siècle, de dynamiter le concept de classes sociales : ils voulaient faire en sorte, consciemment, qu’on arrête de diviser la société en classes et qu’on ait tous l’impression de faire partie d’un tout commun - le but étant d’étouffer la contestation sociale. »
« Le terme de classe moyenne permet de faire croire à de grands points communs entre les individus alors même qu’il y a de grandes différences, de grandes inégalités et surtout de forts antagonismes. »
« Par honte sociale, ça arrange un peu tout le monde que l’on se dise que l’on appartient à une classe moyenne un peu générale. »

 Sur l’utilisation de la notion de classe laborieuse 
« Une des fins que poursuit le livre, c’est de réactiver des concepts de classes qui soient lisibles, scientifiquement définis et opérant au quotidien, c’est-à-dire auxquels on puisse s’identifier. »
« Dans le livre, on utilise le terme de classe laborieuse et pas le terme qui a longtemps dominé notre vie politique et sociale : la classe ouvrière, comme moteur de l’histoire tel que cela a été théorisé au XIXè siècle. »
« Pourquoi le terme de classe ouvrière a si bien marché ? Parce qu’il permet à la fois de dénoncer une exploitation - le sujet de la révolte -, et qu’il est chargé d’une dignité. »
« Il est vrai que, même si les ouvriers restent un groupe social conséquent (contrairement à ce que l’on dit tout le temps), l’ensemble des personnes exploitées en France et qui mériteraient de se regrouper ne sont pas toutes ouvrières et ouvriers. »
« Le fait qu’on ait choisi de parler de classe laborieuse au singulier, c’est parce qu’il était important d’unifier la sociologie des gilets jaunes et celle des jeunes de banlieue et de quartier. On a trop tendance, aujourd’hui, à vouloir diviser les deux. »

 Sur la défaite idéologique du mouvement ouvrier 
« On a trop souvent essayé de remplacer la classe ouvrière par les classes populaires qui fait référence à l’idée de peuple - concept assez dépolitisant. »
« La défaite du camp des travailleuses et des travailleurs a coïncidé avec le moment où tous leurs représentants politiques et syndicaux ont arrêté de parler en termes d’antagonismes de classes. »
« Il y a eu un désarmement idéologique de toute une classe sociale ultra majoritaire, la classe laborieuse. »
« On documente dans le livre comment le Parti communiste s’est mis à arrêter de parler de la classe ouvrière ou même du travail pour avoir un discours compassionnel. »
« Toute la gauche a remplacé le discours combatif, revendicatif et digne de la défense de la classe ouvrière et de ce que nous, on appelle la classe laborieuse, par un discours compassionnel de la part de personnes qui se sont mis en extériorité par rapport aux sujets qu’elles défendent. »
« Les partis de gauche, toute tendance confondue, ont une sociologie qui ne représentent pas du tout la base qu’ils défendent. »
« La force du mouvement ouvrier, c’est que c’était par les ouvriers, pour les ouvriers. »
« Je vois autour de moi, dans les milieux de gauche que je connais bien, tout un tas d’excuses sociologiques qui consistent à dire que le mouvement n’existe plus, que le monde du travail est atomisé, que les gens ne sont plus ensemble. Mais c’est faux : le monde du salariat est encore très majoritaire, les grandes entreprises sont encore celles qui rassemblent le plus de monde - on n’est pas dans un monde de travailleurs uberisés. »
« On a trop eu tendance d’accuser les évolutions de la société plutôt que les cadres politiques et syndicaux ainsi que les cadres intellectuels et idéologiques qui ont fait défaut. »
« Nous, on porte un discours identitaire clair sur la question sociale. »

 Sur les mythes de la méritocratie et de l’égalité des chances 
« En remettant en question les mythes de la méritocratie ou de l’égalité des chances, on remet en question toute notre éducation depuis l’enfance. »
« Vouloir la suppression des grandes écoles françaises qui sont le Saint Graal de la réussite scolaire, c’est compliqué dans la mesure où les dispositifs d’égalité des chances les légitiment en faisant croire qu’il peut y avoir des à-côté et des petites passerelles, bref faisant croire que l’ascenseur n’est pas bloqué pour la classe laborieuse. »

 Sur le complotisme 
« Le flou qui existe entre le conspirationnisme et une théorie critique de la société, par exemple une théorie critique qui décrirait ces formes de domination que peuvent être le racisme institutionnel ou la lutte des classes, tient à la volonté de quelques individus. »
« L’idée que la société et tous ses antagonismes seraient forgés par un même complot, ce serait effectivement que des personnes se mettent autour d’une table et décident de choses pour continuer d’asservir les gens : ce n’est pas comme cela que cela se passe mais il ne faut pas oublier que, dans la société bourgeoise, il y a aussi du complot. Nos ministres sont tous pris dans des conflits d’intérêts pas possible, ils gèrent le bien public en ayant très bien en tête la façon dont ils peuvent le détourner pour leur classe sociale et pour leur propre personne. »
« Il y a du complot dans la société capitaliste mais ce n’est pas un même complot qui régit l’ordre du monde : ce sont des effets de structure de classes. »
« La présence de théories conspirationnistes dans la société est un moyen de politisation comme un autre (…). Je préfère une société où il y a des théories du complot qui pullulent qu’une société où tout le monde prie devant le mérite, l’égalité des chances et Emmanuel Macron. »
« Il faut néanmoins faire attention : trop de complotisme, même si cela part de bonnes intentions, peut emmener dans des délires qui n’ont plus rien à voir avec la lutte sociale. »
« Il faut bien préciser que la bourgeoisie elle-même est une adepte de la théorie du complot : l’extrême gauche pilote ceci, les islamogauchistes agissent là… »
« Il ne faut pas dire aux conspirationnistes qu’ils sont bêtes et cons, ce que fait toute une partie de la gauche. »
« L’accusation de complotisme permet d’éviter toute critique de l’ordre social et économique. »
« La bourgeoisie a par exemple accusé la Russie d’avoir manipulé les gilets jaunes, ce qui lui a permis de se déresponsabiliser d’un point de vue social et économique. »

 Sur le dialogue avec la bourgeoisie et le fait de faire des alliés des bourgeois 
« Pourquoi pas si tu as du temps libre mais la priorité, c’est unifier et convaincre la classe laborieuse. »
« Raisonner un bourgeois, pour moi, ça n’a pas de sens : on n’est pas dans des effets de volonté, mais dans des effets structurels, de transmission et de pouvoir. »
« Il faut signifier aux bourgeois que leur règne n’est pas légitime et que s’ils se remettent en question, le mieux à faire, c’est d’accompagner les mouvements en cours. »

 Sur l’impératif de construction d’une contre-société 
« Les vraies victoires du mouvement ouvrier sont liés à l’existence de contre-sociétés : tout le mouvement ouvrier au XIXe siècle qui s’est fondé autour de coopératives, de syndicats autonomes et anarcho-révolutionnaires, le Parti communiste et la CGT qui étaient des repères ouvriers. »
« Les contre-sociétés n’existent plus : elles ont été annexées aux institutions bourgeoises. »
« La bourgeoisie pourrit tout ce qu’elle touche politiquement. »
« Il ne faut pas accepter le dialogue social dans la mesure où il ne peut y avoir de dialogue s’il n’y a pas d’égalité de position. »
« Il faut installer un rapport de forces qui commence par fuir toutes les institutions bourgeoises ; on tranche ainsi avec pas mal de courants de la gauche qui sont pour aller dans ces institutions. Je ne suis pas dogmatique là-dessus mais je ne vois pas de résultats très probants en la matière. »
« Les mouvements antiracistes comme le Comité Adama, en se débarrassant de SOS Racisme, a beaucoup plus fait évoluer la question des violences policières dans la société que s’il était resté institutionnalisé par l’intermédiaire du PS. »

 Sur la gauche 
« Se définir intimement de gauche a encore du sens pour moi : c’est une sensibilité par rapport aux injustices et aux rapports de domination. A titre personnel, cela me structure encore. »
« Sur le plan politique institutionnel, je pense quel le terme de gauche a été trop malmené par l’histoire : la gauche n’a d’ailleurs pas toujours été associée au mouvement ouvrier. »
« La priorité pour reconstruire une conscience de classe revendicative et digne, ce n’est pas d’entrer dans le jeu de la gauche et de s’identifier à ce signifiant-là - pas seulement parce que le Parti socialiste l’a perverti et l’a amené à des limites que j’espère on ne franchira plus (que ce soit François Mitterrand ou François Hollande) -, mais aussi parce que je pense qu’actuellement, lorsqu’on entend en politique quelqu’un qui se définit de gauche, il ne veut pas forcément dire qu’il défend la classe laborieuse. Il peut même penser qu’il n’y a pas une division de la société en classes ! »
« Le terme de gauche est plus un handicap qu’une ressource. »

 Sur l’utilisation par la droite du terme d’islamogauchisme 
« Il y a un pur opportunisme politique qui est, pour des ministres qui sont des gouvernements successifs qui n’arrivent pas à résoudre la question du terrorisme de quelque nature qu’il soit, un peu risible. »
« Ils confient des missions pas possibles à l’école républicaine mais derrière, ils coupent les moyens. Pareil pour le renseignement intérieur, mais ils font n’importe quoi avec. »
« Le gouvernement ont pris le premier concept qu’ils avaient sous la main parce qu’ils s’en foutent de dire des trucs d’extrême droite : ils ont une feuille de route à tenir, la destruction du modèle social français et d’augmentation des profits de la bourgeoisie. »
« A partir où les profits de la bourgeoisie sont trop menacés, le fascisme est un recours très confortable pour tout le monde - et par forcément par conviction, mais par nécessité et intérêt. »

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