Accueil | Par Pablo Vivien-Pillaud | 4 novembre 2021

« La noblesse managériale d’Etat organise la défaillance du service public »

Qui veut la peau de nos services publics ? L’historienne Claire Lemercier et la politiste Julie Gervais, co-autrice avec le sociologue Willy Pelletier de "La valeur du service public" aux éditions La Découverte, sont les invitées de la Midinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

Sur l’évolution des services publics ces 20 dernières années
Claire Lemercier
« C’est un opération de détricotage systématique. Ça ne veut pas dire qu’il ne s’est rien passé de positif depuis 20 ans. Mais souvent, ça ne vient pas d’en haut, des ministères. »
« Le municipalisme nous donne de l’espoir. On voit des municipalités qui, pendant que l’État déchiquète les services publics, essayent d’en reconstruire ou d’en construire des nouveaux. »

Sur la responsabilité de l’État
Julie Gervais
« On propose une notion pour désigner les coupables de ce détricotage : la noblesse managériale public-privé (les très hauts fonctionnaires et la noblesse d’affaires). Ce qui est important, c’est les circulations des personnes entre les secteurs public et privé. »

Claire Lemercier
« Une chose qui a beaucoup changé par rapport aux années 70, c’est de quel capitalisme on parle ? Avec un capitalisme beaucoup plus financiarisé va une noblesse d’État reconfigurée, qui n’a pas les mêmes slogans. Dans les années 70, tout se faisait au nom de "l’intérêt général". Aujourd’hui, les réformes se font au nom de la "modernisation". C’est beaucoup plus violent. »
« Défendre certaines choses qui existent depuis des décennies, comme par exemple le statut de la fonction publique, est-ce défendre les très hauts fonctionnaires ? Non. Depuis qu’il y a un statut de la fonction publique, depuis la Libération, ces très hauts fonctionnaires n’ont pas arrêté de vouloir être exceptés de ce statut. Aujourd’hui, ils pèsent pour avoir des statuts de cadres du privé, afin de ne plus être limités dans leurs salaires. »

Sur les offensives contre les services publics (usagers profiteurs, fonctionnaires fainéants)
Claire Lemercier
« Quand les Républicains font un concours sur le nombre de fonctionnaires qu’il faut virer, dès qu’on les questionne sur « quels fonctionnaires ? », ça devient plus compliqué. Les gros bataillons de la fonction publique, c’est : 1. les profs ; 2. le personnel soignant ; 3. la police et l’armée. Du coup, ils se rabattent sur la fonction publique territoriale parce que personne ne sait trop ce que c’est – mais eux le savent très bien, c’est beaucoup de services publics sociaux. Si Valérie Pécresse assume qu’elle veut virer les auxiliaires dans les écoles maternelles, ça ne va peut-être pas plaire à son électorat. »
« Les services publics, c’est pas des bureaucrates assis sur une chaise toute la journée. Et ça ne profite pas qu’aux gens qu’on appelle de façon méprisante "les assistés". On ne le voit pas bien mais les services publics sont hyper utiles aux entreprises. Que feraient-elles sans l’entretien des routes, sans la poste, sans qu’il y ait des gens pour former leurs salariés sans que ça ne leur coûte rien, etc. ? »

Julie Gervais
« On se pose les mauvaises questions dans le débat public. La réduction du nombre de fonctionnaires est une ineptie. »

Sur les bonnes choses que la fonction publique devrait prendre au privé
Claire Lemercier
« Les services sociaux sont encore souvent rendus par des associations. Le problème, c’est que les gens qui rendent ces services sont beaucoup moins protégés, ne peuvent pas diriger leur vie comme les gens qui ont un statut de fonctionnaire. »
« Le rêve de la droite, c’est d’avoir soit des écoles privées, soit des écoles publiques avec des vacataires. »

Julie Gervais
« Même les riches ont besoin des services publics. Quand on a besoin d’une opération de pointe, on se dirige vers l’hôpital public. Les entreprises privées font beaucoup de profit grâce aux services publics. »
« Depuis les années 60, on assiste à une économisation dans la formation. De plus en plus, ces gens-là étudient les impératifs budgétaires, le raisonnement économique, qui envahit leur vision de ce que doit être le service public. On forme des managers. On n’a jamais jeté l’argent par les fenêtres ! Il y a toujours eu un contrôle des budgets, mais désormais il y a l’idée que le service public doit produire du profit. »

Sur la mort inéluctable du service public
Julie Gervais
« C’est structurel. La difficulté à résister est aussi produite par ces modernisations. Notamment parce qu’une des conditions de la modernisation, c’est l’invisibilisation. On réduit les usagers et les agents publics à l’impuissance. Quand on est sur des contrats précaires, en concurrence les uns avec les autres, ça n’incite pas à l’expression collective des colères et des souffrances communes. »
« Il y a des espaces d’autonomie dont il faut se saisir. »

Claire Lemercier
« Il faut plus de services publics mais tout ne doit pas être organisé par l’État. »

Claire Lemercier
« Sur certains points, les réformes qui dégradent la qualité du service public et qui ont pour objectif de faire baisser le nombre de fonctionnaires, elles ne coûtent pas moins cher. »

Julie Gervais
« Il y a des contrecoups sociaux et environnementaux, mais même si on rentre dans leur logique comptable, il y a une inefficience économique. »

Sur l’attachement émotionnel des Français aux services publics
Claire Lemercier
« Autant c’est facile de taper sur les fonctionnaires, autant c’est difficile de taper sur les services publics. De la même façon, on dit qu’on les "modernise", on ne dit pas que le but c’est de les rendre plus inégalitaires. »

Julie Gervais
« La noblesse managériale public-privé organise la défaillance du service public. Elles montent les usagers contre les fonctionnaires en dégradant la qualité du service public. »

Sur la défense des services publics par la gauche
Claire Lemercier
« La difficulté, c’est de mettre les services publics plus au centre de la campagne électorale. »

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