Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 3 septembre 2019

Laurence De Cock : « Les neurosciences ne sont pas une recette magique pour compenser les déterminismes sociaux »

Au lendemain de la rentrée scolaire, c’est l’occasion de faire le point sur l’ensemble de la chaine scolaire, de la maternelle à l’université. Laurence De Cock, enseignante et chercheuse en histoire et sciences de l’éducation, auteure de Ecole (Éditions Anamosa), est l’invitée de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

 Sur la formule “Ecole de la République” 
« La République au pluriel, Les Républiques, sont des moments qui ont pensé la démocratisation de l’école donc je ne suis pas opposée à la formule. »
« La formule perd son sens lorsqu’elle est utilisée pour dénaturer le projet des Républiques. »
« J’ai forgé le concept de contre-démocratisation : l’idée, c’est de démontrer à quel point la démocratisation - c’est-à-dire le fait de rendre possible pour tous les enfants quels que soient leurs origines, leur réussite scolaire et leur choix des parcours - a toujours été une boussole. C’était le cap à viser pour les réformes. »
« Aujourd’hui, il y a une boussole retournée sur la table. D’où l’idée de contre-démocratisation. »

 Sur les effets des neurosciences et des sciences cognitives 
« Les sciences cognitives ne nourrissent pas forcément une contre-démocratisation. »
« Ce qu’il faut attaquer et condamner, c’est l’instrumentalisation de ces démarches scientifiques. »
« Les sciences cognitives sérieuses n’ont jamais dit qu’elles étaient une recette magique pour compenser les déterminismes sociaux. »
« Quand on met en avant uniquement les neurosciences au détriment de tous les héritages de recherche en sociologie de l’éducation - qui montrent bien le facteur déterminant de l’appartenance socioculturelle des enfants - on voit bien que, derrière tout ça, il y a une politique qui consiste à dire qu’il n’y a pas besoin de compenser les inégalités sociales mais qu’on va mettre le paquet sur les neurosciences et les sciences cognitives. Comme ça, on pourra faire croire que tous les enfants peuvent réussir de la même façon. »
« Derrière l’idée de “tous capables”, il y a l’idée de “tous capables parce que même cerveau”. Donc les élèves qui échouent, on va leur dire quoi si ce n’est qu’ils ont un cerveau malade ? »

 Sur le tournant des années 2000 et la “gouvernance européenne” 
« On a vu comme ailleurs des politiques visant à harmoniser les systèmes éducatifs. C’est, par exemple, l’apparition du classement PISA (…) qui amène un discours alarmiste sur l’école. C’est aussi l’arrivée en force du discours sur les compétences - ledit socle des connaissances et des compétences. »
« Ce qui importe, c’est quelle place occupe tel ou tel enfant en termes de compétences. Ça renforce la mise en concurrence des enfants et, sous prétexte des les aider, on surévalue et on sur-hiérarchise, on met en concurrences les enfants, les profs, les établissements. C’est la pénétration des logiques néolibérales de marketing et de management dans les établissements scolaires et le système éducatif. »
« Le néolibéralisme vise à mettre en adéquation des offres d’emploi et la main d’œuvre disponible. »
« Lorsqu’on a des grilles de compétences - le terme est affreux -, on peut savoir à quel profil professionnel se destine tel ou tel enfant. »

 Sur le mérite de l’élève et la méritocratie 
« L’élève méritant, c’est celui qui va fournir le plus de travail possible et va être couronné de succès. »
« Le mérite en soi n’est pas à condamner (…). On a toujours encouragé et valorisé des enfants qui sortaient du lot par le travail qu’ils fournissaient. »
« Le discours sur le mérite, celui qui va déterminer que seuls les enfants qui fournissent les efforts nécessaires et seront susceptibles d’être accompagnés vers la réussite, est un discours pernicieux. Pernicieux parce que les enfants qui viennent des milieux défavorisés ne savent pas ce que c’est “fournir un effort travail”. C’est codifié. »
« Pour certains enfants, le mot “effort” ou le mot “concentration” n’a pas de sens. Ça s’apprend (…). Ces enfants ont intériorisé que leur échec est un échec juste. »

 Sur les pédagogies alternatives 
« On manque d’une enquête étayée pour connaitre les effets à long terme des pédagogies alternatives sur les enfants. »
« Sur la réussite scolaires de ces enfants [qui sont passés par des écoles aux pédagogies alternatives], il y a des indices plutôt alarmants sur les difficultés qu’ils ont à rejoindre un système dit traditionnel (…) et qui n’ont pas le niveau. »
« Ce livre n’est pas une apologie de l’école telle qu’elle fonctionne. Les dysfonctionnements dans l’école publique sont absolument criants. »
« L’école publique fabrique de la souffrance chez certains enfants. »

 Sur la question de l’émancipation 
« Un projet émancipateur, c’est une école démocratique. »
« Le projet émancipateur tel que je l’entends, c’est forcément une émancipation collective. »
« L’émancipation collective pourrait se résumer d’une formule très simple : je ne peux m’émanciper que si tu le fais avec moi. Je ne peux m’émanciper que grâce à toi et tu ne peux t’émanciper que grâce à moi. C’est une interdépendance complète. Ça passe par quelque chose de très simple : le cap de la suppression des rapports de domination. »

 Sur les propos de Blanquer à propos du fondamentalisme islamiste 
« C’est navrant parce que c’est faux et étayé par aucune enquête, ça sort de nulle part et ça tape toujours sur les mêmes catégories de personnes. »
« Le très beau principe de laïcité devient aujourd’hui le prétexte pour taper sur les enfants que l’on suppose être plus musulmans qu’élèves. »

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