Accueil | Entretien par Pierre Jacquemain | 14 février 2019

L. Mucchielli : « Il faut questionner les stratégies et les techniques de maintien de l’ordre »

Comment ont évolué les stratégies de maintien de l’ordre en France ? D’où vient la violence ? Pourquoi une police municipale à Paris ? Le sociologue Laurent Mucchielli, spécialiste des politiques de sécurité est l’invité de #LaMidinale.

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VERBATIM

 

 Sur les violences 
« La violence est réciproque. Il y a à la fois une violence de manifestants et de groupes politisés qui se mêlent aux manifestants. Et puis il y a des violences policières qui sont quelques parts à la fois aux principes mêmes de l’intervention policière mais dont on voit l’évolution ces dernières années et qui correspond à une évolution non dite, non débattue dans la société. »
« On ferait bien de questionner l’évolution des stratégies policières et des façons qu’on a de faire le maintien de l’ordre. »

 Sur l’évolution des stratégies de maintien de l’ordre 
« Historiquement, et c’est très paradoxal en apparence, la France se targuait et avait la réputation d’être une des nations en pointe pour le professionnalisme de ses forces de maintien de l’ordre. »
« Ce qui faisait la réputation de la France, c’était à la fois le professionnalisme (des forces de l’ordre) et le fait qu’on ait des forces qui savaient gérer des manifestations et des mouvements de foule, sans mort - en évitant le plus possible, l’affrontement violent. »
« On n’a peut-être pas bien perçu les changements qui se sont opérés, en particulier à l’époque Sarkozy. »
« Des réformes ont touché tous les métiers de police et ont impacté le maintien de l’ordre. »
« Le maintien de l’ordre s’est judiciarisé : l’idée n’est plus de tenir à distance et de canaliser une foule, un mouvement, un cortège, etc. l’idée est d’intervenir dans les manifestations pour interpeller, avec des policiers en civils. »

 Sur les donneurs d’ordre 
« Ça se situe quelque part entre le haut et le bas. Le haut, c’est le ministère de l’intérieur. Le bas, c’est le commandant opérationnel, de la brigade du groupe, de l’unité qui est sur le terrain. »
« Au-delà de la question d’apporter justice à leur cas particulier (à propos des plaintes des victimes de violences policières), ça a en plus le mérite de poser la question dans le débat public. Ça concerne potentiellement tout le monde. »
« On a assisté à une judiciarisation du maintien de l’ordre et à une rupture de cette idée qu’on reste à distance, qu’on évite le contact et la violence. Aujourd’hui, on n’est plus dans cette idée-là. C’est passé complètement inaperçu, on va au contact, on interpelle, on rentre dans la manifestation, on casse les cortèges, on crée des points de blocages, et ça c’est une évolution qui est nouvelle. Au même titre que l’ancienne doctrine limitait la violence, celle-là, très clairement, la suscite et la provoque. »
« Quand on regarde le détail des unités qui utilisent le plus les armes les plus dangereuses, on s’aperçoit que c’est globalement la police nationale beaucoup plus que la gendarmerie qui en a fait l’usage, et au sein de la police nationale, les CRS sont ceux qui ont le moins tiré de balles en caoutchouc. Le plus de tirs vient des unités qui ont été rajoutées mais qui ne sont pas des professionnels du maintien de l’ordre. »
« On a rameuté tout les policiers qu’on trouvait partout : on a vu arriver sur le théâtre du maintien de l’ordre des manifestations, des unités comme la BRI qui sont des spécialistes de la lutte contre le grand banditisme ou le terrorisme. Et ce que montrent les éléments publiées récemment (par la police nationale) c’est que c’est ce type-là d’unités qui manifestement a fait le plus de blessés. »
« On n’est pas face à des professionnels du maintien de l’ordre, on est face à des gens qui ont habitude de faire un usage offensif et pas défensif, sur des gens qu’ils considèrent comme des voyous, des grands délinquants et pour lesquels ils n’ont pas de scrupules. »
« Il y a une responsabilité du pouvoir politique à mettre, en démocratie, face à des manifestants, des unités qui ne sont pas des professionnels du maintien de l’ordre et qui donc potentiellement peuvent faire un usage de la violence qui n’est plus considéré comme légitime. »

 Sur l’équipement des forces de l’ordre 
« Il y a une logique principale qui est la judiciarisation. On peut questionner, ce qui est classique dans le travail sur le maintien de l’ordre, la question de sa militarisation. »
« Il y a peut-être d’autres façons de faire que celles qui consistent à penser que la seule façon au fond de s’en sortir ou d’avoir une issue positive, c’est de faire taire l’autre. »

 Sur Emmanuel Macron, l’ordre et le régalien 
« Je pense que quiconque a vu sa cérémonie d’investiture en mai 2017 ne peut pas être surpris. On voit très bien la tentative d’incarnation du chef. »
« C’est pas surprenant, ça cohabite parfaitement par ailleurs avec un libéralisme sur le plan économique. »

 Sur le projet de police municipale à Paris 
« J’ai été surpris d’entendre cette annonce de la Maire de Paris. »
« Paris est la ville de France où il y a le plus de policiers par habitant. C’est une ville sur-policée par rapport à certains départements de la banlieue parisienne. C’est juste effarant de ce point de vue-là. »
« J’ai du mal à voir le diagnostic du besoin de police. »
« J’entends par ailleurs les missions précises de cette police municipale : la demande d’un service public de proximité qui permette de gérer un certain nombre de petits problèmes d’incivilité et de tranquillité de la vie quotidienne. Ça pour le coup, ça n’est pas propre à Paris et on pourrait faire le diagnostic dans toutes les agglomérations. »
« Est-ce que la réponse pour remplir ces besoins, c’est la police - fut-elle municipale ? Ma réponse est que non, c’est une erreur. »
« Si cette erreur est faite, c’est que des impératifs politiques, des stratégies politiques prennent le devant, et qu’on veut afficher quelque chose dans un contexte politique. »
« En 2019, dans le contexte Français, qui est toujours celui du post Etat d’urgence, de la période d’attentats, qui est une période où les polices municipales grandissent en France, s’arment à tout va, dans tous les coins, créer une police municipale dans ce contexte là, dans un contexte où les policiers municipaux n’ont comme objectif de professionnalisation et de reconnaissance que l’imitation des polices nationales, ça les conduit dans une logique qui vont les éloigner des ces besoins de proximité. »
« Quand j’entends les élus nous dire qu’ils (les policiers municipaux) ne seront pas armés, je dis que c’est une plaisanterie. Au premier attentat ou au premier changement électoral où les conservateurs reviennent au pouvoir, la police municipale sera armée. »

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