Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 17 novembre 2021

« Le discours des réacs traduit une crise profonde du capital culturel de certaines élites »

Les réacs ont-ils gagné la bataille pour l’hégémonie culturelle ? Pas encore tout à fait mais ça fait maintenant plus de 40 ans qu’ils labourent le terrain de leurs idées conservatrice. On en parle dans #LaMidinale avec Frédérique Matonti, enseignante en sciences politiques à Paris-I Panthéon-Sorbonne et autrice de Comment sommes-nous devenus réacs ? aux éditions Fayard.

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 Qu’est-ce qu’être réactionnaire ? 
« Etre réac, c’est vouloir revenir en arrière c’est-à-dire idéaliser un passé qui souvent n’a jamais existé. »
« Quand on regarde le discours des réacs actuels, il y a la dimension sexiste, refus de l’antiracisme qualifié de racisme, le fait de s’élever contre tous les mouvements d’action collective type #metoo. Mais c’est aussi être, presque de manière anecdotique, contre l’écriture inclusive ou dire que le niveau baisse continument ou que les Français vivent au-dessus de leurs moyens. »
« Toute nouvelle demande de droits par des minorités est considérée comme absolument insupportable. »
« Le “nous” du Comment sommes-nous devenus réacs ?, c’est principalement le nous de la droite, de l’extrême droite et d’une partie de la gauche qui est incapable d’avoir un discours face aux positions réactionnaires. »
« Si l’on prend l’offensive autour de la supposée cancel culture ou des wokes, la gauche, au lieu d’avoir un discours offensif, tient un discours défensif quand elle ne reprend pas les propositions de droite sur la question. Pourtant, être woke, c’est simplement être éveillé sur les questions de discriminations. »

 Sur l’hégémonie culturelle de la gauche jusque dans les années 1970 
« Dans les années 1970, les valeurs qui permettent à la gauche partisane de construire un bloc hégémonique qui va gagner des élections, ce sont les valeurs d’égalité, de redistribution, de modifications de l’économie avec éventuellement une sortie du capitalisme. Du point de vue culturel, il y avait une attention particulière à toutes les innovations dans le théâtre ou la littérature. »
« Je n’idéalise pas cette hégémonie de la gauche : certains ont pu défendre le régime cambodgien ou les débuts de la révolution iranienne. »

 Sur l’élaboration de la pensée réactionnaire à la fin des années 1980 
« Pour qu’un livre est un impact, il faut qu’il soit repris par la presse. C’est le cas de La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut en 1987, très bien accueilli par le Monde. Il faut aussi qu’il y ait des reprises de plus en plus violentes de ses thèmes. »
« En 1987, la gauche a perdu les législatives mais François Mitterrand est toujours président et son ministre Jack Lang a eu une politique culturelle extrêmement ambitieuse qui s’est intéressée à des sujets auxquels on ne s’intéressait pas comme le clip, la BD, le hip hop. Alain Finkielkraut prend cela comme une atteinte à la culture légitime. Mais il n’est pas le seul : il y a beaucoup de livres à l’époque. »
« La fin des années 1980, c’est aussi le moment des grandes opérations antiracistes autour de SOS Racisme. Et, dans La défaite de la pensée, il y a aussi de la part d’Alain Finkielkraut, une dénonciation virulente du jeunisme, de l’antiracisme perçu comme du multiculturalisme. »
« Quelques années plus tard, Alain Finkielkraut durcit encore son discours qui revient à expliquer que les vrais responsables du racisme, ce ne sont pas les racistes ou les partis racistes comme le Front national, mais les antiracistes qui stigmatisent ceux qui ne pensent pas comme eux. »
« Il faut aussi mettre en lumière le rôle de la revue Le Débat dans l’importation des polémiques étasunienne sans aucune précaution. »
« Il y a quelque chose de l’ordre de la crise du capital culturel des élites. Alain Finkielkraut et d’autres se sentent dépassés dans un monde où les diplômes ne donnent plus des places aussi assurées que 15 ans auparavant. »
« Alain Finkielkraut s’est enfermé dans un personnage de la déploration de tout, jusqu’aux choses les plus singulières, par exemple les expositions de photos sur les grilles du jardin du Luxembourg. »
« Je ne suis pas sûre que les classes populaires soient très préoccupées par ce dont on leur parle comme la cancel culture ou la woke culture. C’est circonscrit à un espace médiatique et politique. Mais c’est un air du temps difficile à combattre. »

 Sur les offensives réactionnaires 
« Quand on parle de l’écriture inclusive, arrivent des fake news comme le fait que l’on mettrait des mauvaises notes aux étudiants qui ne l’emploieraient pas. Le problème de l’université ou de l’éducation nationale, ce n’est pas de savoir si on va pouvoir employer iel… C’est le manque de moyens ou le grand nombre d’étudiants le problème. »
« L’offensive sur l’islamogauchisme a été lancée au moment du second confinement, c’est-à-dire où une partie des étudiants connaissaient une grande précarité. »
« Il faut déconstruire ce qui est raconté, le récit paranoïaque des choses. »
« Il ne faut pas oublier que cela s’inscrit dans une guerre culturelle : tout cela n’est que la reprise des débats étasuniens venus de la droite trumpiste repris en France. »

 Sur la diffusion des idées par la télévision et les réseaux sociaux 
« Mon bouquin est parti de mon exaspération vis-à-vis de la télévision c’est-à-dire de me retrouver à zapper sur les chaines d’info et de m’apercevoir du nombre de chroniqueurs, journalistes ou faux experts qui avaient envahi les plateaux et qui tenaient ces discours réactionnaires. »
« Le problème des chaînes de télé en continu, c’est qu’elles ont besoin de produire de l’info en continu et de faire du buzz, c’est-à-dire du scandale, car c’est e qui alimente le clic sur les réseaux sociaux. »
« Un discours patient de reconstruction de l’anathème contre le politiquement correct, ça ne fait pas de buzz. Donc les chaînes de télé ont tout intérêt à avoir des types comme Eric Zemmour. »
« Ce qui m’inquiète, c’est que cela ne s’arrête pas aux chaînes d’information en continu : progressivement, ces gens qui viennent de Valeurs Actuelles, de Causeur, d’Atlantico ou du Figaro Vox gagnent de plus d’espace, notamment dans des médias mainstream. Confèrent la manière dont Europe 1 a été littéralement phagocyté par Vincent Bolloré et la façon dont France inter, dans la perspective de la présidentielle qui vient, a donné des chroniques à Alexandre Devecchio et à Natacha Polony pour soi-disant faire du pluralisme alors qu’ils sont déjà partout. »
« Les réseaux sociaux, on y trouve le pire comme le meilleur. »

 Sur les défaites dans la bataille pour l’hégémonie culturelle 
« Les féministes ne perdent pas : dans les nouvelles générations, il y a une conscience féministe importante. On le voit avec #metoo qui gagne l’ensemble des espaces sociaux. »
« De même, la conscience écologiste est de plus en plus présente dans les nouvelles générations. »
« Sur l’antiracisme, on a plus de mal à faire coïncider une vieille image de l’antiracisme très universaliste type SOS Racisme et une image qui prend plus en compte les problèmes des cités et des banlieues type la Vérité pour Adama. »

 Sur les partis politiques 
« Le problème, c’est que les partis politiques ont de moins en moins de rapport avec les intellectuels. Ils n’attendent plus que des experts qui leur fassent des notes prêtes à être digérées. Leur bonne forme, c’est le think tank avec des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire des gens qui ont des fonctions pratiques plutôt que des intellectuels. »
« Les partis ont aussi une vraie méfiance vis-à-vis des sciences humaines et sociales : la manière dont Emmanuel Macron parle de l’intersectionnalité prouve qu’il a eu une mauvaise fiche. »
« Les intellectuels ont aussi une défiance très forte vis-à-vis des politiques. Ils ne veulent pas mettre les mains dans le cambouis. »
« Les partis font toujours du porte-à-porte mais l’essentiel du travail, c’est d’abord hélas les éléments de langage et la petite phrase qui va pouvoir être reprise au journal télévisé de 20h. »

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  • Les réacs de gauche ou les réacs de droite ? Ou les deux ? Il y en a dans chaque camp, aucun n’a le monopole du progrès, de la culture, de l’intelligence. Aucun n’a même de supériorité. Si c’était le cas, elle le désignerait à la fonction dirigeante. Cela c’est dans le socialisme, où ce rôle est dévolu au parti communiste. Mais nous n’y sommes pas : la France est une démocratie.

    Glycère BENOIT Le 18 novembre à 09:42
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