Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 9 avril 2019

Loïc Blondiaux : « Le gouvernement a cherché dans ce grand débat un moyen de légitimer sa politique »

Au lendemain de la restitution par le premier ministre Edouard Philippe du Grand débat national, le professeur en science politique Loïc Blondiaux est l’invité de la Midinale.

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VERBATIM

 

 Sur la tenue du Grand débat national 
« D’un côté, c’est un exercice démocratique d’ouverture de la parole à une échelle que l’on n’avait pas connu jusqu’à présent – et c’est totalement inédit à l’échelle mondiale. »
« Une partie de la population a joué le jeu. »
« D’un autre côté, c’est aussi une opération politique de la part du gouvernement avec une volonté de disqualifier les gilets jaunes en donnant à voir une forme de démocratie bienveillante, pacifique et ordonnée qui s’opposerait à la démocratie de la rue, contestataire et éruptive. »
« C’est à la fois le produit d’une stratégie politique et en même temps, c’est un exercice démocratique qui a des défauts. »
« Le vrai problème aujourd’hui, c’est ce que l’on fait dire à ce grand débat. »

 Sur les modalités du Grand débat national 
« Dès le départ, la mise à l’écart de la Commission nationale du débat public, la mise en place d’une plateforme extrêmement verrouillée dans les possibilités de délibération qu’elle offre aux citoyens, le fait de privilégier de questions fermées, le fait d’en confier l’organisation à deux ministres, étaient très problématiques. »
« L’utilisation à des fins de communication du débat par Emmanuel Macron qui a été dénoncée y compris par les garants laisse un doute sur l’authenticité de l’exercice participatif. »
« Ce qui est intéressant, c’est que différents dispositifs et formats de discussion ont produit des expressions citoyennes très différentes. »
« Il est complètement absurde de penser que le Grand débat est équivalent à un sondage. La question de la représentativité ne se pose pas ici. »
« On ne peut pas faire parler les Français à travers le Grand débat mais, en même temps, en fonction du degré de délibérations comme avec les conférences citoyennes régionales dont personne ne parle alors même que c’est un exercice démocratique intéressant, les réunions d’initiative locale, les cahiers de doléances, les contributions libres et toutes les réunions qui ont été organisées officieusement, on a un ensemble de représentations de ce que pensent et veulent les Français qui me paraît incroyablement précieux. »

 Sur les premières conclusions du gouvernement après le Grand débat national 
« On peut légitimement se fâcher et remettre en cause l’utilisation politique qui est faite des contributions du Grand débat. »
« Les citoyens veulent plus de citoyenneté, plus de démocratie, plus de justice sociale, plus de proximité… et les conclusions qu’en tire Edouard Philippe qui se focalisent sur un élément qui est la baisse des dépenses publiques qui n’est pas un élément qui apparaît de manière déterminante dans les contributions libres mais qui a été amenée par une question fermée particulièrement caricaturale : pour limiter le déficit, faut-il baisser les dépenses publiques ou augmenter les impôts ? Evidemment, 75% des gens ont demandé la baisse des dépenses publiques et on en a conclu un raz-de-marée pour ça. »
« Si on regarde les 21 conférences régionales avec des citoyens tirés au sort qui ont produit 230 propositions : une seulement demande une baisse des dépenses publiques. »
« Les citoyens veulent plus de justice fiscale, plus de transparence, plus de simplicité du processus fiscal. »
« Penser que les citoyens n’ont qu’une seule revendication et que c’est baisser la dépense publique, ça démontre bien que ce gouvernement a été cherché dans ce un moyen de légitimer une politique en cours. »
Sur les critiques à l’égard du Grand débat national
« Dès le départ, j’avais préconisé une articulation entre le Grand débat, un dispositif citoyen tiré au sort mais qui serait un élément stratégique du processus et un référendum à la fin. »
« Il faudrait qu’à la fin, le peuple puisse décider. »
« On a une position qui est vraiment de type monarchique que l’on rencontre beaucoup à l’échelle locale. »
« On fait parler les citoyens et après, le prince de manière très sélective et complètement arbitraire décide ce qu’il a choisi d’entendre et de mettre en œuvre. »
« Il me semble que les réponses qui vont être apportées sont très en deçà de ce qu’a produit le Grand débat et le mouvement des gilets jaunes avant lui. »

 Sur la place des corps intermédiaires dans le Grand débat national et dans notre démocratie 
« Une partie des corps intermédiaires, notamment certaines grandes associations d’éducation populaire, sont entrées dans le Grand débat. »
« La situation actuelle pose vraiment la question du rôle voire de la survivance des corps intermédiaires. »
« Il y a deux grands projets politiques qui s’affrontent au moment des gilets jaunes et encore aujourd’hui : l’un de l’épistocratie, c’est-à-dire d’un gouvernement dominé par une élite technocratique qui décide d’imposer sa volonté au nom de la vérité et de l’expertise (donc quelque chose qui n’a rien à voir avec la démocratie) et l’autre sous la forme d’une demande de démocratie directe qui est très critique à l’égard des corps intermédiaires. »
« Chez les gilets jaunes, les relations avec les syndicats ne sont pas vraiment faciles et la question de la représentation est posée. »
« Il y a cette idée qu’un peuple pourrait s’autogouverner de manière immédiate et directe à travers un instrument comme le référendum d’initiative citoyenne. Mais dans ce schéma-là, que deviennent les corps intermédiaires et les partis politiques ? »
« Mon intime conviction, c’est que si on arrive à mettre en place le RIC ou en tout cas quelque chose qui est proche, ça ne délégitimera pas les corps intermédiaires puisqu’ils sont des acteurs de l’élaboration des projets et du débat. »
« Remettre en scène les citoyens ordinaires ne doit pas se faire au détriment des corps intermédiaires. »
« Il est tout à fait possible de faire coexister la démocratie sociale avec la démocratie participative. »
« Du côté du gouvernement, il y a cette idée que de défendre la démocratie délibérative à travers des plateformes et des consultations très orientées, on va produire un ersatz de démocratie qui permettra de se débarrasser définitivement des corps intermédiaires. »

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