Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 14 mai 2020

Lucas Fritz : « De par leur façon singulière d’habiter le monde, les autistes peuvent nous aider à mieux vivre »

A l’heure du confinement, notre rapport au monde a été chamboulé, notamment nos façons de communiquer et d’appréhender notre environnement. Une façon de vivre déjà expérimentée par les neurodivergents. Qu’ont-ils à nous apprendre, politiquement parlant ? On en parle avec Lucas Fritz, chercheur en anthropologie et auteur d’un papier dans Mediapart : La neurodiversité : le pan oublié de l’intersectionnalité.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la définition de la neurodiversité 
« La neurodiversité, c’est un assemblage assez hétéroclite de mouvements politiques et intellectuels, menés par des individus autistes dans le but de changer les représentations liées à l’autisme. »
« La neurodiversité rencontre de très grandes difficultés d’implantation en France : elle est absente du paysage universitaire et du paysage politique. »
« En France, nous avons une perception très rétrograde des spécificités neurodéveloppementales alors que les autistes se sociabilisent énormément sur internet, notamment dans le champ du politique en affirmant que leur sensibilité est particulière et que c’est une façon d’habiter le monde. »
« En revendiquant une façon singulière d’habiter le monde, on peut aider des personnes non autistes qui ne se retrouvent pas dans notre monde actuel. »

 Sur la neurodiversité comme expérience 
« La neurodiversité répond aux diverses spécificités sensorielles des autistes : hypersensibilité au bruit ou à la lumière, rapports compliqués avec la communication verbale en face à face… »
« La plupart des espaces de sociabilité, que ce soit dans le milieu scolaire ou dans le milieu professionnel, sont exclusivement organisés pour les neurotypiques, c’est-à-dire pour un type de communication particulier qui est la communication verbale en face-à-face. »
« On a vu à quel point, pendant le confinement, la communication orale en face-à-face était importante. »
« Le mouvement de la neurodiversité propose d’inventer et d’investir d’autres champs de la sociabilité qui se reposent pas uniquement là-dessus. »

 Sur ce que pourrait apporte la neurodiversité à la gauche 
« Le pan anticapitaliste de la neurodiversité s’adresse directement aux moyens de productions en affirmant que le monde de la communication tel que nous le concevons actuellement, notamment la communication verbale (c’est-à-dire même ce que nous sommes en train de faire toi et moi : nous nourrissons Facebook et YouTube) est devenu un objet de marchandises à part entière. »
« Il est impossible d’adresser une critique forte contre le système marchand ou le système capitaliste sans repenser le rapport que l’on a à la communication ou aux espaces de communication. »
« Il n’est pas question de passer sa vie à se taire ou à rester terré chez soi mais l’adresse que les utopies de gauche peuvent faire au système de production marchand doit passer par une adresse à la façon de communiquer et aux technologies que nous employons pour communiquer. »

 Sur ce que la neurodiversité a à nous apprendre en période de confinement 
« Avec le confinement, on a eu des contraintes de distances physiques, il a fallu réadapter nos façons de communiquer et de travailler. Or les neurodivergents se sont déjà adaptés à cette situation il y a des années : on n’a pas besoin d’être créatifs puisqu’ils l’ont déjà été pour nous. »
« Le manque d’études sur les sociabilités des autistes en ligne et hors ligne témoigne d’un désintéressement alors même que ça pourrait être intéressant pour la plupart d’entre nous. »
« Mon objectif, c’est de souligner les représentations que l’on a de l’autisme. »

 Sur le rapport à la norme 
« La question de la norme est adressée de façon sous-jacente par la plupart des groupes minoritaires. »
« La neurodiversité, c’est se réclamer de l’appartenance à une minorité neurologique dont le discours est rendu invisible par un discours majoritaire. »
« La question de la norme est au cœur de l’intersectionnalité. »
« Les lieux de fabrication de la norme exclut un certain type de corps ou de comportement. »
« Il y a des résonnances de la neurodiversité plus ou moins explicites dans la plupart des luttes des groupes minoritaires, notamment queer. »
« Le queer, ce n’est pas uniquement faire accepter une sexualité mais aussi construire d’autres modes de rapport à autrui, de soin, de bienveillance. »

 Sur le rapport à la politique des neurodivergents 
« Prendre le pouvoir est une question qui taraude toutes les minorités. »
« Est-ce qu’on a envie de prendre un pouvoir qui va reproduire des situations d’inégalités sociales et d’injustice ou est-ce qu’on a envie d’inventer autre chose ? »
« Le futur de la neurodiversité et des minorités se situe dans cet autre chose. »

 Sur la communication des neurodivergents 
« La neurodiversité, c’est aussi une lutte dans le champ de la santé. »
« Il y a des neurodivergents qui ont besoin de soutiens médico-légaux. »
« Il y a besoin de faire changer les structures politiques au plus haut niveau. »
« Comment conjoindre l’utopie de la neurodiversité avec les transformations réelles à apporter au domaine de la santé ? La question reste ouverte. »
« C’est l’exercice canonique qui nous impose un type de communication qui exclut les neurodivergents. Il faudrait peut-être changer la structure journalistique elle-même. »
« Il faut créer des endroits de porosités, dans l’université et la politique, en invitant des individus autistes à parler de leur expérience par de nouveaux dispositifs. »

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