Accueil | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien | 15 juin 2020

Madjid Messaoudene : « Ce qui triomphe en ce moment, c’est la capacité des quartiers populaires à s’auto-organiser »

Samedi dernier avait lieu un grand rassemblement place de la République à Paris à l’initiative du Comité Adama. De quoi ce Comité est-il le nom ? Qu’est-ce qu’être antiraciste aujourd’hui ? On en parle avec Madjid Messaoudene, élu de gauche à Saint-Denis.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur la manifestation de samedi à Paris organisée par le Comité Adama 
« Ce qui a triomphé samedi, c’est la capacité des quartiers populaires à s’auto-organiser et à mobiliser massivement les jeunes sur les questions du racisme, des discriminations et des violences policières. »
« Le but, c’était de sensibiliser toute la population – et notamment les plus jeunes – contre le fléau que représentent les violences policières dans notre pays. »
« Assa Troaré occupe un espace médiatique mais aussi politique. »
« Le discours du Comité Adama est un discours radical et sans concessions contre toutes les formes de discriminations et les violences policières pour lesquelles la dimension raciste est incontestable. »
« Le 2 juin a été une démonstration de force : en quelques heures, devant le tribunal de grande instance de Paris, plusieurs dizaines de milliers de personnes se sont réunies à l’appel du Comité. »
« Tant qu’il n’y aura pas de véritables mesures prises contre les violences policières et l’impunité de la police, tant que l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) ne sera pas supprimée car c’est une farce dans la mesure où c’est juste une machine à blanchir les crimes policiers, les gens continueront de se mobiliser. »
« Les questions de l’antiracisme et des violences policières qui visent principalement les jeunes des quartiers populaires sont des questions trop sérieuses pour être laissées dans les mains du gouvernement, de certains partis de gauche ou de groupuscules et autres officines plus que douteuses comme SOS Racisme ou la LICRA qui ont démontré, depuis 30 ans, leur inutilité dans leur champ de l’antiracisme. »

 Sur les nouvelles formes du combat antiraciste incarnées par le Comité Adama 
« Le Comité Adama se met dans les pas de ceux qui ont lutté dans tous les combats liés à l’immigration et aux violences policières. »
« Quand j’étais plus jeune, j’étais aux côtés du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) et de Nordine Iznasni parce que déjà à l’époque, la question des violences policières était posée. »
« Cela fait des années que des jeunes meurent dans les quartiers populaires parce qu’ils sont basanés. »
« On n’a pas oublié le hold-up réalisé par le Parti socialiste de François Mitterrand, avec Harlem Désir, Julien Dray, Malek Boutih : ils ont participé à la dépolitisation des luttes liées à l’immigration pour récupérer la marche contre le racisme de 1983, qui était une aspiration à l’égalité. »
« Personne n’est aujourd’hui capable de donner le bilan de la LICRA ou de SOS Racisme dans la lutte contre le racisme pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont en rien contribué à le faire reculer. »
« J’aime bien cette blague qui circule sur les réseaux sociaux : “SOS Baleines, c’est fait pour sauver les baleines, SOS Racisme, c’est fait pour sauver le racisme”. »
« Ces associations [comme SOS Racisme ou la LICRA] ne sont que des coquilles vides qui tiennent parce que le gouvernement leur fait confiance et leur donne des budgets pour intervenir dans écoles et administrations. »
« SOS Racisme et la LICRA ont tout intérêt à nous invisibiliser mais on ne laissera personne nous confisquer notre voix. »

 Sur les propos d’Emmanuel Macron et de Sibeth Ndiaye qui parlent de séparatisme et de communautarisme 
« L’universalisme qui voudrait que l’on ne voit pas la couleur de la peau mais des êtres humains, c’est beau à l’école primaire quand on fait des dessins mais la réalité est tout autre : si on est discriminé dans la société française, c’est parce que l’on habite à tel endroit, que l’on porte tel nom, que l’on a telle origine réelle ou supposée, qu’on a telle religion réelle ou supposée. »
« Ne pas vouloir voir que les personnes concernées ont besoin de vraies réactions, de vraies sanctions et de vrais outils pour lutter contre ces formes de discriminations, c’est assez insupportables surtout venant de personnes non concernées, c’est-à-dire blanches et non victimes de discriminations ce qui est le cas d’Emmanuel Macron, d’Edouard Philippe ou de Julien Denormandie qui annonce de nouveaux testings dans les entreprises. »
« Je ne suis pas pour dire que lorsque l’on est noire, on ne produit pas de discriminations ou du racisme : Rachida Dati a participé à un gouvernement qui a produit l’horreur qu’a été le Ministère de l’Identité Nationale. »
« Sibeth Ndiaye fait partie d’un gouvernement qui expulse les sans-papiers, qui expulse les Roms, qui expulse des personnes transgenres séropositives dans des pays où ces personnes risquent la mort : je n’ai pas de leçons d’antiracisme à recevoir de Sibeth Ndiaye. »
« Sur le terrain, on le voit bien : il n’y a pas de réelle volonté politique de lutter contre toutes les formes de discrimination, à commencer par les violences policières ou l’islamophobie. »
« La lutte contre le racisme, ce n’est pas juste un discours universaliste et républicain : c’est des moyens, des prises de position sans concession et certainement pas un président de la République qui appelle Eric Zemmour pour lui demander de ses nouvelles. »
« Emmanuel Macron se veut rassembleur en disant que l’on est tous égaux… Mais la réalité, c’est qu’il nous a traités de séparatistes et de communautaristes parce qu’on a le défaut, selon lui, d’être issus de l’immigration et de ne pas militer sur la base de considérants politiques qui sont les leurs. »
« On voit bien ce qu’a donné l’universalisme républicain depuis 30 ans : toujours plus de discriminations et toujours plus d’invisibilisation de nos luttes. »

 Sur les accusations d’antisémitisme 
« On est dans le fantasme de Georges Bensoussan qui pense que l’antisémitisme, on l’attrape dans les quartiers dans le lait de notre mère, ou dans celui de Gilles-William Goldnadel qui est convaincu que tout arabe ou musulman est un antisémite en puissance. »
« L’injonction politique et médiatique que l’on a vue samedi qui sommait le Comité Adama de jurer, la main sur le cœur, qu’il n’était pas antisémite, est obscène car cela laisse entendre que le Comité Adama n’est pas, par essence et par nature, antiraciste. »
« La meilleure réponse, c’est celle qu’a faite le Comité Adama hier sur Twitter où l’on voit Assa rappeler que, s’il y a eu des propos antisémites, évidemment, ils sont condamnables et condamnés et qu’on est tous et toutes contre toutes contre toutes les formes de discrimination quelles qu’elles soient : sur la base de l’ethnie, de la religion ou du genre. »
« On n’a pas attendu les bienpensants pour être actifs sur toutes les formes de discriminations et pour créer des ponts et des liens entre toutes les luttes. »
« Quand on veut décrédibiliser ou délégitimer une personne basanée de quartiers populaires, on connaît les accusations qu’on peut balancer en l’air et qui peuvent atteindre l’opinion publique : celle d’antisémite est très grave et atteint hélas souvent son but. »

 Sur le fait que le maire PCF de Saint-Denis Laurent Russier ait justifié l’absence d’alliance de sa liste avec LFI à cause de la présence de Madjid Messaoudene 
« J’ai rencontré le maire [sortant Laurent Russier] pendant une heure : il m’a expliqué qu’il ne voulait pas de moi tout en me disant que j’avais fait un excellent travail d’élu mais que mes positions seraient jugées trop clivantes. »
« Sur la question des rapports police-population, je pense que ce qui a dérangé le maire, c’est que je m’engage corps et âme contre les violences policières depuis longtemps. »
« Sur la question de la laïcité, ce qui dérange le maire, ce sont mes positions sur l’islamophobie – alors même que je pensais que lorsqu’on était communiste, on était contre toutes les formes de racisme et donc contre l’islamophobie… »
« A Saint-Denis, il y a une base assez connue, autour de l’Observatoire de la laïcité – qui n’a aucun rapport avec l’Observatoire national – et qui dévoie la laïcité à des fins islamophobes. Et ce sont ces gens-là qui ont fait pression sur le maire pour que je ne sois pas sur la liste. »
« Sur l’égalité femme-homme, beaucoup de gens ne supportent pas que j’ai affirmé pendant tout mon mandat que les droits des femmes, ça s’appliquaient y compris aux femmes qui portent le voile. »
« Un certain nombre de ruptures ont donc été actées mais le maire a eu six ans pour me dire que ce n’était pas compatible avec ses valeurs et me retirer ma délégation. »
« Je rappelle que le maire ne m’a accordé aucun euro de budget sur tout le mandat. Tout le travail qui a été fait sur le terrain l’a été sans moyens financiers ou humains. »
« Saint-Denis est devenu un symbole de la lutte contre un certain nombre de discriminations, notamment l’islamophobie et les violences policières et on a aussi accueilli la première journée de sensibilisation contre les discriminations LGBT en octobre 2018 : c’est la première fois qu’une ville des quartiers populaires accueillait une telle initiative, parrainée par Océan avec la participation de Rokhaya Diallo et de beaucoup d’autres… Quelques mois après, on a accueilli la première marche des fiertés en banlieue. »
« Je trouve cela hallucinants de demander la tête d’un militant qui aurait des positions clivantes qui sont pour moi naturelles dans ce combat progressiste. »
« Le maire dit que j’ai des positions clivantes mais lorsqu’a été présenté au Conseil municipal un vœu en faveur de la protection et de l’élargissement du droit à l’IVG, c’est-à-dire le droit des femmes à disposer de leur corps, deux élus de la majorité de Laurent Russier n’ont pas voté ce vœu – en invoquant la clause de conscience. Et le maire n’a jamais condamné la prise de position de ces deux élus. Si moi, j’avais refusé de voter un tel vœu – et il n’en a jamais été question puisque je milite pour le choix libre des femmes de disposer de leur corps –, j’aurais eu le droit à tous les procès en islamisme ou les accusations d’être le suppôt des musulmans rigoristes. En matière de positions clivantes, il faudrait que le maire commence par balayer devant sa porte. »
« Je ne comprends pas comment, un maire, non concerné par les discriminations c’est-à-dire un maire blanc demande à un élu noir, en l’occurrence Bally Babayoko de débrancher un élu d’origine maghrébine comme moi, luttant contre les discriminations, surtout à un moment où les questions du racisme et des violences policières secouent le pays. C’est un acte irresponsable. »
« Les seules personnes qui, jusque là, m’avaient livré en pâture comme l’a fait le maire de Saint-Denis, c’était la droite et l’extrême droite : Marianne, Valeurs Actuelles, la Ligue de défense juive, la LICRA ou le Printemps Républicain. »
« Quand Génération identitaire m’a collé un procès parce que je les ai qualifiés de néo-nazis, je n’ai pas reçu un seul message de soutien de la part du maire Laurent Russier. »
« Etre antiraciste, ça ne peut pas se limiter à avoir des élus issus de la diversité dans son équipe. »

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