Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud | 1er octobre 2021

Manuel Cervera-Marzal : « Mélenchon 2022, c’est la dernière cartouche du cycle populiste »

Où en est-on du populisme de gauche ? Quelle réalité matérielle le concept a-t-il jamais eue ? Manuel Cervera-Marzal, sociologue et auteur de Le populisme de gauche - Sociologie de la France insoumise, est l’invité de #LaMidinale.

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 Sur le concept de populisme 
« Le populisme est un concept fourre-tout qui permet de mettre dans le même sac Marine Le Pen, Donald Trump et Bernie Sanders. »
« Le populisme n’est pas un concept au sens scientifique et sociologique du terme : c’est davantage un anathème. Est populiste celui qui ne pense pas comme moi, celui que l’on cherche à disqualifier du cercle de la raison. »
« Il y a eu un tournant majeur qui a eu lieu dans plusieurs pays européens ces dernières années : les anciennes gauches, c’est-à-dire des militants issus soit des partis socialistes soit des partis communistes, remettre profondément en question non pas leur idéologie (ils défendent la justice sociale et luttent contre les discriminations) mais la stratégie. »
« A Podemos comme à la France insoumise qui sont les deux cas prototypiques du populisme de gauche, on a abandonné la couleur rouge pour d’autres couleurs, on a supprimé l’Internationale à la fin des meetings pour la remplacer par de la musique populaire ou la Marseillaise, et on a fait un travail lexical et sémantique qui visait à retraduire le clivage gauche-droite mais aussi le clivage capital-travail dans un nouveau vocabulaire qui est celui du peuple qui s’opposerait à l’oligarchie. »

 Sur la notion de peuple, chère au populisme 
« Dans la conception des populismes de gauche, le peuple, c’est d’abord le demos au sens républicain du terme. Le peuple, c’est un contrat de société entre des individus et des groupes sociaux qui se battent pour les mêmes principes. »
« Il y a aussi la dimension sociale du peuple : le peuple comme plèbe, c’est-à-dire les sans-chemise, les sans-dents, les humiliés. »
« Il y a aussi le peuple-nation, non pas au sens du peuple nationaliste ou du peuple race issu du racisme culturel de la droite, mais une nation civique. »
« Il y a cette idée que l’on est sorti d’une période historique qui a duré plus d’un siècle, celle de la lutte des classes, et que l’on est entré désormais dans une nouvelle période où il s’agit de faire place à un nouveau sujet historique : non plus la classe ouvrière mais le peuple - qui la dépasse. »
« Le peuple n’existe qu’à travers une construction symbolique de lui-même. »

 Sur le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017 
« Quand on regarde l’électorat de Jean-Luc Mélenchon en 2017, on voit qu’il est allé mordre dans toutes les franges de la gauche et de l’extrême gauche. »
« Quand on regarde les discours de Jean-Luc Mélenchon, même s’il a supprimé l’Internationale, la faucille et le marteau, et le rouge, il reste plein de références à Marx, Jaurès, à la classe ouvrière qu’il cite souvent : c’est un homme de gauche, il ne l’a jamais caché ni renié. »
« En 2017, après François Hollande, le label de gauche est largement démonétisé. La gauche est désormais associée à la déchéance de nationalité, à la loi Travail et au CICE et de moins en moins de Français et de Françaises se reconnaissent de gauche. Si on veut ramener ces gens-là aux urnes, il faut trouver de nouvelles façons de s’y adresser. »
« La méfiance vis-à-vis de la gauche se superpose à celle des partis politiques. Jean-Luc Mélenchon et ses stratèges l’ont compris et ils ont décidé de remplacer le Parti de Gauche par un mouvement. »

 Sur le programme dans un perspective populiste 
« Le programme de la France insoumise, l’Avenir en Commun, est celui qui est le plus développé, le plus chiffré, avec des propositions qui ne sortent pas exclusivement du cerveau de Jean-Luc Mélenchon mais, en amont, de consultations auprès d’experts, d’associations et d’ONG et de sa base militante. »
« La France insoumise a réhabilité le genre programmatique qui était tombé en désuétude dans les autres partis politiques : jusqu’à deux mois avant l’élection présidentielle de 2017, Emmanuel Macron pensait pouvoir s’en passer. »
« Il y a une vraie volonté de réidéologiser la politique et de réinsuffler du contenu. »

 Sur l’évolution de la France insoumise 
« Il y a une contradiction à la France insoumise et plus largement aux forces populistes de gauche : d’un côté, il y a un travail de fond sur l’aspect programmatique et idéologique et, en même temps, on n’en voit pas beaucoup les résultats. Ce n’est pas un hasard si les bougés tactiques de la France insoumise correspondent aux bougés de son leader. C’est un mouvement fortement personnalisé. »
« Le mouvement insoumis, en termes d’effectif militant, est très lié à la campagne de 2017. On a entre 80 et 100.000 personnes qui ont vraiment milité sur le terrain. En 2018, on a à peine 5 à 10.000 personnes. Pour une raison simple : la France insoumise n’a pas réussi à s’ancrer territorialement et socialement. Je crois que cette volonté n’a jamais eu lieu. Jean-Luc Mélenchon le dit comme ça : il ne voulait pas d’un mouvement avec des baronnies militantes et locales, qui pourraient venir faire de l’ombre au tribun. Il l’a connu en 2012 avec le Front de gauche et estime en avoir pâti. »

 Sur le rôle de LFI dans « les points d’appui à un processus d’émancipation sociale » 
« Les gauches ont toujours tenté de s’appuyer sur les mobilisations sociales. Le PCF sur les mobilisations ouvrières, les partis travaillistes sur la fonction publique, les partis écologistes sont précédés par de fortes mobilisations environnementales. »
« Pour les populistes de gauche aujourd’hui, la situation est ambivalente : quand on compare le programme de Podemos, Syriza ou celui de Bernie Sanders, et les revendications qu’on a vu apparaître dans les mobilisations qui les ont précédés, on constate une forte congruence. » « Simplement, ça s’arrête là. Il n’y a pas de relais militant. La France insoumise est peut-être la force politique qui a fait part le plus rapidement de sa sympathie vis-à-vis des Gilets jaunes, est-ce que ça s’est traduit par une interpénétration entre les deux, par un résultat dans les urnes aux européennes de 2019 ? Je ne crois pas. »
« La gauche radicale paye le fait que, depuis trois décennies, elle s’est coupée de la société et s’est étatisée de par ses élus et ses financements publics. »

 Sur les concepts « patrie », « ordre » et « souveraineté nationale » 
« Chez Robespierre, la défense de la nation est indissociable de la défense de la République. On va retrouver ça avec la Commune de Paris.
Aujourd’hui, ce sont plutôt des thèmes de droite. »
« Essayer d’aller récupérer ces termes est un combat perdu d’avance."
« La France insoumise ne parvient pas à récupérer des électeurs de Marine Le Pen, et ça va même dans l’autre sens : petit à petit, des voix, quelques centaines de milliers, vont de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême droite. »

 Sur la sociologie des insoumis 
« Il y a une très faible fidélité des membres vis-à-vis du mouvement. C’est en lien avec les modalités d’adhésion. Dans un parti, si vous adhérez, il faut payer une cotisation, prendre sa carte, aller aux réunions… À la France insoumise, on s’inscrit gratuitement en trois clics sur Internet. On entre et on sort très facilement. »
« Le fonctionnement interne est assez nébuleux. Les stratèges ont organisé la désorganisation du mouvement. »

 Sur la stratégie populiste en 2022 
« On est encore dans un mouvement populiste au sens où les élites font sécession et ça suscite des réactions populaires massives. Mais est-on encore dans le cycle populiste qui s’est ouvert en 2014-2015 et qui a vu arriver Corbyn à la tête du Labour,Tsipras en Grèce, Podemos, Sanders, Mélenchon ? Je crois qu’on est en bout de cycle. »
« Mélenchon 2022 est la dernière cartouche de ce cycle populiste.
Je ne vois pas de changement majeur dans la stratégie qu’il met en place pour la présidentielle par rapport à 2017. »
« Est-ce que ça peut payer ? Le populisme de gauche, c’est des forces et des faiblesses. La principale force de LFI, c’est son leader. Mélenchon, de part sa virtuosité et ses ambiguïtés, arrive à parler à différents segments de la population. C’est aussi la principale faiblesse du mouvement. Si d’ici six mois il a des soucis de santé ou des soucis judiciaires, derrière c’est l’ensemble de son mouvement qui tombe avec lui. »

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