Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud, Pierre Jacquemain | 11 décembre 2020

« On est passé d’une police au service de la population à un service qui fait de la population un ennemi »

Pour lui, il n’y a pas de doute : il y a bien une violence systémique d’État. Dans Violences policières, généalogie d’une violence d’État, le sociologue Michel Kokoreff déconstruit l’idée que les violences policières seraient le fruit de quelques « brebis galeuses ». Il est l’invité de #LaMidinale.

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UNE MIDINALE À VOIR...

 

ET À LIRE...

 Sur l’histoire des violences policières 
« C’est important [de revenir sur l’histoire des violences policières] parce que ça permet de documenter, d’objectiver, de qualifier et de rappeler ce qui est l’objet d’un déni systématique de la part de l’exécutif et des gouvernements. Ça permet aussi de rappeler ce que les pratiques policières brutales s’inscrivent dans une longue histoire méconnue qui ne fait pas partie du récit national ni des programmes scolaires. »
« Si les violences policières sont indignes d’un Etat de droit comme a osé le dire le président de la République, force est de constater qu’elles sont historiquement avérées, structurelles, répétées et indéniables. »
« L’ambition du livre c’est de prend le contre pied du déni systématique, non pas pour dénoncer, mais pour prendre au sérieux ce phénomène et essayer d’en sortir ou d’essayer que l’histoire de bégaye pas éternellement. »

 Sur l’esprit de revanche post-68 
« Il y a deux niveaux : un niveau conjoncturel et un niveau structurel. Le niveau structurel c’est qu’il m’a semblé utile de revenir sur les événements de mai et juin 1968 pour insister sur l’importance des violences de la police à cette époque au regard du nombre de blessés et au regard des sept morts. »
« Cette période qui va suivre les années 68 va consister à prendre sa revanche - expression de l’historien Maurice Rajsfus - qui va se traduire par le harcèlement des membres d’organisations politiques dissoutes comme la gauche prolétarienne ou la répression accrue des mouvements de lycéens. Des pratiques et des dispositifs qui peuvent donner l’impression que l’Etat se rachète et cherche à reprendre la main sur la chienlit. »
« Le niveau structurel est lié au fait que d’événements en événements ce qu’on constate c’est une matrice commune, qu’on peut appeler la violence d’Etat - voire des massacres d’Etat selon le terme de l’historien Alain Dewerpe - qui s’étale sur vingt ans. Entre 2005 et 2017 on a compté 96 personnes mortes suite à des interactions avec les forces de l’ordre. »
« Il y a une sorte de reproduction d’une matrice depuis au moins 1945 qui a une dimension post-coloniale - qui n’est pas l’entrée que je cherche à mettre en avant - mais il y a trois choses qu’on retrouve à chaque fois : 1- Des pratiques policières violentes sur une longue durée. 2- La couverture par l’institution avec des exactions protégées par la hiérarchie et l’institution qui échappe au contrôle démocratique. 3- C’est la culture de l’impunité. On pourrait ajouter le déni systématique. C’est ce qu’on appelle la violence d’Etat. »

 Sur le « syndrome Malik Oussekine » 
« [Ce qui a longtemps hanté les gouvernements, à savoir la mort d’un manifestement] ne fait plus peur aujourd’hui. »
« Depuis 1944, le maintien de l’ordre en France a toujours bénéficié d’une image très favorable, reconnu à l’étranger. Il y a une doctrine du maintien de l’ordre qui a été de nature à inspirer d’autres pays. Cette doctrine du maintien de l’ordre est basée sur le zéro mort. »
« Malik oussekine est mort et a été frappé par des policiers, des voltigeurs - ce que la plaque commémorative ne dit pas -, qui n’ont jamais été inquiétés ni sur le plan professionnel ni sur le plan pénal. »
« À partir de la mort de Malik Oussekine, il y a une obsession du zéro mort avec la volonté affichée d’une relative pacification du maintien de l’ordre dans les manifestations et les mouvements sociaux. Pourtant, d’après le décompte de Basta ! Il y a eu 657 morts entre 1973 et 2020. Et même la gendarmerie reconnait qu’il y a eu 232 morts suite à des contacts avec la police entre le début des années 70 et 2010. »

 De la relative pacification à la militarisation de la police 
« ce discours de la pacification, ce discours de la réforme est nié par les faits - il y a un aveuglement considérable - mais en plus ce que l’on constate c’est qu’il y a un durcissement des techniques du maintien de l’ordre. »
« On est passé d’une police au service de la population à un service qui fait de la population un ennemi. Il n’y a plus d’adversaire mais des ennemis. Il y a des "camps" comme l’a déclaré de manière indigne un haut fonctionnaire [le préfet Lallement]. »
« Cette tendance à la militarisation a été observable dans tous les pays occidentaux et plus particulièrement manifeste en France depuis le début des années 2010 - notamment avec l’opération César sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et la mort de Rémi Fraisse. »
« La mort de Rémi Fraisse marque le retour non pas de bavures policières mais de pratiques illégales couvertes par l’institution. »
« Il y a une espèce de zone nouvelle qui s’installe entre la mort et la blessure grave qui ne met pas en danger la vie et qui constitue des traumatismes à vie. On peut dire qu’en manifestation la police ne tue plus mais pour autant elle invente une catégorie de blessures graves avec des traumatismes à vie et pas simplement des traumatismes physiques - comme on l’a vu avec les gilets jaunes. »

 Sur les contrôles au faciès  
« En matière de sécurité publique, les policiers ne bénéficient d’aucun autre outil que le contrôle d’identité - ce qui n’est pas le cas d’autres pays européens. »
« Quand le seul outil dont dispose les policiers c’est le contrôle d’identité, ça dérape. »

 Sur la « surenchère réciproque » entre les jeunes et la police 
« Je ne fais que constater l’asymétrie des forces en présence. »
« Un black block n’est pas égal à une unité de CRS. »
« Il y a néanmoins une logique de l’escalade, de l’agression réciproque. »
« J’essaie de comprendre comment les forces de l’ordre, se comportant de façon brutale, violente et raciste, enclenchent une réaction qui peut être aussi violente (jets de pierre, mortiers, guet-apens…). »
« Il y a une réponse de la population face aux agressions de la police, ne serait-ce qu’en se protégeant. »
« J’essaie de tirer une diagonale entre la part oubliée et invisible de la République et la part sous les projecteurs de la démocratie. »
« Si racisme il y a, il réside dans les catégories administratives qui sont utilisées depuis la colonisation. »

 Sur les syndicats de police 
« Il y a un taux de syndicalisation extrêmement important chez les policiers : à plus de 70% (contre 10% dans le privé). »
« L’affiliation syndicale accompagne la carrière des policiers qu’il s’agisse de promotions, de changements d’affectation ou de sanctions disciplinaires. Dans les trois cas, il vaut mieux être syndiqué. »
« On peut dire parfois qu’il y a une cogestion entre le ministère de l’intérieur et les syndicats de police quel que soit leur couleur ou orientation syndicale et idéologique. »
« Dans les années 1970-1980, on avait plutôt des syndicats de police de gauche, proches du Parti communiste ou du Parti socialiste - notamment la FASP qui était le syndicat majoritaire. »
« Aujourd’hui, le balancier syndical de la police, c’est déplacé vers la droite décomplexée ou extrême puisque le syndicat majoritaire est Alliance avec 40.000 policiers sur 140.000 en tout. »
« Les syndicats ont joué un rôle important par le radicalisation dans le déplacement des politiques sécuritaires vers toujours plus de sécuritarisme. »
« L’hostilité des syndicats, avec notamment une mise en scène sinistre devant le Bataclan, n’est évidemment pas la seule cause du départ de Christophe Castaner du ministère de l’Intérieur mais a nécessairement joué. »
« La radicalisation - ou plutôt le déplacement du centre - du paysage syndical policier est flagrant : plus de 50% des policiers votent pour le Rassemblement national ; on voit bien les accointances entre Alliance ou d’autres syndicats et ces membres de la classe politique. »
« Depuis 2016, on observe une stratégie de l’escalade voulue par l’exécutif, une radicalisation de la base des effectifs illustrée par de nombreuses vidéos et témoignages et le rôle d’entraînement des syndicats. »

 Sur les perspectives d’une réforme de la police 
« Est-ce que l’on peut faire confiance aux réformes libérales de la police qui se sont succédées depuis un siècle ? Ou est-ce qu’il faut constater que les réformes n’empêchent pas d’avoir une police violente et meurtrière ? »
« Depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, les velléités de réforme n’ont pas manqué : l’idée de rapprocher la police de la population avec la police de proximité a bénéficié d’un enterrement de première classe par Nicolas Sarkozy ; les clefs d’étranglement, c’est pas encore gagné ; le désarmement des policiers, il n’y a que la CGT qui le demande et la CGT n’est qu’à 3% aux élections. »
« Le contexte politique ne prête pas aux réformes sérieuses de la formation des policiers ou de l’IGPN. »
« Defund the police comme ils disent aux Etats-Unis, ça ne veut pas dire uniquement l’abolir : ça veut dire lui donner moins de moyens, la désarmer, la contrôler par les citoyens… »
« La question de la réforme de la police est aussi locale : la maire de Marseille propose ainsi un certain nombre de pistes pour que la tension diminue. »

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